The Damned United
The Damned United affiche

2009

Réalisé par: Tom Hooper

Avec: Michael Sheen, Timothy Spall, Colm Meaney

Film vu par nos propres moyens

Au cœur des années 1970, le football anglais est en plein tourment. La qualité de jeu du championnat d’outre-Manche impressionne et fait du pays une place forte du ballon rond européen, mais l’équipe nationale est quant à elle à l’agonie. Fini le doux rêve de 1966, et la Coupe du Monde glanée par la bande des frères Charlton: après une élimination en quart de finale en 1970, les Three Lions ne se qualifient même pas pour la compétition en 1974. Un affront pour tout un pays qui vit l’amour du sport avec passion et démesure. Pour prendre les rênes de la sélection, la fédération se tourne vers Don Revie l’entraîneur de Leeds, couronné de succès et salué par la plupart des observateurs. Alors que son équipe a trusté les premières places du classement lors des années précédentes, sa nomination apparaît comme une évidence. Néanmoins, Don Revie est une personnalité contestée et sa philosophie de jeu ne fait pas l’unanimité: violence, simulation, attaque stéréotypée… L’image que donne Leeds du football est terne. Parmi ses plus vifs détracteurs, il est un homme qui ne manque pas de faire entendre sa voix: Brian Clough, le facétieux coach de Derby County, dont l’ascension fulgurante émerveille le public. Les dieux du sport se montrent toutefois rieurs, car au moment de trouver un successeur à Don Revie, les dirigeants de Leeds se tournent vers son concurrent, et lui font une offre impossible à refuser. Mais plus que l’argent, c’est la possibilité d’endosser le costume de celui qui l’a méprisé pendant des années qui anime Brian Clough. Une fois sur place, le nouvel arrivant entend bien bouleverser les habitudes des joueurs, et les initier au “beau jeu”. En résulte un des plus mémorables échecs de l’Histoire du football: seulement 40 jours après son accession au poste, et après une suite de résultats minables, Brian Clough est renvoyé. À jamais dans la légende du sport, cette rivalité se revit à l’écran dans The Damned United, 35 ans plus tard, en 2009, sous l’œil de Tom Hooper.

En centrant son regard sur Brian Clough, ici joué par Michael Sheen, The Damned United nous plonge dans les coulisses du monde du football. Dans une double chronologie partagée entre son parcours à Derby County, et ses 40 jours à Leeds, le film épouse la trajectoire de ce triste héros, tente de comprendre cette personnalité insaisissable, ses joies, ses peines, et ce qui a motivé ses choix. De sa complicité initialement solide avec son assistant Peter Taylor, incarné par Timothy Spall, à l’ombre oppressante de Don Revie, campé par Colm Meaney, qui pèse sur ses épaules, Brian Clough tente de trouver la voie du succès dans un univers hautement concurrentiel, où le destin se joue à chaque coup d’envoi.

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Dès l’entame de son épopée, The Damned United installe une métaphore qui interpelle, et qui ne manquera pas d’être tissée pendant toute la durée de l’œuvre. Joueurs et entraîneurs sont unis par un rapport filial. Sous le feu des flashs des appareils photo au moment de quitter le club de Leeds, Don Revie évoque la “famille qu’il a bâtie” et qu’il se désole de délaisser. Suivant cette image, les footballeurs du club lui voue une admiration démesurée et entretiennent un rapport de servitude même une fois le départ de l’ancien coach acté, quitte à mettre en péril l’équilibre de leur équipe. Un lien décadent est affirmé et Brian Clough ne peut l’altérer. Le contraste est d’autant plus prégnant que le film place de grandes qualités de cœur chez ce personnage: à l’inverse de Don Revie, toujours mis en scène avec une certaine distance narrative, l’entraîneur de Derby County est lui régulièrement montré dans des scènes courantes de sa vie familiale, elle bien réelle. Dans un même ordre d’idée, son rapport avec Peter Taylor transcende les limites de l’amitié, alors que les enfants de Brian Clough le surnomme “Oncle Pete”. Seul le personnage principal comprend la notion de clan et les responsabilités que cela implique, puisque lui-même y est quotidiennement confronté. The Damned United retire par ailleurs toute notion d’amour dans le monde du sport au moment où l’un des dirigeants de Leeds décrit une mortifère pyramide du pouvoir au sein d’un club, dans laquelle les propriétaires sont au sommet, et les entraîneurs à la base, soutenant le poids de façon presque ingrate. Dans un sport où le coach est souvent le premier fusible qui saute et que l’on remplace lorsque la machine déraille, aujourd’hui plus que jamais, le message semble cohérent.

