Adam Resurrected

2008

Réalisé par: Paul Schrader

Avec: Jeff Goldblum, Willem Dafoe, Ayelet Zurer

Courant des années 2000, la carrière de Paul Schrader connaît un coup d’arrêt. Outre des résultats relativement timorés au box office, le cinéaste semble entamer une traversée du désert également artistique qui s’étendra pendant plusieurs années. Quelques horreurs filmiques s’invitent même dans la filmographie de notre fil rouge du mois de novembre, avec par exemple les affreux « Dog Eat Dog” et “La Sentinelle”, véritable moment de torture. Preuve de cette période creuse, celui qui était un scénariste que tout le monde s’arrachait au siècle précédent ne va signer que 2 des scénarios de ses 8 réalisations entre 2000 et son retour en grâce en 2017 avec “Sur le chemin de la rédemption”. Malgré cette phase créative compliquée, Paul Schrader réussit à trouver quelques histoires nées sous d’autres plumes mais qui s’inscrivent parfaitement dans la continuité des destins tragiques qu’apprécie le metteur en scène. “Auto Focus” par exemple, dont nous vous parlions tout récemment, épousait parfaitement cette ligne directrice et à plus d’un titre. “Adam Resurrected”, récit ô combien torturé, va lui aussi être un témoin des obsessions de l’artiste: le martyre, la renaissance, le traumatisme, le système oppresseur… “Adam Resurrected” est un véritable Schrader.

Tous ces ingrédients se mélangent dans cette histoire aussi difficile émotionnellement que courageuse dans son écriture. On y suit la vie de l’exubérant clown de Music Hall Adam Stein (Jeff Goldblum), véritable star de l’Allemagne d’avant-guerre qui connaîtra l’horreur de la déportation dans les camps de la mort. Pour survivre au génocide, Adam se plie aux exigences de son tortionnaire, le commandant Klein (Willem Dafoe, encore), avec comme humiliation ultime l’obligation de se comporter comme un chien, au sens littéral du terme. Mais c’est surtout sur l’après que se concentre Paul Schrader, bien des années plus tard, alors que notre héros est pensionnaire d’un centre de soin pour survivant de la Shoah perdu dans le désert israélien. Adam semble régner en maître sur ce monde miniature, mais sans réellement envisager de guérison, jusqu’au jour où un autre patient, imitant lui aussi l’attitude d’un canidé, fait basculer la vision de notre protagoniste.

La clé de voûte du récit est donc, sans aucune contestation possible, le personnage d’Adam que Jeff Goldblum restitue magnifiquement. L’intelligence du long-métrage est sûrement dans son installation: dans les premiers temps, c’est un pitre magnifique qu’on découvre, virevoltant de couloirs en couloirs du centre de soin, la répartie toujours acerbe, l’ascendant affirmé sur l’équipe soignante, et planquant même quelques bouteilles de whisky ça et là, sans véritable secret. En y mélangeant les images de ses représentations artistiques passées, Schrader établit son héros par son art, celui du cirque, le définit par sa vocation et son talent, avant de le démolir. Si on apprécie la sympathie du clown, c’est dans sa déchéance, sa déconstruction, que l’œuvre s’épanouit pleinement. 

Dans la mise en parallèle de deux périodes temporelles différentes, celle des camps et le présent du récit, Schrader réussit à faire parfaitement communiquer ces deux parties qui se répondent perpétuellement : pour guérir, Adam doit repasser par une destruction émotionnelle similaire à son lourd traumatisme. Schrader choisit de filmer le passé de son personnage en noir et blanc façon “Liste de Schindler”, de façon très sobre, sans excès visuel gore mais plutôt par la suggestion dans la mise en scène. Un choix d’absence de couleurs qui renvoie le spectateur à ce constat étrange: les images en noir et blanc nous paraissent souvent plus réelles au cinéma, comme si elles étaient tirées d’archives véritables. Si le présent d’“Adam Resurrected” est fantasque, son passé est réaliste.

La patte de Paul Schrader, toujours très acide, va trouver dans ce récit de véritables échos à ce qui a animé le cinéaste pendant toute sa carrière. On peut par exemple mettre en avant un geste très caustique, alors que le réalisateur semble par moment souligner d’étranges ressemblances entre l’hôpital et les camps. On ressent le poids de deux systèmes oppresseurs (même s’ils ont deux missions bien évidemment très distinctes) propres au cinéma de Schrader: l’image de certaines chambres, comme celle où séjourne le mystérieux patient qui va bouleverser Adam semble particulièrement sommaire. Mais c’est sans doute dans la représentation de la hiérarchie que ces similitudes vont être les plus frappantes. On a souvent l’impression que notre héros est devenu le gardien en chef d’un nouveau camp, traitant notamment l’une des infirmières comme un pur animal, la forçant à se rabaisser perpétuellement, parfois de manière un peu trop grotesque. Adam n’a jamais guéri, il est devenu un monstre pour survivre.

Sa rédemption va donc être liée au parcours de ce patient anonyme, un enfant, lui aussi ramené à une condition primaire. Dans les premiers temps, il est permis de penser qu’il y a là une faiblesse dans l’histoire d’”Adam Resurrected”: utiliser le même artifice scénaristique pour deux personnages différents pourrait confiner à la fainéantise, mais comme souvent avec Schrader, il faut voir au-delà. En installant cette image du chien, le cinéaste va poser des rapports de force primaires, mais dont la perception accentue la réflexion. À quel moment Willem Dafoe renie-t-il l’humanité à Jeff Goldblum dans les flashbacks de la guerre, et comment ce schéma se transpose-t-il des années plus tard au mystérieux pensionnaire du centre de soin. À plus forte raison, quand Adam émule-t-il les atrocités de son ancien tortionnaire et quand tend-il vers un espoir de guérison mutuelle dans des élans d’humanité ? C’est toutes ces interrogations profondes qui sont le moteur, certes parfois grossier, du film.

Plus discret mais tout aussi marquant, un autre axe de l’écriture, presque paranormal, interpelle. Adam possède des sens surdéveloppés, presque divins, et un contrôle total sur son corps. Mais ces particularités sont telles des malédictions : la première fait du héros un érudit parmi les ignorants, seul détenteur d’une vérité que tous ignorent, la seconde ne déclenche en fait chez lui que des violentes maladies, potentiellement mortelles. Comment interpréter ce point, ces résurrections perpétuelles ? C’est sans doute là que Schrader capte le mieux le traumatisme des rescapés de la Shoah: l’existence d’Adam n’est plus qu’une succession de petites morts qu’il est condamné à subir à l’infini. Une fois de plus, un héros de Schrader est le martyr des hommes et de ses propres démons.

Malheureusement, il semblerait que « Adam Resurrected » ne soit plus distribué en France. Si un éditeur passe par là, il y a une œuvre intéressante à prendre!

Au milieu d’un passage à vide artistique, “Adam Resurrected” fait office de respiration bienvenue. Même dans une période creuse, Schrader réussit à délivrer un film profond et mûrement réfléchi autour d’une thématique particulièrement lourde.

Spike

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