Benedetta

2021

Réalisé par: Paul Verhoeven

Avec: Virginie Efira, Charlotte Rampling, Daphne Patakia

Il y a des noms qui convoquent autour d’eux un parfum de scandale: bien habitué aux propositions sulfureuses, Paul Verhoeven a fait de la provocation une marque de fabrique. Une volonté perpétuelle de choquer, mais toujours à dessein, semble planer sur la filmographie du cinéaste. Dans sa mise en image ou dans le fond des histoires qu’il veut nous raconter, l’auteur a imposé une véritable grammaire de l’horreur physique ou morale, un prisme insoutenable par lequel passe tous ses personnages pour souligner, parfois au bord de la caricature, leurs traits de caractère. Toujours éloigné d’Hollywood où sa réputation semble à jamais entachée pour des raisons obscures, Verhoeven nous revient aujourd’hui avec “Benedetta”, présenté en compétition sur la Croisette, et pour lequel il signe la réalisation et le scénario (en compagnie de David Birke, déjà crédité pour “Elle”). Alors que vaut cette nouvelle provocation d’un maître du style? Derrière le masque de l’infâme, une profondeur de réflexion épatante.

L’histoire de “Benedetta” est inspirée de faits réels et nous propose de suivre la vie du couvent des Théatines dans l’Italie du 17ème siècle, où sœur Benedetta (Virginie Efira) est placée dès son plus jeune âge. Une fois adulte, l’inconcevable va se produire: des stigmates apparaissent sur le corps de la nonne et toute une partie de la ville va croire au miracle. Mais certaines sœurs sont méfiantes, notamment la révérende mère Felicita (Charlotte Rampling) qui doute du bien fondé des apparitions de ses séquelles physiques et croit à un stratagème de Benedetta. C’est dans ce climat que le clergé va se pencher sur ce potentiel miracle, mais lors de l’enquête c’est un autre aspect de la vie de Benedetta qui va être mis en avant: la relation amoureuse et sexuelle qu’elle entretient secrètement avec soeur Bartolomea (Daphné Patakia).

C’est un Verhoeven pur jus qui se propose à nous aujourd’hui. Le réalisateur griffe totalement la pellicule de son style caractéristique. On y retrouve par exemple l’envie d’éprouver les corps, parfois très durement et à la limite du soutenable, pour accentuer la tension dramatique. Verhoeven torture ses personnages, les fait souffrir pour mieux en extraire le jus le plus pur. Mais le cinéaste n’est pas dépourvu de limites: à l’instar de nombres de ses autres films, “Benedetta” flirte parfois avec un sentiment de grotesque, voire en franchit clairement la ligne. On fera fi des quelques rires déplacés entendus dans la salle de cinéma et qui traduisent simplement la légèreté malvenue de certains spectateurs, mais il reste quelques poignées de scènes un peu trop dissonantes. On ne s’attendait pas par exemple, dans les scènes où Benedetta a des visions de Jésus Christ, à voir le prophète décapiter des malfaisants à grands coups de glaive. Très légère déception car d’autres séquences d’hallucinations sont bien plus intéressantes visuellement. On passera toutefois outre ce défaut inhérent à Verhoeven tant son découpage et son rythme, parfois proche du polar, réussissent à transporter le spectateur.

« Vous ne passerez pas!!! »

À l’évidence, devant tant de violence, la performance collective du casting devient saisissante. Même Lambert Wilson, qu’on n’apprécie franchement pas chez nous, semble bon, c’est dire. Un élan général transcendé d’une part par une superbe Charlotte Rampling, d’une autre par Virginie Efira, naturellement. L’ancienne animatrice TV est bien décidée à choisir attentivement ses rôles: après “Adieu les cons” où elle nous avait séduit, elle change du tout au tout mais continue d’afficher un talent insoupçonné. Son personnage feminin malmené, à la Verhoeven une fois de plus, la comédienne fait corps avec, devient indissociable de la représentation qu’on se fait de sœur Benedetta, elle fusionne avec sa partition. Elle est bien aidée dans son entreprise par des dialogues proches de l’excellence.

Avant d’aller au fond du propos, il faut également poser quelques mots sur la mise en scène de Verhoeven et sur ses choix intrigants de construction. Certes, le cinéaste va évoquer ça et là la réaction des habitants du village devant le prétendu miracle, mais globalement l’action du long métrage reste circonscrite au couvent des Théatines. “Benedetta” est un quasi huis-clos, un environnement dont la température ne cesse de grimper jusqu’à l’explosion. Un espace normalement dédié aux femmes et où chaque incursion d’un homme devient synonyme de vice et d’orgueil. Avec cette démarche, le réalisateur et coscénariste est clair: “Benedetta” sera un film sur l’Église, l’intérêt des gens qui la contrôlent, et la réaction des dirigeants face à l’occulte et au scandale.

Verhoeven interroge donc le concept de la foi et la mission de la religion. Des dizaines de questions vont venir alimenter sa proposition et le cinéaste a le bon goût de ne pas devenir un donneur de leçon, plutôt un simple instigateur de remise en cause. Comment réagirait-on face à un miracle? L’Église est-elle avant tout soucieuse de ses propres intérêts? Un péché sans victime annule-t-il la sainteté de Benedetta? Où est la place du simple croyant dans ces luttes de pouvoir? L’acte charnel est-il un péché ou une manifestation d’amour? Toutes ces interrogations sont en général déjà présentes en nous mais Verhoeven les remet en avant avec aplomb et une volonté d’être exhaustif dans son processus. Sans concession, l’auteur met en évidence les incohérences d’une hiérarchie terre à terre qu’il décrit comme cupide et fermée, loin du mysticisme auquel elle semble pourtant dévolu.

Le trait de génie de Verhoeven réside sans doute dans la façon dont il se retient de livrer des réponses claires à son énigme. Il existe une multitude de façon de voir “Benedetta” et aucune ne semble meilleure qu’une autre. On peut croire que Benedetta est réellement une sainte et adhérer à ses miracles, on peut y voir une manipulation grossière de la part de la nonne, ou encore penser qu’elle provoque ses stigmates mais d’une manière totalement inconsciente pour quelqu’un élevé dans l’obscurantisme. Tous ces axes sont confortés par certains éléments, démentis par d’autres, aucune réponse n’est la bonne, on reste en déséquilibre souhaité à la fin de la projection. Une démarche narrative diablement intelligente: tout ce qui compte dans “Benedetta” c’est ce que vous êtes prêt à admettre initialement et ce que vous conserverez de votre périple en fin de voyage. Verhoeven interroge, à vous de trouver vos propres solutions.

« Benedetta » est distribué par ESC.

Benedetta” est un film de Verhoeven typique. Il faut admettre son côté parfois grotesque pour mieux en découvrir la richesse. Une démarche du spectateur qui résonne bien dans ce cadre où l’appréhension des apparences est un thème central.

Nicolas Marquis

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