Sanglantes confessions
Sanglantes confessions affiche

(True Confessions)

1981

Réalisé par: Ulu Grosbard

Avec : Robert De Niro, Robert Duvall, Charles Durning

Film fourni par L’Atelier D’Images

Des planches de Broadway aux plateaux de tournage de Los Angeles, Ulu Grosbard gravite autour de la sphère artistique du XXème siècle, et fait de la mise en scène un art subtil. Dans le début des années 1960, ce belge d’origine devenu américain d’adoption marque le monde du théâtre de son empreinte et jouit de la confiance de nombreux dramaturges émérites, admirateurs de son style, lui permettant d’établir son nom dans un paysage culturel foisonnant. Ulu Grosbard n’en reste pas moins proche du septième art: entre amitiés et collaborations, il est un proche de Arthur Penn, Sidney Lumet ou encore Elia Kazan, et se nourrit de leurs méthodes de travail. De ses illustres confrères, le réalisateur en devenir retient un axe fondateur de son cinéma naissant: la grande place faite au jeu d’acteur, moteur de ses films. Après des débuts filmiques modestes, avec les oubliables The Subject Was Roses et Who Is Harry Kellerman and Why Is He Saying Those Terrible Things About Me?, Ulu Grosbard doit son explosion cinématographique à son troisième long métrage, Le Récidiviste. Alors que Dustin Hoffman est initialement censé assumer le premier rôle, mais également la réalisation du film, il se noie sous la masse de travail qu’exige la mise en scène, et appelle son ami à la rescousse pour sauver l’œuvre du naufrage. Le brillant résultat consolide la réputation de Ulu Grosbard: proche des méthodes de l’Actors Studio, il est aimé des comédiens, et sans en être la tête de pont, il devient une figure du Nouvel Hollywood

Pour son film suivant, Sanglantes confessions, sorti en 1980, il bénéficie ainsi de la confiance de deux stars de l’époque: Robert De Niro et Robert Duvall, tous deux désireux de travailler avec le cinéaste. Une aubaine pour le réalisateur qui offre à ses deux interprètes une partition sur mesure, tout en silence et en nuances, propice à laisser libre court à leur talent. Pour les studios United Artists, la promesse de cette confrontation à l’écran, sous l’œil d’un amoureux des acteurs, est l’occasion de s’affirmer un peu plus dans le milieu culturel de l’époque. La société ignore alors que Sanglantes confessions sera l’une de ses dernières productions: le fiasco commercial des Portes du Paradis, qui sortira seulement deux mois plus tard, mènera la compagnie à la banqueroute, et le rachat par MGM sonnera le glas des espérances d’une firme fondée dans le but d’offrir davantage de liberté aux artistes. Sanglantes confessions est presque un chant du cygne.

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Ulu Grosbard plonge dans le Los Angeles de la fin des années 1940 avec ce nouveau film, et offre un polar noir dans lequel le meurtre sauvage d’une jeune femme attise la curiosité d’une ville en quête de sensasionalisme. Davantage que l’affaire sordide en elle même, Sanglantes confessions tisse les parcours en parallèle de deux frères: Tom (Robert Duvall) est un flic irascible, en charge de l’enquête; Desmond (Robert De Niro) est quant à lui un homme d’église hautement influent dans la cité des anges. Une forte fracture les oppose et peu de choses les unissent. Les tragiques événements confrontent néanmoins leurs deux univers distincts.

En se situant dans les années 1940, Sanglantes confessions emprunte la route du néo-noir qu’a pavé avant lui Le Privé de Robert Altman, puis Chinatown de Roman Polanski. L’œuvre de Ulu Grosbard reprend la grammaire filmique des polars de l’âge d’or du cinéma,dans une succession de clins d’œil affirmés. Le personnage que joue Robert Duvall se révèle proche des grands rôles de Humphrey Bogart, toujours prompt à une certaine rugosité, et le réalisateur de Sanglantes confessions se permet même quelques révérences aux techniques de tournage de l’époque. Par exemple, au moment de livrer des scènes en voiture, Ulu Grosbard choisit de faire défiler le décor en arrière-plan par transparence, selon les codes des années 1940, et non en plaçant le véhicule sur une remorque, comme c’est déjà la norme en 1980. Le film est conscient d’un héritage pleinement assumé, mais affirme aussi une volonté forte de pousser les affres moraux à leur paroxysme. Le film noir délimitait déjà une zone morale floue où le bien et le mal ne sont pas clairement esquissés, le néo-noir exige un regard fataliste sur l’être humain encore plus affirmé. La vertu n’est pas une notion contrastée, elle est pour ainsi dire absente la majorité du temps dans Sanglantes confessions. Le scénario que livre le couple d’auteurs mythiques John Gregory Dunne et Joan Didion, à l’écriture sur Panique à Needle Park et Une étoile est née, n’offre pas de respiration au spectateur, l’ambition affirmée est de le plonger dans un abîme moral. 

