Poetry
Poetry affiche

(시)

2010

Réalisé par : Lee Chang-dong

Avec : Yoon Jeong-hee, Lee Da-wit, Kim Hee-ra

Film vu par nos propres moyens

Le septième art coréen n’a pas attendu la fin du XXème siècle pour resplendir. Se jouant des codes imposés par le pouvoir en place et de la censure, des dizaines d’artistes ont pavé la voie pour leurs successeurs, libérés de leurs entraves. Souvent injustement reléguée au second plan, l’ancienne école a su manier la suggestion et l’implicite pour mettre en image un quotidien éprouvant. Parmi les gloires de ces temps passés, la comédienne Yoon Jeong-hee est considérée comme l’une des figures les plus importantes de son ère. Égérie du réalisateur Kim Soo-yong dans les années 1960 et 1970, elle forme avec Moon Hee et Nam Jeong-im une trinité d’actrices déchaînant le cœur des foules. Mais lorsque la Corée du Sud se défait enfin de la tyrannie, sa carrière marque un coup d’arrêt : dans un paysage cinématographique en pleine reconstruction, les stars d’antan sont oubliées. Yoon Jeong-hee connaît quelques timides apparitions sur les écrans dans les années 1990, mais le succès semble l’avoir définitivement quittée. En 2010, Lee Chang-dong la sort néanmoins de sa retraite, après plusieurs années d’inactivité, pour lui offrir le premier rôle exigeant de son long métrage, Poetry. Deux époques communient enfin à l’écran, et l’icône du siècle passé peut dialoguer avec un cinéaste phare de l’âge de la liberté, dans un ultime tour de piste.

Prix du scénario à Cannes l’année de sa sortie, Poetry relate le parcours de Mi-ja (Yoon Jeong-hee), une femme agée vivant de sa faible rente et des petites sommes qu’elle gagne en effectuant des ménages. Seule, elle élève tant bien que mal son petit-fils Jong-wook (Lee Da-wit), avec lequel elle a bien du mal à communiquer. Pour unique réconfort, elle s’épanouit dans des cours de poésie qu’elle suit assidûment. Un double drame frappe la vieille dame: d’une part, Jong-wook est accusé d’avoir violé une jeune fille en compagnie de camarades, et de l’avoir poussée au suicide. Pour éviter que l’affaire ne s’ébruite, un odieux arrangement financier est mis en place avec la famille de la défunte, contraignant Mi-ja à trouver une somme qu’elle ne possède pas. D’autre part, les médecins lui diagnostiquent une maladie d’Alzheimer.

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Dans un désenchantement permanent, Poetry propose une recherche désespérée de la beauté simple, alors que tout pousse Mi-ja dans la noirceur de l’âme. Les tragédies qui frappent son existence obscurcissent son horizon et gangrènent son être, à l’instar de la maladie dégénérative qui l’afflige. La protagoniste est initialement enjouée, coquette et s’émerveille de la splendeur de la nature, avant que les tourments humains ne viennent détruire sa psyché. Le long métrage devient dès lors une épreuve de force, non sans rappeler le schéma narratif que Lee Chang-dong employait préalablement dans Secret Sunshine : jusqu’où la résilience d’une femme peut elle s’affirmer avant une chute inexorable ? Pourtant, contrairement à l’héroïne du film précédent, Mi-ja conserve une forme de candeur d’un bout à l’autre du récit : sa joie de vivre est ternie, mais jamais complètement disparue, simplement atténuée. Les cours de poésie qu’elle suit sont un essentiel, une bouée de son existence, qu’elle seule prend au sérieux dans sa classe. Là où l’horreur indicible emportait l’intégralité du récit dans Secret Sunshine, Poetry réclame son droit au bonheur. 

Néanmoins, la beauté se niche dans une forme d’abandon de soi : celui du corps que Mi-ja offre à un personnage handicapé, filmé avec une grande pudeur, ou celui de l’âme qu’un poète torturé confronte aux discours creux du professeur de l’héroïne. La splendeur est dans le sacrifice, la transcrire par l’écrit une souffrance. Chaque lumière projette une ombre sur Poetry, qui offre une place centrale à l’introspection. Lee Chang-dong intègre Yoon Jeong-hee dans toutes les scènes, le spectateur ne perçoit rien du monde que l’héroïne ne vit pas elle-même, imposant une identification particulièrement intense. L’univers codifié de Mi-ja s’effondre au fil des minutes, et les repères du public en même temps, dans une lente décrépitude. Dans un souci de capter l’extase qu’offre la faune et la flore qui l’entoure, la protagoniste consigne ses pensées dans un petit carnet de notes : si dans l’entame du film, ses réflexions frivoles sur les oiseaux ou les plantes s’affichent en plein écran, des gouttes de pluie vont ensuite abimer les pages, à l’instar des ténèbres qui se jettent sur la vie de Mi-ja, avant que les notes servent finalement à organiser un arrangement financier pour sauver Jong-wook. La beauté du décor cède la place à celle de l’être, au renoncement des principes par devoir familial.

