Le Défilé de la mort
Le défilé de la mort affiche

(China)

1943

Réalisé par: John Farrow

Avec: Alan Ladd, Loretta Young, William Bendix

Film fourni par Elephant Films

Le 7 décembre 1941, l’Amérique est attaquée. Sans sommation, le port militaire de Pearl Harbor est pilonné par l’aviation japonaise, ne laissant sur son passage que mort et destruction. Jusqu’ici partiellement neutre dans le conflit sanglant qui secoue l’Europe et l’Asie, les USA se réveillent dans la douleur, et l’effort de guerre de grande ampleur s’initie enfin. Pour éveiller les consciences, et appuyer cette démarche, l’art se met au diapason et vit durant quelques années au rythme de la Seconde Guerre mondiale. C’est sur les cendres de la terrible attaque nipponne que le cinéaste de John Farrow propose ainsi 4 films distincts, mais unis par cette volonté de se poser en témoin des combats, certes vu par le prisme des États-Unis. Considérée alors, et encore aujourd’hui, comme des œuvres de propagande visant à favoriser l’enrôlement des jeunes américains, ces longs métrages se font pourtant très nuancés, comme en témoigne Le Défilé de la mort, et son scénario régulièrement ambivalent.

Il s’y dessine le parcours de David Jones (Alan Ladd) et Johnny Sparrow (William Bendix), deux américains sillonnant les routes d’une Chine en plein chaos à bord de leur camion, pour y vendre de l’essence, le plus souvent aux forces d’invasion nippones. Leur entreprise prend toutefois un nouveau virage lorsque les deux hommes font la rencontre de Carolyn Grant (Loretta Young), une enseignante d’anglais venue elle aussi des USA, qui tente de rallier une zone moins dangereuse en compagnie d’une dizaine d’étudiantes chinoises dans la détresse. Initialement réfractaire à l’idée de les véhiculer, David prend progressivement conscience de leur désarroi, et de la nécessité de s’opposer, lui aussi, à la barbarie de l’armée japonaise.

Le Défilé de la mort illu 1

De prime abord, Le Défilé de la mort a tout d’un film d’aventure relativement classique mais particulièrement ingénieux au moment de compenser son budget relativement maigre par une imagination débridée. Le long métrage, considéré comme une série B déjà à l’époque, fait la part belle à de vibrantes séquences d’action, souvent grandiloquentes, dans lesquelles la maîtrise des trucages entretient parfaitement l’illusion des affrontements. Encore aujourd’hui, quelques morceaux de bravoure explosifs attestent de la virtuosité de John Farrow pour s’affranchir des contraintes monétaires: la destruction d’un avion japonais ou l’effondrement d’une montagne restent savamment mis en scène. Mais au-delà d’un certain cahier des charges propre au genre cinématographique du film, sa structure en Road-Movie permet avec intelligence d’éprouver la souffrance de tout un pays, que le réalisateur nous fait arpenter, davantage à travers la campagne que dans les villes. Le Défilé de la mort pose son regard sur les plus démunis.

La destruction permanente de la Chine, tant visuelle que morale, se trouve d’ailleurs au centre de l’œuvre, bien qu’entièrement filmée en Arizona. Dès l’entame du film, John Farrow signe ainsi un plan séquence magistral de plusieurs minutes, une de ses marques de fabrique, durant lequel les bâtiments sont éventrés, les explosions légion, et les civils apeurés dans de gigantesque mouvements de foules. Toutefois, plus que le choc esthétique, le réalisateur apparaît davantage cinglant lorsqu’il quitte les enjeux globaux pour centrer son regard sur des destins bien particuliers. La découverte d’un bébé au milieu des ruines aggripe le coeur du spectateur, immédiatement témoin du désespoir ambiant, et une séquence évoquant implicitement un massacre et un viol se vit cette fois completement en hors champs, et après les sinistres évenements, dans les conséquences. L’horreur suggérée devient plus puissante que celle affichée.

