Léon Morin, prêtre

1961

Réalisé par: Jean-Pierre Melville

Avec: Jean-Paul Belmondo, Emmanuelle Riva, Irène Tunc

Bien qu’étant un courant cinématographique majeur propre à notre pays, “La nouvelle vague” fait peur. S’y aventurer, c’est souvent prendre le risque de s’y noyer: entre expérimentations et intellectualisations poussées, cet univers reste austère. Cela tient peut être au fait qu’on désigne souvent Jean-Luc Godard comme son chef de file alors que son cinéma est exigeant et rate parfois complètement sa cible, sans faire injure au créateur. Pourtant, en creusant un peu, on trouve certaines œuvres beaucoup plus accessibles et quelques réalisateurs à la portée plus universelle. Jean-Pierre Melville (bien qu’il détestait cette appartenance) est de ceux-là, un inventeur fabuleux et un théoricien de génie qui nous livrait avec “Léon Morin, prêtre”, en 1961, sa vision éclairée du mysticisme et de sa place dans la société.

C’est durant l’occupation allemande de la Seconde Guerre mondiale que prend place son histoire, tirée du roman auréolé du prix Goncourt de Béatrix Beck. Un petit village français vit tant bien que mal l’invasion mais c’est un tout autre conflit qui va nous intéresser: la bataille idéologique entre Barny (Emmanuelle Riva), athée convaincue, et le jeune prêtre Léon Morin (Jean-Paul Belmondo). D’abord vindicative, la jeune femme va progressivement se laisser séduire par la vision moderne que l’homme d’Église se fait de Dieu et de sa place dans notre monde.

“Le cinéma n’est pas la vie, mais la vie qu’on a envie de voir.”: voilà comment Melville décrivait son art et on sent que cette idée va habiter “Léon Morin, prêtre”. Volontairement, le réalisateur va proposer une vision très fantasmée de la religion, ou tout du moins de cet homme d’Église unique, parfois loin des enseignements traditionnels catholiques. À dire vrai, on pourrait presque imaginer n’importe quelle autre religion en lieux et place du Christianisme, si notre pays n’avait pas des racines si solidement ancrées. Islam, Judaïsme, Bouddhisme ou tout autre courant religieux pourrait passer par la même réflexion: l’ambition de Melville n’est pas (totalement) d’attaquer le Catholicisme mais plutôt de délimité la place du mysticisme dans la société, décrire un idéal, ce que la religion devrait être pour le bien de tous ceux qui veulent y croire, sans les contraintes du monde réel.

“Bang bang!”

Le sacré, Melville ne va d’ailleurs pas le placer froidement dans les écrits des livres saints ou dans la froideur des églises. C’est au contraire dans la chaleur humaine qu’il s’épanouit. Une relation intense, presque fusionnelle va naître entre le prêtre et Barny et on perçoit que le cinéaste délimite habilement cet espace comme le temple d’un Dieu qui est davantage une idée qu’un être concret. En balayant les arguments initiaux de l’héroïne tout en lui laissant une porte ouverte vers une dimension supérieure si elle sait faire preuve de contrition, Morin fait figure de guide spirituel mais qui emmènerait son disciple vers une destination qui lui est propre, différente pour tous.

Une telle installation scénaristique laisse naturellement la place à une interprétation autre de ce duo: l’aspect sentimental. Melville ne se défile pas et va prendre ce problème à bras le corps, sans trahir l’esprit initial de son film. Barny succombe un temps aux charmes de Léon, et surtout à son sens du verbe, mais le metteur en scène va poser des limites strictes: son héros n’est pas un homme, il est un messager et un érudit. Le maître remet en place son élève, lui inculque que l’amour véritable est désintéressé. Là encore on pourrait y voir une promotion de la religion si on s’en tient à ces quelques lignes mais les tacles réguliers que Melville lance au clergé réussissent à nous faire saisir que son propos est supérieur aux considérations administratives. Même nous, athées convaincus, avons saisi l’essence de son message.

Il apparaît aussi clairement passé un moment que Léon Morin est le garant de l’unité du village dans un contexte éprouvant. Le cadre de l’occupation n’est pas innocent, il agit comme une véritable cocotte minute et chaque citoyen répond différemment à la pression. Le prêtre s’adapte à son interlocuteur: résistants, collabos, opprimés… Tous ont leur place auprès de cet être hautement spirituel qui tente tant bien que mal de maintenir le lien entre les gens. Parfois généreux, parfois sévère, Léon Morin n’est pas une simple figure paternaliste, il est un accompagnateur dans l’épanouissement personnel. Là aussi on nage volontairement dans un idéal loin de la réalité plutôt que dans une chronique concrète.

L’intelligence du propos, indéniable, se conjugue avec une science de la mise en image séduisante. Melville s’impose comme un maître du clair-obscur. Il magnifie le noir et blanc, l’utilise avec brio pour souligner la stature de ses personnages et parfois inverser les rapports de force. Le visuel devient un élément de mise en scène complexe, une juste ponctuation à des monologues par nature fournis. Dans le même registre, le soin habituel de Melville pour les costumes impressionne. La soutane de Morin, choisie après de longues délibérations en coulisse, lui donne une allure autoritaire et parfois froide, à tel point qu’un simple accroc dans sa robe devient une élément de narration pertinent.

Que vous soyez religieux ou non, Melville propose ici un film plein de substance et d’intelligence autour de la place de Dieu dans une société aux abois, avec autant de critiques que de solutions. Un long métrage parfois complexe mais toujours habile.

Spike

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