Contes cruels du Bushido
Contes cruels du Bushido affiche

(武士道残酷物語)

1963

Réalisé par: Tadashi Imai

Avec: Kinnosuke Nakamura, Ineko Arima, Satomi Oka

Film fourni par Carlotta Films

Figure iconique de la deuxième génération de cinéastes japonais, Tadashi Imai a fait rimer succès critique et public tout au long de sa carrière. Lorsqu’il débute son parcours de réalisateur, en 1939, les pionniers du septième art nippon sont déjà bien en place: Yasujirō Ozu et Kenji Mizoguchi ont imposé une succession de codes filmiques, dès l’ère du muet, et leurs premiers successeurs commencent à apparaître, aussi soucieux d’épouser leur héritage que de bouleverser l’ordre établi. Dans cette époque de bouillonnement culturel qui voit notamment s’affirmer le maître Akira Kurosawa, Tadashi Imai fait office de trublion. Profondément engagé sur les thèmes de société, membre du parti communiste, et un temps prisonnier politique avant la Seconde Guerre mondiale, le metteur en scène profite de la fin de la censure pour porter à l’écran des œuvres proches du peuple. En 1949, La Montagne Bleue devient l’un de ses plus grands succès, alors que le public épouse les grands idéaux humanistes de l’artiste. L’année suivante, Tadashi Imai confirme son statut d’auteur adulé avec Quand nous nous reverrons… qui bouleverse les cœurs des spectateurs japonais à travers une romance désabusée. Une décennie faste s’ouvre alors pour le réalisateur, solidement installé dans le paysage culturel de l’archipel.

L’approche des années 1960 marque un tournant dans l’histoire du cinéma japonais. Les héros de la première époque s’éteignent peu à peu. En 1963, Kenji Mizoguchi nous a déjà quittés, et Yasujirō Ozu arrive au terme de sa formidable carrière. Charge à leurs héritiers de faire vivre le septième art nippon et d’en porter haut les couleurs. Alors qu’une nouvelle génération éclos, notamment incarnée par Shôhei Imamura, Tadashi Imai offre au monde son dernier chef d’oeuvre: sa carrière se poursuivra de longues années, mais Contes cruels du Bushido constitue l’un de ses ultimes projets de grande envergure, une forme de synthèse habile de ses thèmes fétiches, alimentée par sa flamme de révolte. Le réalisateur entend bouleverser l’ordre établi et offrir une saillie révolutionnaire, tout en acceptant son héritage. Ainsi, l’ambitieuse structure narrative de Contes cruels du Bushido qui étale son histoire sur plus de 300 ans, est élaborée conjointement avec Yoshikata Yoda, scénariste des plus iconiques longs métrages de Kenji Mizoguchi. En résulte un film mélangeant ère moderne et passée, entre Japon féodal et contemporain, posant à la fois un regard sur des âges ancestraux et sur le monde qui entoure Tadashi Imai. Récompensé de l’Ours d’Or l’année de sa sortie, Contes cruels du Bushido est une pierre angulaire du cinéma asiatique, qui ressort aujourd’hui chez Carlotta Films dans une splendide version restaurée.

Contes cruels du Bushido illu 1

Son intrigue à tiroir, et pourtant toujours parfaitement intelligible, prend initialement place dans le Japon des années 1960. Au chevet de sa compagne qui vient de tenter de mettre fin à ses jours, un jeune homme sombre dans le désarroi. Incapable d’expliquer les motivations de sa future épouse, il replonge dans l’Histoire de sa propre famille pour trouver les racines du mal. Du XVIIème siècle jusqu’au présent, sept générations différentes de son ascendance se succèdent alors à l’écran, toutes marquées par des drames effroyables qui ont maudit sa lignée. Chacun de ses ancêtres a payé le plus lourd tribut de sa soumission aux maîtres corrompus de son temps, dans une application stricte et déraisonnée des codes du Bushido.

