Extrême Préjudice
Extreme Prejudice affiche

(Extreme Prejudice)

1987

Réalisé par: Walter Hill

Avec: Nick Nolte, Powers Boothe, Michael Ironside

Film vu par nos propres moyens

La genèse d’un film est parfois longue et laborieuse. Les 11 ans de gestation de Extrême Préjudice, et les noms prestigieux qui y sont associés, en sont même l’exemple parfait. Tout commence en 1976, lorsque le scénariste star John Milius imagine l’histoire sanglante d’un affrontement explosif dans une petite ville du Texas. À l’époque, l’auteur n’est pas encore la sommité qu’il deviendra par la suite: s’il a déjà contribué aux scripts de Jeremiah Johnson ou Magnum Force, la reconnaissance suprême que lui conférera Apocalypse Now ne viendra que 3 ans plus tard. Pourtant, tout semble être prêt pour que le long métrage voit le jour, et même pour que le scénariste le réalise en personne. Malheureusement, la volonté de d’abord porter à l’écran son Graffiti party enterre le projet initial Extrême Préjudice. Plus d’une décennie plus tard, en 1987, le travail de John Milius ressuscite. Le réalisateur en vogue Walter Hill s’empare du scénario. Fort du succès de Driver, Les Guerriers de la nuit ou encore 48 heures, le cinéaste est un nom qui compte à Hollywood, un cinéaste sur lequel on peut construire un succès. Pour l’accompagner dans la réécriture et la transposition moderne de cette histoire, il s’adjoint même pour la première fois les services de Harry Kleiner, déjà reconnu pour son travail sur Bullitt et garant d’une aptitude à la réécriture rapide de certaines scènes sur le plateau. Extrême Préjudice peut enfin voir le jour, après tant de temps.

La nouvelle équipe conserve le socle narratif posé par John Milius: un thriller musclé, qui marie aussi bien la lutte contre la drogue dans un Texas en pleine déliquescence qu’une touche de film d’espionnage. Nick Nolte incarne Jack Benteen, le shérif d’une petite ville de l’État américain, où la vie paisible des habitants est troublée par le trafic de stupéfiants mené par Cash Bailey, joué par Powers Boothe, dirigé depuis l’autre côté de la frontière mexicaine. Les deux hommes sont d’anciens amis d’enfance, mais leur parcours de vie différent en ont fait des rivaux. Cette situation explosive prend une tournure dramatique le jour où un commando secret des forces américaines débarque dans le village, pour mener à bien une opération clandestine de démantèlement de l’empire du trafiquant. Les terres désolées du Texas deviennent alors le théâtre des plus vives effusions de sang, entre la vendetta que mène Jack et les exactions du groupe de soldats tapis dans l’ombre.

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Bien qu’ancré dans les années 1980, Extrême Préjudice porte en lui l’ambition profonde de proposer une vision moderne du Western. Dès la phase d’élaboration du film, ses auteurs et producteurs en font même un moteur de leur démarche artistique. Ainsi, pour préparer son rôle de justicier inflexible, Nick Nolte se baigne dans l’imagerie du genre, s’inspirant notamment, d’après ses propres dires, du Train Sifflera Trois Fois, ou bien de La Rivière Rouge. Extrême Préjudice ne cesse de multiplier les clin d’œil à ce style cinématographique, jusque dans sa structure profonde. En opposant deux visions opposées de la moralité humaine, l’une ouvertement vertueuse en la personne de Jack, l’autre corrompue par l’argent à travers Cash, le film confronte des mentalités exacerbées. Pourtant, en leur donnant des origines sociales semblables et en évoquant leur grande complicité étant plus jeune, Walter Hill fait de ses personnages des êtres qui n’ont finalement que peu d’emprise sur leur destin. Leur résilience face aux obstacles est vive, musclée, exprimée dans le sang, mais ils semblent perpétuellement esclaves des circonstances et de la loi de l’argent. Le film entretient même un certain flou en proposant un personnage qui oscille entre les deux protagonistes: la belle Sarita, campée par María Conchita Alonso, auquel le spectateur peut facilement s’identifier. Si la grammaire du film d’action est souvent manichéiste, cette femme indécise entre deux hommes qu’elle aime, l’un pour sa droiture, l’autre pour sa séduction, propose de la nuance. Nous aussi nous sommes pris en étau, et le duel de pistoleros très Western qui clôt le film est vécu comme une évidence.

