Auto Focus

2002

Réalisé par: Paul Schrader

Avec: Greg Kinnear, Willem Dafoe, Rita Wilson

Qui n’a pas connu les heures de gloire de “Papa Schultz”? Peut être que pour les plus jeunes d’entre vous, ce nom n’évoque rien, mais sachez que pour les vieux croutons que nous sommes, la série comique a fait les beaux jours de la télévision américaine et française, diffusée ad nauseam selon le roulement habituel de l’époque semblable à celui de “Ma sorcière bien-aimée” (avec un lien vers le super ‘épisode de Geek En Série consacré à la série de nos amis James et Faye) ou “La petite maison dans la prairie”, et ce jusque dans les années 90. Un projet plein d’audace, qui choisit de placer la sitcom humoristique au sein d’un camp de prisonniers de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale. Malgré quelques réticences face à une approche légère d’un thème grave, le succès total sera au rendez-vous. Mais derrière cette réussite se cache un homme et ses démons, et c’est sur lui plutôt que sur les coulisses de la télévision que va s’arrêter Paul Schrader dans “Auto Focus”: l’acteur principal de “Papa Schultz”, Bob Crane, ici joué par Greg Kinnear.

Dans ce qui résulte donc du pur biopic, on suit l’ascension du comédien, de ses débuts modestes à la radio, à son succès sur le petit écran. Mais la vie de Bob Crane est plus complexe que l’image que nous renvoie la télévision. À mesure que la gloire l’auréole, Bob Crane sombre dans des travers qui vont condamner son équilibre personnel et sa vie maritale. Son addiction au sexe, tout du moins à sa représentation, et plus étrangement celle aux nouvelles technologies vidéos de l’époque l’entrainent dans une spirale infernale. Deux vices qu’il partage avec un ami proche, mais dont la relation apparaît presque toxique, John Carpenter (aucun lien avec le cinéaste), campé par un formidable et troublant/troublé Willem Dafoe, décidément très proche de Paul Schrader.

Si le cinéma devient parfois symphonie, surtout lorsqu’on s’attarde sur le destin d’un homme, le générique d’introduction sert souvent de prélude et de note d’intention. Dans une esthétique colorée et pleine de rondeur, typique des années 60 où se déroule l’intrigue, Paul Schrader joue de ce ressenti pour casser ses codes habituels très sombres. Durant tout ce mois de novembre consacré au scénariste et réalisateur, nous n’avons eu de cesse d’esquisser une part d’ombre de l’être humain, également présente à l’écran. Le style Schrader est d’ordinaire abrupt et cinglant, mais le facétieux auteur va jouer ici le contrepied. Loin de sa noirceur habituelle, il semble ici s’épanouir dans des visuels un peu fantasmés de l’époque, mais diablement attachants. Les couleurs pétillent à l’écran, la caméra souligne les mouvements: “Auto Focus” est un film plein de fantaisie, mais en apparence uniquement.

Pour accentuer ce sentiment, Paul Schrader fait usage d’un aspect technique du film que nous n’avons pour l’instant que trop peu évoqué dans notre cycle: le montage. D’ordinaire précis mais discret, le cinéaste fait ici étalage de bien plus d’artifices. On passe en un cut d’une scène de répétition à un moment de tournage, on saute de séquences en séquences sur un train d’enfer, accompagné par la voix de Greg Kinnear et la musique d’Angelo Badalamenti. Paul Schrader semble tout faire pour que l’impression initiale du spectateur soit positive. Mais le créateur ne fait jamais rien au hasard: la joie des débuts va vite s’assombrir.

La belle idée de mise en scène est de proposer une œuvre évolutive. On a beau avoir souligné le peps de Schrader dans les premiers instants, c’est progressivement que le cinéaste obscurcit sa vision pour suivre le parcours de Bob Crane. De moins en moins de folie formelle, mais de plus en plus de rugosité se fait sentir. On pense par exemple à la façon qu’a Schrader d’utiliser des mouvements très rectilignes à l’entame, avant de progressivement passer à un style caméra à l’épaule beaucoup plus vindicatif dans son approche. Pellicule et personnage ne font plus qu’un dans une symbiose totale.

C’est donc à travers la forme que le fond se découvre, et tout spécialement la moralité floue très Schraderienne de Bob Crane. Comme on l’a souvent répété durant notre rétrospective, rien n’est blanc ou noir pour l’auteur. Ses personnages, même ceux inspirés de la vie réelle, sont plongés dans des abîmes de tourments moraux qui les font flirter avec la dégringolade. Le héros de “Auto Focus” ne fait pas exception et aurait presque pu naître sous la plume de Schrader qui n’est pourtant pas le scénariste du long métrage. On a face à nous un homme qui a son bonheur en face de lui, un itinéraire tracé, mais dont les fêlures profondes condamnent au désespoir. C’est aussi, tout du moins dans le premier tiers, un personnage profondément bon et altruiste dans sa profession qui apparaît, mais qui va être progressivement corrompu par un système, autre obsession de Schrader. Certes on rapprochera la chute de Bob Crane à celui-ci en premier, mais il n’est pas seul responsable.

On ne s’empêchera tout de même pas d’éprouver une légère amertume dans la peinture du monde de la télé, étrangement lisse, que restitue Schrader. On sent indéniablement l’envie de donner un coup de pied dans la fourmilière: une scène de banquet entre deux tournages, alors que les figurants de “Papa Schultz” pavanent en costume Nazi est explicite sur le sujet. “Auto Focus” se veut corrosif mais ne réussit pas cette critique, probablement par manque de libertés créatives, Schrader n’étant plus celui que tout le monde s’arrache à cette époque, avant sa renaissance. Même son de cloche au moment d’examiner la vie maritale de notre héros, étrangement traitée par-dessus la jambe alors qu’on pouvait trouver là un pilier du récit, un axe qui permettait de délimiter la psyché du personnage en fonction de ses écarts. Schrader semble trop sage pour une fois.

Reste tout de même à s’interroger sur la dynamique bien plus intéressante et centrale qui unit Greg Kinnear et Willem Dafoe, et sur l’image de dépendance qu’elle porte. Au premier niveau de lecture, il y a l’amitié déséquilibrée entre deux hommes en proie aux mêmes maux, et la façon dont chacun alimente la folie de l’autre, mais au delà de ça il y a un rapport de force complètement déséquilibré : on quitte vite les premiers temps idylliques de cette sorte de couple (l’ambiguïté sexuelle est d’ailleurs présente), pour constater l’ascendant psychologique violent que Bob Crane prend sur John Carpenter, le réduisant à une condition de faire-valoir dans laquelle il explosera. Au second niveau de compréhension, il y a un geste d’auteur étrange mais qui sied à ravir à la grammaire de Paul Schrader: marier la vidéo et le sexe. Ce n’est pas la première fois que Schrader assemble ces deux éléments: “Hardcore” utilisait déjà le mélange des deux en plongeant dans l’industrie du porno pour restituer la vision la moins glamour du cinéma. On éprouve un peu le même sentiment ici, mais d’une manière plus primaire, en conjuguant ici l’artisanat des premiers magnétoscopes, et l’obsession de la chair mais d’une façon très ciblée. Schrader semble retrouver ici un élément qu’il maîtrise et qu’il a continué de développer et d’affiner pendant des années. Une parfaite métaphore au cœur d’un divertissement rondement mené.

“Auto Focus” a été distribué par Sony Pictures Distribution.

En dehors d’un côté parfois lisse, “Auto Focus” est un biopic solide, mené par un réalisateur appliqué dans son travail. Une œuvre soignée et plaisante.

Spike

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