Cette démystification du football s’accompagne d’une approche visuelle des terrains et infrastructures qui souligne elle aussi la duplicité d’un monde de l’apparence. Dans un premier temps, les locaux sont appréhendés avec ampleur, voire mysticisme: les installations de Derby County sont certes vétustes, mais The Damned United les filme comme de véritables églises, en adoubant leur caractère sacré. Là encore, le long métrage entretient cette image avec un certaine constance, notamment lors de la présentation de nouveaux joueurs, qui prend place devant un perron qui évoque un lieu de culte, lorsqu’un commentateur assimile le stade de Wembley à “La cathédrale du football”, ou encore lorsque Brian Clough évoque la religion de membres de son équipe. En marquant une certaine proximité avec les habitants de la ville de Derby, en faisant notamment apparaître les maisons modestes travailleurs et les immeubles austères tout autour de l’arène, The Damned United se connecte au peuple. Si le stade est un temple, l’entraîneur n’en est pas l’apôtre, tout au mieux un martyr. Lors d’une scène capitale où Derby réussit à vaincre Leeds, Brian Clough est absent du terrain, relégué à un bureau duquel il n’entrevoit que les ombres des supporters. Le long métrage dépossède le spectateur de la beauté du jeu: si The Damned United s’adonne deux fois à l’usuel montage inhérent au biopic sportif, il refuse le plus souvent les matchs au public, n’offrant que les scores. Les rares fois où la pelouse est montrée, l’œuvre devient incandescente, presque un film de guerre où règne une violence crue.

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À n’en point douter, cette dualité entre la beauté visuelle qui entoure Brian Clough et la rugosité inhérente à Leeds accentue les mentalités complètement opposées quant à l’approche du football. L’entraîneur de Derby est dans une recherche d’efficacité, mais pas à n’importe quel prix. Plusieurs fois, le long métrage le dépeint comme un esthète du sport. Symboliquement, la scène de football la plus onirique n’oppose pas deux équipes professionnelles, mais n’est qu’une succession d’actions en bord de plage entre Brian Clough et ses enfants. À l’inverse, Don Revie est lui prêt à toutes les extrémités et démonstrations de force. En prenant quelques libertés avec les faits réels, The Damned United s’autorise à le faire frôler la limite de la tricherie, et sa philosophie gangrène l’âme de ses joueurs, comme un agent corrupteur. À partir du même langage, le football, le film démontre que deux discours en tout point contraire peuvent s’exprimer, l’un dans une recherche de splendeur, l’autre dans la décadence totale.

Puisque Don Revie est un tyran, ses joueurs sont ses soldats serviles, avides de la parole de leur sombre guide. Mais The Damned United n’incarne que très peu les footballeurs pour se concentrer essentiellement sur leurs mentors. Le plus souvent, les sportifs sont des pions prisonniers d’une partie d’échecs à grande échelle. La confrontation ultime entre Brian Clough et Don Revie ne prend par ailleurs pas place sur un terrain de football, mais sur le plateau d’une émission télévisée, là où l’entraîneur de Derby était si à l’aise avant sa descente aux enfers. Sa défaite médiatique est davantage significative que celle sportive. L’essentiel du message de The Damned United n’est pas dans le choc des corps, mais dans celui des âmes: la nature humaine la plus basse pousse Brian Clough à accepter un poste à Leeds alors qu’il a pleinement conscience que son équilibre personnel en pâtira. Ce sont ses démons intérieurs qui lui intiment l’ordre de posséder ce que son adversaire avait avant lui, pour en faire un nouvel usage. Toutefois, en même temps que l’infrastructure footballistique, Brian Clough hérite aussi de la toxicité ambiante: le leg est trop lourd à porter, et régulièrement, Tom Hooper écrase Michael Sheen par son cadrage. Relégué à une portion restreinte de l’image, l’acteur plie sous le poids d’un décor qui l’oppresse.

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Comment exister et trouver une solution à cette impasse ? Le public n’est pas dupe, un simple coup d’œil à une fiche Wikipedia suffit à savoir que l’expérience malheureuse de Leeds n’a pas condamné Brian Clough et que la suite de sa carrière a été marquée par des succès historiques. The Damned United se doit de donner les clés d’une résolution, et assurément, Tom Hooper commet l’impair de trop exacerber les sentiments dans cette portion de son récit. La solution aux problèmes de Brian Clough réside dans sa réunion avec Peter Taylor, et un renouement avec les valeurs fondamentales du sport. Certes, le duo est iconique dans le monde du football, mais en les rassemblant autour d’une scène qui confine, avec une pointe d’ironie, à l’imagerie de la romance à l’eau de rose, The Damned United perd un peu de substance. Il reste toutefois intéressant de constater qu’après avoir passé de longues minutes à individualiser un sport collectif, la réponse aux problématiques exposées est dans l’union de plusieurs personnes, et non dans l’affirmation personnelle.

Même s’ il prend quelques libertés avec l’Histoire, The Damned United est un récit sportif solide, qui ravira les fanatiques de football, mais aussi les spectateurs désireux de savourer un drame humain à l’esthétique léchée.


The Damned United n’est actuellement disponible qu’en import.

Nicolas Marquis

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