The Souvenir: Part II
The Souvenir Part II affiche

2021

Réalisé par: Joanna Hogg

Avec: Honor Swinton Byrne, Tilda Swinton, Richard Ayoade

Film fourni par Condor Films

En 2021, la réalisatrice britannique Joanna Hogg parachève ce qui semble être l’œuvre de toute une vie, en concluant son diptyque The Souvenir. Deux ans après un premier volet salué par la critique, son nouveau long métrage est plus qu’une simple continuité de la trajectoire de son héroïne Julie, incarnée par Honor Swinton Byrne, il est une véritable réponse au film initial, presque une thérapie par l’art du drame étalé préalablement. Si The Souvenir exposait le traumatisme d’une vie passée, The Souvenir: Part II est l’expression du processus de guérison qui s’ensuit, et le long chemin vers la reconstruction de l’être. Bien que Joanna Hogg ne s’attele à l’élaboration de sa saga qu’en 2015, la source de sa réflexion prend ses origines dès les années 1980: alors étudiante en cinéma, la metteur en scène confie ses dilemmes dans un journal intime qui servira de base de travail à son entreprise filmique, plus de trente ans plus tard. Nombre d’éléments de la vie personnelle de l’artiste sont injectés dans son œuvre, et Joanna Hogg évoque un véritable travail d’archivage dans la conception de The Souvenir au moment de se replonger dans ses photographies et enregistrements audio de l’époque. Son art prend sa source dans son histoire intime, mais la cinéaste n’avance pas selon un schéma figé: fidèle à sa réputation, elle laisse une grande place à la parole de ses collaborateurs, et son script évolue quotidiennement, laissant les membres de son équipe poser leur empreinte sur le scénario. Progressivement, Joanna Hogg voit son histoire s’éloigner d’elle, et devenir un projet collectif. Julie n’est pas Joanna, elle est l’expression d’un travail où chacun apporte sa pierre à l’édifice.

Dans The Souvenir: Part II, la cinéaste prend la continuité directe des événements du premier opus. Au sortir d’une histoire d’amour tourmentée avec un jeune héroïnomane désormais décédé, Julie se rétablit lentement et accepte le deuil comme partie intégrante de sa construction personnelle. Néanmoins, la jeune anglaise éprouve le besoin de percer les mystères qui entouraient son compagnon, dont la vie ne semble être qu’un vaste mensonge. Au fil des rencontres, elle tente de lever le voile sur cet homme insaisissable. Sa quête de vérité s’accompagne de la volonté de manifester son désarroi à travers le cinéma. Tandis qu’elle reprend ses études, Julie se consacre à l’élaboration d’un film sur sa romance viciée qui lui permet d’exprimer ses angoisses. The Souvenir: Part II en devient une mise en abîme du septième art et du geste artistique, dans les coulisses d’un plateau de tournage.

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Alors que le compagnon de Julie était omniprésent dans The Souvenir, au point d’affirmer une forme d’emprise toxique sur la vie de sa partenaire, ses évocations deviennent vagues dans ce nouveau film. Le souvenir du disparu est en train de s’évanouir, à mesure que ceux qui l’ont connu acceptent sa disparition. The Souvenir: Part II prend par instants des allures d’enquête dans une mémoire qui se perd lentement, et qui laisse Julie seule avec son désarroi. Les scènes qui confrontent la protagoniste avec les proches de son ancien amour sont nombreuses, mais tous les dialogues deviennent évasifs, alors que tout ce que le spectateur pensait savoir sur cet homme est remis en cause. Celui que Joanna Hogg avait si bien décrit dans The Souvenir n’est plus qu’une idée lointaine, inatteignable, et pourtant ubiquiste chez Julie. The Souvenir: Part II choisit de placer la vérité dans l’affect: jamais la réalisatrice du film n’apporte de réponse sur des éléments concrets de la vie de ce personnage absent, mais perpétuellement, elle fait des sentiments le socle du souvenir. Ainsi, Julie ne trouve de réconfort humain que dans le lien fragile qu’elle entretient avec les parents du défunt, comme si une même peine qu’eux seuls pouvaient éprouver les unissait.

