À la recherche de Garbo
Garbo Talks affiche

(Garbo Talks)

1984

Réalisé par: Sidney Lumet

Avec: Ron Silver, Anne Bancroft, Carrie Fisher

Film vu par nos propres moyens

En 1930, l’actrice légendaire Greta Garbo tient le rôle principal du long métrage Anna Christie de Clarence Brown. Pour la toute première fois, après de nombreux films muets, le public découvre la voix de la comédienne au cinéma, marquée par un accent suédois très prononcé pour coller à son rôle. Les publicitaires ne s’y trompent pas, cette transition est un évènement, et ils estampillent l’affiche du film d’un cinglant “Garbo Talks”. 54 ans plus tard, Sidney Lumet s’approprie cette accroche et en fait le titre d’une œuvre douce et sincère dans son amour du septième art, malgré un accueil critique et public frileux. Contrairement à ce que l’on pourrait toutefois penser, il n’est pas ici question d’un biopic sur Greta Garbo, mais plutôt d’un témoignage du cœur de personnages qui ont été marqués par sa carrière.

Gilbert Rolfe (Ron Silver) est un new-yorkais menant une existence monotone, articulée autour d’un travail de bureau peu inspirant et d’une vie maritale dans laquelle il ne s’épanouit pas pleinement. Une personne en particulier rend cependant sa vie hors du commun: son exhuberante mère Estelle (Anne Bancroft), une femme forte et engagé socialement qui possède une facheuse tendance à se faire arreter pour ses differentes frasques. Le jour où Estelle se voit diagnostiquer une inopérable tumeur au cerveau, et où la mort semble proche, elle n’a qu’une dernière volonté: rencontrer celle qu’elle a admirée toute sa vie, Greta Garbo. Gilbert se lance alors dans une quête éperdue pour retrouver l’actrice, au cours d’un périple qui révèle sa nature profonde qu’il pensait enfouie.

Garbo Talks illu 1

Dans ce périple sentimental, Sidney Lumet offre un rebond de ludisme dans la structure de son film: à plus d’un égard, À la recherche de Garbo pourrait se rapprocher d’un long métrage d’enquête où Gilbert remonte la trace de l’actrice culte au travers d’une investigation poussée. Entre témoignages et recherche, le héros navigue dans l’inconnu, à la poursuite d’un personnage clé à la résolution de l’intrigue. Débusquer Garbo est affiché comme le but ultime, et le réalisateur convoque une certaine imagerie proche du film policier, au moment où Gilbert multiplie les coups de téléphone, où lorsqu’il épluche les magazines de stars de cinéma dans une scène cocasse qui affiche sur les couvertures des acteurs fétiches de Sidney Lumet: Sean Connery, Katharine Hepburn ou encore Henry Fonda, notamment. Malheureusement, le problème principal du film vient de l’incarnation de ce détective du cœur. Ron Silver apparaît régulièrement hors de ton, dilettante, tout en facilité et désintérêt, au point d’insuffler une candeur horripilante à son rôle.

Garbo talks illu 2

Dès lors, le public se replie sur la trajectoire de son investigation, plutôt que sur son statut d’homme malheureux, malgré le fait que À la recherche de Garbo fasse la part belle à son désespoir quotidien. Sidney Lumet propose une véritable courbe de progression, allant des considérations terre-à-terre en début de film, à la magie du monde du cinéma dans le dernier tiers. Gilbert dialogue par exemple avec son père dans la phase initiale du récit, qui lui rappelle pourquoi il a quitté Estelle, arguant qu’un homme doit délaisser les illusions pour se replier vers le bonheur matériel. Puis, au fil du long métrage, les intervenants qui aident le personnage principal se font de plus en plus proches de Greta Garbo: d’abord un paparazzi qui l’a aperçue de loin, puis un inconnu qui fréquente une île où l’actrice aime à se rendre, jusqu’à une de ses anciennes partenaires de jeu. Plus on avance, plus l’incarnation du septième art est concrète, bien que Sidney Lumet s’appuie sur des éléments visuels proches de la rêverie, comme l’accumulation de fondus entre les scènes.