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Ternir l’image de l’Église, pilier de la société américaine, abonde dans ce sens, et prive le public d’une partie de ses repères. La boussole éthique est retirée au spectateur, qui ne peut plus se fier aux institutions. Cet assombrissement de la société est une constante de Sanglantes confessions, qui pose un regard désenchanté sur des USA en pleine mutation. La fin des années 1940 signe une forme de remise en cause du rêve américain, l’idéalisme se meurt peu à peu et Los Angeles bascule progressivement dans la fin de l’innocence. En mettant en scène un meurtre relativement analogue à celui du Dalhia Noir, Ulu Grosbard s’inscrit dans cette ère chamboulée: la lueur des illusions de grandeur de l’Amérique s’éteint progressivement, et le pays subit l’horreur de plein fouet. Bien que Sanglantes confessions accentue dans sa phase initiale la pluriculturalité enjouée et foisonante de la ville, mariant traditions irlandaises et latinos, le film se détache rapidement de cette représentation joyeuse pour offrir un obscur pouvoir au monde de la finance. La culture ne s’exprime que sous l’approbation d’un dollar tout puissant, qu’incarne le détestable entrepreneur Jack Amsterdam (Charles Durning). Tom entend bien perturber ce statu-quo, mais il est sans cesse rappelé à la raison par son confrère Frank (Kenneth McMillan): rien ne saurait perturber un système solidement établi, impossible de rendre la justice, même pour un agent des forces de l’ordre.

C’est dans ce bouleversement des valeurs que s’épanouit Sanglantes confessions, en opposant deux institutions solidement ancrées dans le paysage américain, mais diamétralement opposées. Au faste et aux ornement propre à l’Église, Ulu Grosbard confronte une vision salie et noire des policiers. Le film télescope un univers qui s’étale dans les hautes sphères du pouvoir, et un autre qui est proche du peuple, dans ce qu’il a de plus obscur. Les décors du long métrage y font écho, et Sanglantes confessions possède deux faces que rien ne semble vouer à se rencontrer. Pourtant, cette collusion s’installe, alors que Tom veut s’extirper de son rôle de flic minable pour assouvir ses pulsions de justice, et que Desmond ouvre lui les yeux sur la corruption qui frappe le clergé. Ainsi, le premier quitte les maisons de passe et s’invite de force dans les soirées de bienfaisance où les escrocs de la pire espèce achètent leur vertu; le second, à un instant clé voulu par Robert De Niro lui même, se dévoile dans une intimité sommaire et modeste, alors qu’on l’avait vu jusque là dans les luxueuses demeures et sur les greens de golf. Tom et Desmond sont deux hommes qui se rendent compte après des années de carrière qu’ils n’ont rien de commun avec leur semblables.

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Le fossé entre les deux frères n’est pourtant jamais comblé. Leurs quelques scènes communes sont marquées par le silence et les non-dits, le poids d’un passé traumatique qu’on ne fait que deviner au détour d’allusions subtiles. De génération différentes, de milieux opposés, ils se sont construits l’un sans l’autre, et chaque occasion de se réunir finit avortée, le plus souvent contrariée par les exigences de leurs fonctions respectives. Ce n’est qu’au terme de parcours solitaires que leurs trajectoires se croisent. Construit comme un gigantesque flash back, le film établit la maladie incurable qui frappe Desmond après qu’un phase introductive. Les hommes ne dialoguent qu’aux porte de la mort, que ce soit à cette occasion, lors du trépas d’un homme d’Église, pendant de l’enquête sur le meurtre sordide, où autour de leur mère sur le point de déceder. Si cette séquence se révèle initialement poignante, elle finit par déboucher par une séparation déchirante des deux frères, incapables d’entretenir le moindre lien.

Il n’y a que dans l’espace du confessionnal que les deux protagonistes dialoguent réellement, seul endroit où s’impose une once de vérité dans un film ou règne le mensonge. Ici seulement, Tom ose s’ouvrir à Desmond, et ici seulement l’homme d’Église accepte d’écouter sa parole. Alors qu’il ne font que s’entrevoir, il peuvent enfin parler à cœur ouvert, et concéder un soupçon de merci à leur interlocuteur. Sanglantes confessions n’en reste pas moins cynique sur l’acte de repentance, car si un homme peut se rendre coupable du pire, et obtenir l’absolution en échange de la récitation de quelques psaumes, alors le divin est il garant de moralité, ou laisse-t-il toute la place au mal pour s’établir ? Ulu Grosbard pose une critique forte du pouvoir clérical, le tourne en ridicule en exposant sa duplicité. L’Église est devenue une entreprise, et comme de nombreux hommes d’affaires, ses décisionnaires pensent au profit avant la vertu.

Ulu Grosbard s’inscrit dans le néo-noir avec Sanglantes confessions, mais cherche avant tout à esquisser le périple chaotique de deux frères voués à ne jamais se côtoyer, malgré leur ressemblance implicite.

Sanglantes confessions est disponible en Blu-ray et DVD chez L’Atelier D’Images, avec en bonus:

  • Confessions intimes, par Samuel Blumenfeld, journaliste au Monde

Spike

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