Dans une succession de métaphores appuyées, The Souvenir: Part II conjugue les notions de deuil et de naissance. Laissant planer un certain doute sur la première moitié du film, Joanna Hogg entretient l’idée que sa protagoniste est potentiellement enceinte. Un retard de règles est énoncé, et des nausées récurrentes s’emparent de Julie, à l’instar d’une femme dans l’attente d’un enfant. Lorsque les parents de son ancien compagnon lui confient un portrait de celui-ci enfant, le concept de maternité est vivement suggéré au public. Pourtant, en se détachant de cette idée dans la seconde portion du récit, Joanna Hogg fait comprendre au spectateur que ce qui grandissait chez son héroïne n’était que le fantôme de l’être cher disparu. L’acceptation de la mort est imposée comme une forme de renaissance, ou tout du moins comme une nécessité de se réinventer pour à nouveau progresser. Plus jamais Julie ne sera la même, mais elle doit mettre au monde une manifestation de ses tourments pour enfin retrouver un semblant de futur. Le film de fin d’étude qu’elle élabore alors devient un accouchement allégorique. Son projet filmique grandit en elle, envahit toutes les strates de son quotidien, jusqu’à enfin naître sur les écrans de cinéma.

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The Souvenir: Part II accentue cette idée en offrant une place plus grande à la mère de Julie, toujours incarnée par Tilda Swinton. De témoin discret du premier long métrage, ce personnage devient tour à tour confident, mentor, et complice. L’amour filial remplace celui charnel désormais disparu, et s’impose comme un nouvel idéal. En offrant plusieurs visuels de Tilda Swinton au milieu de la nature luxuriante, Joanna Hogg y adjoint une forme de pureté et de renaissance nécessaire. Cette connivence toute féminine, le douloureusement froid et pragamatique père de Julie en est presque complètement exclu, incapable de comprendre les tourments de sa fille. Les deux femmes sont unies par une douleur similaire: la protagoniste à souffert pour son partenaire, sa mère a elle connu l’angoisse par procuration en voyant son enfant sombrer dans une relation toxique, sans pour autant juger sa vie affective. Elles sont en marge d’un malheur duquel elles n’ont été que spectatrices. The Souvenir: Part II les unis par l’art: si les poteries de la mère de Julie semblent grotesques, elles sont loin d’être anodines dans la logique du récit. À son échelle modeste, ce personnage manifeste lui aussi la nécessité de créer pour exister, en parallèle de l’élaboration du long métrage de sa fille.

Si l’accomplissement artistique est constamment montré comme la solution à l’impasse affective dans laquelle se trouve Julie, The Souvenir: Part II dépossède son héroïne d’une emprise totale sur son projet. Son film est la manifestation de sa douleur personnelle, l’enfant de ses tourments, mais il reste impossible pour l’artiste d’asseoir un contrôle absolu sur le résultat final. Julie possède une vision d’autrice affirmée, mais la multiplication des concessions qu’elle doit faire avec son équipe de tournage transforme son tournage en compromis perpétuel. La réalisatrice est même régulièrement exclue de certaines décisions cruciales et marginalisée, bien que la caméra soit sienne. Selon Joanna Hogg, un long métrage n’est jamais propre à une seule personne, cet idéal est clairement montré comme inatteignable dans The Souvenir: Part II, il est la résultante d’un élan commun, qui transforme une histoire. Une forme de libération peut néanmoins être éprouvée devant cette règle: le passé de Julie ne lui appartient plus réellement, mais à travers le regard des autres, elle trouve la distance nécessaire à l’acceptation de soi. 

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Joanna Hogg s’amuse toutefois dans l’ultime portion du film, alors que ce que le public voit à l’écran n’est pas le résultat du travail de Julie, mais la perception onirique qu’elle a de son œuvre. The Souvenir: Part II crée ainsi une forme de complicité implicite entre la protagoniste et le spectateur: eux seuls connaissent la vérité du cœur sous son expression certes abstraite, mais plus sincère qu’une capture froide de la réalité. Tandis que Julie avait employé son propre mobilier pour reconstituer les décors précis de sa romance, le film semble se détacher clairement de cette envie d’exactitude. L’escamotage de la réalité ne suffit pas à transcrire les tourments de l’être selon Joanna Hogg, plonger dans l’âme d’un personnage ne peut se faire qu’en épousant son point de vue forcément intime. Alors que Julie parle de conte de fée pour décrire son idylle passée, le spectateur assimile que son vécu a transcendé les limites de toutes perceptions concrètes pour devenir un événement fondateur inexplicable avec des artifices réalistes.

En parfaite réponse au premier film, The Souvenir: Part II pousse plus en avant une réflexion autour du deuil, et du besoin de la matérialiser pour se reconstruire.

The Souvenir: Part II est disponible en DVD chez Condor Films, en combo avec le premier volet, et avec en bonus:

  • Le court métrage Caprice
  • Un entretien avec Joanna Hogg

Spike

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