Toute la logique de À la recherche de Garbo repose sur cette plongée dans le monde du cinéma, tant dans le fond que dans la forme. Le long métrage parle sans aucun doute aux cinéphiles aguerris, proche du personnage d’Estelle: sa fascination fait écho à la nôtre, et le parallèle que Sidney Lumet tisse entre les événements de sa vie personnelle et le réconfort qu’elle a trouvé dans les histoires du grand écran apparaît pertinent et touchant. Gilbert résonne également en nous dans une séquence précise où plongé dans l’obscurité d’une salle de cinéma, il communie enfin lui aussi avec Greta Garbo, et par extension sa mère qu’il ne comprenait jusqu’alors pas parfaitement. Sidney Lumet souligne cela de sa caméra: quelques mois à peine après Daniel, très stylisé visuellement, À la recherche de Garbo est franchement léger dans sa mise en image, mais on retient toutefois certains plan qui se resserrent sur des évocations du septième art, comme lors de la scène d’introduction qui affiche un écran de télévision diffusant un film de Greta Garbo. D’un léger zoom progressif, le cinéaste nous invite à plonger dans l’imaginaire et le fait déborder dans le quotidien.

Garbo Talks illu 3

Cette projection dans un monde illusoire sur lequel Estelle n’a finalement aucune prise ne manque pourtant pas d’être interrogée. Bien que le film soit une invitation à poursuivre ses rêves, notamment à travers la vie sentimentale de Gilbert, délaissant son épouse pour une actrice aspirante, ou à l’image de la palette de couleurs volontairement douces qu’utilise Sidney Lumet, À la recherche de Garbo ressemble parfois à un miroir aux alouettes, un mirage. Portée par une très bonne performance de Anne Bancroft, cette dualité dans le message aurait sûrement pu être davantage appuyée, mais reste présente. Le réalisateur cite même un de ses tous premiers films, Les feux du théâtre, dans une scène où Gilbert est assis sur un banc, entouré de neige. La principale différence se trouve dans la conclusion: le second long métrage de Sidney Lumet était un avertissement, À la recherche de Garbo est plus positif.

La véritable mise en garde s’adresse davantage à l’encontre de la poursuite d’une vie dans laquelle on ne s’épanouit pas, une saillie contre une société qui confond le bonheur matériel, et celui de l’âme. À la recherche de Garbo se fait légèrement acide au moment de dépeindre le monde du travail de Gilbert. Un univers fait de bureaux austères, dans lequel le héros ne fait que remplir des formulaires. Pire, alors que sa quête de Greta Garbo est intense, et bien que tout le monde semble au courant de la maladie de sa mère, on lui intime l’ordre de continuer à venir au travail, même aux heures où le matériel informatique ne fonctionne pas. La société est déconnectée de la réalité du cœur, et Estelle, frondeuse et toujours soucieuse des luttes contre l’inégalité, est le seul personnage qui saisit ce qui fait une vie heureuse. Peu importe si elle est solitaire face aux tumultes de New York, elle mène le combat jusqu’au bout. De quoi s’interroger: en proposant un personnage amoureux de cinéma, à plus fortes raison des acteurs, mais également engagé politiquement, Sidney Lumet n’opère-t-il pas un véritable transfert ? Notre rétrospective actuelle tendrait à penser que oui.

La légèreté omniprésente de À la recherche de Garbo, dans la forme comme dans le propos, en fait un Sidney Lumet malheureusement un peu anecdotique, mais le caractère personnel que revêt le film pour le réalisateur le rend sincère et relativement plaisant.

À la recherche de Garbo n’est disponible qu’en import, du coté de Simply Media

Spike

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