Le Défilé de la mort illu 2

Avec une certaine intelligence de fond, Le Défilé de la mort propose aussi de ne pas vivre le conflit uniquement à travers les enjeux américains sur le territoire, malgré le trio de tête du casting, mais s’attache également à l’avenir de la Chine en tant que nation. Outre la résistance active des habitants de l’empire du milieu face à l’envahisseur, l’objectif final d’un idéal commun, d’un retour du pouvoir dans les mains du peuple et surtout de la jeunesse, est perpétuel. Les étudiantes qui accompagnent nos héros sont érigées en symbole de cet avenir, des martyrs mais aussi des espoirs naissants. Le long métrage pose même les bases de ce qui sera les relations entre États-Unis et Chine dans la suite du XXème siècle: Carolyn, comme le feront les USA, prend ainsi ouvertement le parti du courant nationaliste mené par Tchang Kaï-chek, cité dans le film, alors qu’on sait aujourd’hui que c’est la mouvance commmuniste de Mao Zedong, avec tout les drames humains qui l’accompagne, qui prendra l’ascendant. Il n’en reste pas moins que Le Défilé de la mort comprend qu’il existe un lendemain à la Seconde Guerre mondiale, et qu’il appartient aux plus jeunes.

Il convient toutefois d’assimiler un geste volontaire de la part de John Farrow dans l’exercice d’analyse du film: celui de rapprocher très ouvertement le présent de la Chine et des USA au moment où le film est tourné. Le plus gros du territoire américain n’est certes pas ravagé par les affrontements dans les faits, mais le cinéaste tisse un jeu d’analogies scénaristiques qui renvoie perpétuellement à son propre pays, exposant un péril menaçant sa patrie. Ainsi, alors que la curieuse assemblée de personnages principaux gagne une ferme chinoise, Johnny y voit avec nostalgie des relents de son enfance dans l’Oregon qu’il mentionne allègrement. Le fameux bébé sauvés des décombres, est surnommé Donald Duck, un symbole fort de l’Amérique. Le Défilé de la mort a beau se nommer sobrement China dans son titre original, et s’atteler à dénoncer les horreurs du front asiatique, il ne cesse pourtant de montrer un danger qui guette le pays de l’Oncle Sam.

Le Défilé de la mort illu 3

John Farrow ne caresse pourtant pas son pays dans le sens du poil, et se révèle même particulièrement acide, à travers son personnage principal, David. Ce pur anti-héros dans l’amorce du récit est un parfait profiteur de guerre, presque fier de ses accointances avec l’empire japonais, alors que son pays n’a pas encore connu l’infamie de Pearl Harbor. Uniquement motivé par l’argent, peu importe sa provenance, il ne concède son véhicule aux demoiselles en détresse qu’après une rude empoignade. Son commerce d’essence, et donc issu du pétrole, nous renvoie même étrangement à certains conflits de ces dernières années, mais c’est à l’époque une symbolique tout autre qu’il revêt: David alimente les engins de guerre nippons, dans un élan de capitalisme déraisonné. Le génie de l’œuvre réside dans la courbe de progression de ce protagoniste initialement antipathique, qui se découvre peu à peu émotionnellement, au contact de la barbarie, jusqu’à apparaître torse nu dans une des séquences finales, à l’instar des chinois qui l’entourent. Le héros est devenu semblable à ceux qu’il regardait avec défiance, humanisé. Le caractère double, le détachement et l’apparence de David serviront même quelques années plus tard d’influence à Steven Spielberg et George Lucas pour un célèbre personnage qui partage le même nom de famille: Indiana Jones.

Dès lors, le message politique de fond et son idéalisme est davantage incarné par Carolyn et Johnny. La plupart des saillies idéologiques, en accord avec le personnage qui est le sien, sortent le plus souvent de la bouche de Loretta Young, farouche résistante, toujours placée du côté du peuple chinois. Si la jeune femme apparait comme un écho d’une vision plus globale des USA, ou tout du moins de l’idée que l’on s’en donne, elle n’en reste pas moins toujours inscrite dans l’humain et porte la charge affective du récit. C’est avec beaucoup plus de naïveté volontaire que se découvre Johnny, protagoniste aussi attachant que crédule. Alors que l’Amérique se réveille en 1943, et que les hommes comme lui sont confrontés aux jeux des puissants, ce personnage semble être celui de l’identification pour tout un pays désormais en guerre.

Au-delà de ses impératifs de film fait au cœur d’une guerre sanglante, Le Défilé de la mort sait subtilement apporter de la nuance sous le maquillage du long métrage d’aventure. John Farrow manipule la caméra et les idées comme un joueur d’échec, avec une énergie communicative.

Le Défilé de la mort est disponible en Blu-ray et DVD chez Elephant Films, dans un coffret à jaquette réversible comprenant:

  • Une présentation du film par Laurent Aknin
  • Des bande-annonce
  • Un livret signé Denis Rossano

Spike

Retrouvez moi sur Twitter: @RefracteursSpik

La publication a un commentaire

Laisser un commentaire