En montrant l’inféodation aveugle de ses personnages à travers les âges, Contes cruels du Bushido décrit un effroyable cercle vicieux qui impose l’ordre établi comme profondément immuable. De père en fils, l’asservissement presque volontaire s’hérite, et décrit les carcans de la société comme affreusement oppressants. Insufflant son âme rebelle à son œuvre, Tadashi Imai oppose les hommes du peuple et les seigneurs, dont il offre une représentation profondément défaitiste. L’accession à toutes formes de pouvoir s’accompagne de vice profond et la perversion des élites est une constante du récit. Pourtant, cette gangrène institutionnalisée n’est jamais le cœur de la réflexion du cinéaste, qui s’attarde plus longuement sur les samouraïs pour en faire les piliers de son récit. Davantage que l’oppression, Contes cruels du Bushido interroge sur le bien fondé d’un code moral à la vertu indéniable, si toutefois il s’applique à des décisionnaires qui le manipulent. En choisissant de faire incarner chaque héritier de la lignée damnée par un seul et unique acteur, Kinnosuke Nakamura, Tadashi Imai exacerbe le sentiment que rien ne peut briser cette chaîne de la haine, l’enfant est voué à devenir son parent sans réelle perspective d’avenir. Par ailleurs, en rejoignant progressivement l’ère moderne, le cinéaste dénonce une organisation qui n’a que peu changé: les seigneurs se sont défait de leur kimono de cérémonie pour enfiler des costumes et devenir les patrons de grandes entreprises, mais leur joug opprime toujours leurs employés dont ils disposent à loisir. Passé et présent évoluent de concert.

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Pour exprimer la violence qui frappe la famille au fil des siècles, Contes cruels du Bushido conjugue les tourments de l’âme et les meurtrissures physiques. Tadashi Imai offre des séquences difficilement soutenables, où les émotions du spectateurs sont poussées à leur paroxysme. En choisissant cette approche crue, le cinéaste force le public à la prise de conscience brutale mais nécessaire, dans le but affirmé de l’inviter à renverser l’ordre établi. Les sévices du corps sont le catalyseur de sa volonté, toujours fruit des décisions des seigneurs. Une main transpercée d’un sabre, ou la morsure qu’un suzerain appose à son vassal font de la privation de la chair le premier vecteur de servitude. Une séquence de castration utilise quant à elle la suggestion de l’image pour interpeller directement l’audience: en 1963, il est bien sûr impossible pour le réalisateur de montrer explicitement l’acte à l’écran, toutefois, en cassant la rectitude de ses plans pour proposer des prises de vue de biais, Tadashi Imai joue de la perception perturbée pour imposer l’effroyable, en même temps qu’il prive le protagoniste de ce qui fait physiquement de lui un homme, pour le ramener à son état de serviteur. Les souffrances morales semblent cependant le cœur de la réflexion du cinéaste: la notion de dilemme scénaristique propulse les héros dans une crise idéologique profonde. Tous sont prêts à faire don de leur corps à leur seigneur, mais au moment où l’horreur frappe le cercle familial, un abîme psychique sans fond s’ouvre. L’abandon d’une épouse ou d’une fille à son maître impose une émotion plus profonde chez les personnages, qui laissent enfin transparaître sur leur visage leur désarroi, à l’instar d’une larme qui coule sur la joue d’un protagoniste pourtant jusque là en apparence froid et insensible.