Le cadre proposé par Extrême Préjudice accentue les élans propres au Far West que veut le long métrage. Une petite ville en plein désert où ne s’affiche qu’un bar, un poste de police, ou bien une banque, invite naturellement l’imagerie du genre. Le monde est ramené à l’échelle de la bourgade, et les institutions américaines symbolisées. La volonté de donner aux personnages des costumes presque semblables à des uniformes ressuscite également l’image du Western. Jack ne se défait jamais de son vêtement de shérif, mais Cash ne quitte pas non plus son costume blanc immaculé. En les coiffant tous deux d’un chapeau, très texan, presque identique, Walter Hill crée même une véritable symétrie. Finalement le justicier n’est qu’à quelques coups du destin du malfrat, ne s’en distingue que par le badge qu’il porte. Le jeu de reflet s’exporte également dans la vision des deux pays mis en scène, USA et Mexique: d’un côté, Jack garde une forme de contrôle sur sa ville, garant de la moralité, mais la frontière est comme un miroir déformant. Dans la dernière portion du film, Walter Hill propose une vision désenchantée du Mexique pour représenter une sorte de Babylone où plus aucune loi n’a d’emprise. Dans la cohue des hommes, dans la fureur des détonations, dans les grands mouvements de foules violents, la cité de Cash est l’image même d’une décadence rendue permise par l’absence de droiture morale.

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Sur cette toile de fond, Walter Hill peint en couleur sang. La violence de Extrême Préjudice est omniprésente, et exprimée dans une certaine exagération volontaire. Un coup de feu ne suffit pas à mettre à terre les personnages les plus marqués, il faut en général une salve fournie pour que l’homme s’effondre. Plus criant de vérité encore, le cinéaste à recours à plusieurs ralentis sur la chair qui se déchire au contact des balles, comme pour accentuer la vie qui s’évanouit. L’existence n’a que peu de valeur selon la logique du film, et l’entre-deux moral est garant de mort à court terme. Dès qu’un personnage nuance son regard sur la vie, s’émeut d’une façon ou d’une autre du monde qui l’entoure, ou révèle une face contrastée de son être, la faucheuse le guette. Seuls résistent les plus extrêmes, dans un ballet de cadavres ininterrompue, qui au-delà de donner du rythme au récit, en font une danse macabre. Volontairement, Walter Hill habille certains personnages de blanc, pour mieux faire jaillir le rouge de l’hémoglobine sur leur costume. À deux reprises, le réalisateur fait même un rapprochement entre les armes et le sexe: les fusils des policiers sont ranger dans un placard orné du poster d’une Pin-up, tandis que l’examen d’une douille de balle se fait au moyen d’un stylo au motif érotique. La mort est exposée comme une pulsion.

Même si l’essentiel de son socle scénaristique lorgne du côté du Western, Extrême Préjudice invite le monde moderne à travers un pan très conséquent de son intrigue: l’incarnation du commando de militaires américains. Symboliquement, c’est d’ailleurs sur eux que Walter Hill ouvre son film, en dénonçant immédiatement les mensonges du bras armé de l’Amérique. Tous sont bien vivants, mais tous sont officiellement morts dans les registres de l’armée, pour garantir leur anonymat. Le mot “Zombie” est même inscrit à l’écran dès les premières secondes. Pour le film, la vertu de ses hommes, souvent fantasmée au cinéma, est un pur mensonge. Non seulement ils se rendent coupables de méfaits, dans la violence, mais leur appétence pour le sang ne fait aucun doute. Les yeux exorbités et les cris de joie terrifiants devant les massacres en font des parangons de l’injustice. En les assimilant tantôt à l’armée, tantôt à la CIA, et même à la DEA, Walter Hill convoque un large éventail des forces fédérales américaines, et lui retire toute confiance au fil des minutes. Le cinéaste ne semble pas croire à leur mission, et isole constamment Jack face à eux. Ils sont davantage un mal larvé contre lequel le shérif doit aussi lutter. 

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Mais plus que les institutions, c’est la tentation de l’argent facile qui guette chacun dans le film. Cash n’est pas foncièrement mauvais, il a été griffé par la vie et a préféré prendre un chemin de traverse plus facile à arpenter. L’exhibition répétée de son hélicoptère de luxe en font un parvenu. Le commando secret cède aux mêmes tentations, et l’attaque d’une banque en est la preuve visuelle forte. Seul Jack, dans son logement précaire, résiste et épouse un autre idéal que le bien matériel. Dès lors, où Extrême Préjudice place le spectateur ? Si son dernier tiers sera explicite quant à la juste voie à emprunter, il n’en reste pas moins que le long métrage n’est pas moralisateur dans son déroulé. L’hésitation de Sarita apparaît légitime, et le questionnement du public tout aussi viable. Dans un monde où la vie peut se perdre en un instant, comment trouver une forme de justice ? Là est la question.

Extrême Préjudice est avant tout un film d’action décomplexé, mais sa volonté artistique reste indéniable. Au-delà de sa grammaire filmique, un message de société discret se cache et se savoure dans de grandes effusions de sang.


Extrême Préjudice est disponible en combo Blu-ray / DVD chez Studio Canal, dans la collection Make My Day

Spike

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