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Poetry met en parallèle cette disparition des dogmes moraux et de la vertu, avec la maladie d’Alzheimer dont souffre Mi-ja. Si Lee Chang-dong ne semble jamais insister sur l’affliction, il utilise la force de la métaphore plutôt que la vérité froide pour faire éprouver ses symptômes au spectateur. Dans une scène de confrontation avec le médecin qui lui annonce le diagnostic, la perte des “noms” avant celle du “verbe” est établie par le dialogue. Pourtant, malade et docteur sont tous deux d’accord pour considérer que la perte des “noms” est plus dramatique. De la même manière, Lee Chang-dong prive son héroïne des choses les plus significatives en premier, dans une progression vers l’oubli total : d’abord le respect pour son petit-fils s’évanouit, puis les valeurs morales les plus inflexibles, pour ne laisser exister que des bribes de la candeur enfantine de Mi-ja. Les seules manifestations explicites de la maladie interviennent à des moments clés, notamment lors de la confrontation avec la mère de la victime. Néanmoins, même ici, Lee Chang-dong laisse planer le doute : Mi-ja a-t-elle eu un épisode d’absence l’empéchant de parler du terrible suicide, ou ses valeurs ne peuvent-elles tout simplement pas être bafouées à ce point ? Finalement, l’effritement de la mémoire et de la morale sont toujours intimement liés dans Poetry. Dans une volonté scénaristique surprenante, la disparition de personnages est également une constante du film, là aussi dans une lente dégénérescence: la mère de Jong-wook est présente au téléphone, mais le spectateur ne l’entend pas, le père de la victime n’apparaît jamais, puis Jong-wook est écarté de l’intrigue en fin de film, avant que Mi-ja elle même ne s’évanouisse, laissant les décors qu’elle a occupé vides. Petit à petit, la vieille dame fait ses adieux à ceux qui l’entourent avant que son âme ne s’éteigne.

Cependant, c’est tout un pan de la société coréenne qui disparaît à travers Mi-ja, et Poetry se pose en témoin de ce bouleversement. L’ancienne garde, celle qui à été jeune pendant les années de la dictature et que Lee Chang-dong a déjà mis en scène dans Peppermint Candy décline, sur le point de laisser définitivement sa place à une nouvelle génération. Ainsi, la figure d’autorité suprême du long métrage, un ancien chef d’entreprise appelé “Président”, est lourdement handicapé, et désormais vide de tout pouvoir. La rupture entre les deux âges est clairement consommée dans le film : Mi-ja et Jong-wook ne cohabitent que rarement à l’écran, et presque jamais sur le même plan de l’image. Le plus souvent, le jeune homme quitte le champ, et lorsque tous les deux sont cadrés ensemble, un jeu de focale les isole, les renvoyant à la fracture qui les oppose. Leur seule forme de communication est inscrite dans une confrontation : celle des actes forts, comme la disposition d’une photographie de la victime sur la table de la cuisine, ou celle plus allégorique du badminton qu’ils pratiquent pour entretenir le corps de la vieille dame.

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Poetry ne prétend pas savoir de quoi demain sera fait pour le pays. Durant la majeure partie du temps, il est permis au spectateur d’éprouver un intense sentiment de révolte face à la duplicité ostensible des personnages. Le désintérêt de Jong-wook révulse, la fourberie d’un père de famille d’apparence bienveillant mais finalement uniquement intéressé par l’apport financier de Mi-ja désespère. Même les fleurs ont une vérité cachée : le rouge dont s’émerveille l’héroïne est synonyme de douleur. À plus forte raison, le simple fait d’envisager la résolution des conséquences dramatiques d’un viol par l’argent jette l’opprobre sur une Corée du Sud où tout se monnaie. Pourtant, si les apparences sont trompeuses et le plus souvent synonymes de déception profonde, elles sont parfois porteuses d’espoir. Un personnage d’inspecteur grivois est initialement perçu comme repoussant et inconscient de la beauté du monde, avant qu’il ne s’affirme en ultime pilier d’une morale bafouée. Au terme de l’aventure, c’est lui qui fait face à Mi-ja dans son ultime apparition, comme un chemin vers le salut. Il devient le pourfendeur d’injustice et le porteur d’un idéal honorable.

Entre deux époques, Poetry sonne comme un adieu à une ancienne génération dont la mémoire s’évanouit progressivement. Aussi poignant que juste, Lee Chang-dong conjugue symbolisme et subtilité.

Poetry est disponible en DVD chez Diaphana, avec en bonus:

  • Commentaire audio de Lee Chang-dong et Kim Young-jin
  • «Poetry» par Eric Libiot
  • «Une comédienne et son metteur en scène» : entretiens avec Lee Chang-dong et Yun Jung-hee 
  • Notes et poèmes choisis par Lee Chang-dong
  • Biographies / Filmographies
  • Bandes-annonces

Nicolas Marquis

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