Néanmoins, la mort est continuellement le fruit des samouraïs eux-mêmes. Le Seppuku, suicide rituel ancré dans les codes du Bushido, est un élément récurent qui ponctue chaque voyage temporel. Contes cruels du Bushido en fait un moteur de sa narration, et semble dire à son spectateur que même si ses personnages sont éprouvés par les évènements, ce sont leurs propres mains qui leur portent le coup fatal. Le film en devient incandescent et interpelle son public directement. Tadashi Imai implore les habitants de son pays à une prise de conscience profonde. Il n’appartient qu’à eux de se défaire de leurs chaînes et de braver les institutions. Le suicide est par nature absurde dans le film, alors que la loyauté ne fonctionne qu’à sens unique, et Contes cruels du Bushido le souligne encore plus ardamment dans un montage soutenu qui montre de nombreux samouraïs se donner la mort suite au décès de leur suzerain. Quelle vertu existe-t-il à vivre sa vie par procuration, dans un état de servitude constant qui prive de tout épanouissement personnel ? Bien sûr, les premiers porteurs de cruauté restent les puissants, ce que Tadashi Imai montre explicitement au moment d’étaler la répression d’une révolte des paysans, mais la limite d’un code de conduite opaque et strict est clairement dessinée. Une fois de plus, Contes cruels du Bushido fait un parallèle avec le passé récent autour de cet axe: en 1963, la Seconde Guerre mondiale est un souvenir encore vif chez tous les japonais, et en tissant un parallèle clair entre le Seppuku et les kamikazes nippons, le long métrage continue d’affirmer le sinistre héritage comme toujours présent.

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Par une succession de visuels équivoques, Contes cruels du Bushido oppose même la supposée vertu des samouraïs à l’ordre de la nature. Outre le fait que le Bushido perturbe la vie de ses pratiquants, jusqu’à les conduire à une mort certaine, leur environnement proche est une métaphore doucement filée d’une décrépitude lente mais constante. Dès les premier flashback du film, les effroyables flammes de la guerre envahissent l’écran et ravagent tout sur leur passage. Plus subtilement, un vassal qui subit les outrages de son suzerain s’effondre en pleur dans le jardin du palais, étalant ses larmes dans la plénitude zen du décor. Tadashi Imai convoque les forces les plus puissantes de la nature pour asseoir cette image d’une terre qui se révolte face à la folie des hommes. Au XIXème siècle, l’éruption du mont Bandai fait planer un nuage de cendres sur le pays, contaminant les récoltes des paysans. Contes cruels du Bushido utilise ce célèbre événement historique pour accompagner son scénario. Alors que la relation viciée d’un disciple à son maître est suggérée par le script, l’amertume qui imprègne les légumes contamine sa nourriture. Quelques instants plus tard, les agriculteurs refusent de lui vendre des denrées: l’ordre de la nature se détourne de celui des hommes.

Contes cruels du Bushido place la famille des samouraïs en premier spectateur, souvent taiseux, de cette décrépitude. Avec âpreté, le long métrage dénonce un patriarcat qui opprime constamment les femmes: leur corps est marchandé, violenté, et leur parole muselée. L’extrême dévotion des épouses n’est jamais récompensée, alors qu’elles semblent à bien des égards les principales martyres du récit. Tadashi Imai le souligne plus que tout autre chose en faisant du premier visuel de son film le corps étendu d’un personnage féminin sur un lit d’hôpital. Néanmoins, la place des fils est glaçante de cruauté. Leur sinistre hérédité les condamne à accepter la violence, à faire des meurtrissures de leur être un élément banal. Face à la mort d’un père, un enfant en bas âge s’esclaffe de rire, tandis que durant le suicide d’un autre protagoniste, son fils récite religieusement les codes du Bushido qu’il est destiné à appliquer. La transmission de la souffrance est la base du mal dénoncé par ce chef d’œuvre du cinéma japonais.

Contes cruels du Bushido est un plaidoyer incandescent qui invite le spectateur à s’affranchir de ses maîtres pour enfin trouver l’épanouissement. En mettant en parallèle temps lointain et présent, Tadashi Imai adresse un avertissement à ses contemporains.

Contes cruels du Bushido est disponible chez Carlotta Films, avec en bonus:

  • “Tadashi Imai, le cinéaste du côté des faibles”, un entretien avec Futoshi Koga, historien du cinéma à l’université Nihon
  • Bande annonce

Spike

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