Copie conforme
Copie conforme affiche

1947

Réalisé par: Jean Dréville

Avec: Louis Jouvet, Suzy Delair, Annette Poivre

Film vu par nos propres moyens

La carrière du réalisateur Jean Dréville traverse presque un siècle de l’Histoire du cinéma français. De ses débuts de technicien modeste du temps du muet, sous l’égide du metteur en scène Marcel L’Herbier, jusqu’à son travail de préservation du patrimoine dans les années 1980, lorsqu’il s’adonne à la restauration de films, l’artiste fut de tous les combats. Tantôt célèbré pour son style populaire et accessible, tantôt chahuté par les chantres de la Nouvelle Vague qui lui reprochent son traditionalisme, Jean Dréville épouse une trajectoire en dents de scie. Loin de s’épanouir dans la politique des auteurs qui émerge à la fin des années 1950, le réalisateur est avant tout un faiseur d’images, qui se qualifie volontiers comme un artisan du cinéma. Ainsi, et bien qu’il a essayé quelques rares fois de propulser ses écrits sur grand écran, Jean Dréville n’a jamais signé le scénario de ses longs métrages, se contentant de magnifier les scripts qu’on lui propose. Son héritage reste pourtant inestimable, et ne cesse d’être revisité: avant La Reine Margot de Patrice Chéreau en 1994, le cinéaste avait déjà exposé la vie de Marguerite de Valois en 1954, et Les Choristes de Christophe Barratier est en réalité un remake de La Cage aux rossignols, sorti en 1945. Seulement deux ans après, au moment où débute le tournage de Copie conforme, Jean Dréville est à un sommet de sa popularité, et sa capacité à ne pas dépasser les délais de tournage lui permet d’hériter de ce projet ambitieux visuellement, propice à de nombreux trucages novateurs.

Ironie de l’histoire, Copie conforme est lui-même le frère presque jumeau d’un autre film, Toute la ville en parle, de John Ford. Sans en être un pur remake, le long métrage de Jean Dréville, scénarisé par le très courtisé Jacques Companeez, en reprend nombre d’éléments, et propose lui aussi son acteur principal dans un double rôle. C’est un sommité de l’époque, le grand Louis Jouvet, qui s’attèle à la tâche. Il joue aussi bien Gabriel Dupon, petit représentant de commerce à l’existence humble et à la nature timide, que le voleur de haut vol Manuel Ismora. Deux hommes aux antipodes l’un de l’autre, mais unis par une particularité unique: ils sont de parfaits sosies. Confondu par la justice à la place du hors la loi, Gabriel se prépare à mettre fin à ses jours dans le déshonneur, mais l’intervention de Manuel le sort de l’impasse. Durant un an, il propose à l’employé de jouer les doublures pour lui, tandis qu’il commet les plus grandioses délits, jouissant ainsi d’un alibi parfait. Le plan brillant de machiavélisme est toutefois rapidement contrarié par les affres du cœur.  Gabriel tombe profondément amoureux de Coraline, qu’interprète la sublime Suzy Delair, la compagne de Manuel qui ignore tout de la combine.

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En fin technicien, Jean Dréville tisse un jeu d’effets visuels saisissants et indémodables pour honorer la promesse que porte Copie conforme implicitement: celle de voir deux Louis Jouvet sur un seul et même plan. Là où un cinéaste dilettante aurait rapidement fait de jouer sur de simples champs / contrechamps pour entretenir l’illusion, le metteur en scène virtuose choisit lui d’employer la technique du cache / contre cache. Lorsque Manuel et Gabriel doivent être unis à l’image, Jean Dréville tourne en réalité la scène en deux fois: lors de la première prise, son acteur occupe la partie gauche de l’écran, lors de la seconde il se place à droite. La réunion des deux séquences permet d’accomplir la magie du cinéma. Toutefois, se contenter du prestige du trucage n’aurait que peu de sens, et en guise de fil rouge à son intrigue, Copie conforme met un point d’honneur à confronter deux mentalités que tout oppose. La douceur et la candeur de Gabriel tranchent avec la sévérité, la roublardise, et la violence de Manuel. Grâce au jeu, certes exagéré mais dans un but louable, de Louis Jouvet, le spectateur n’est jamais perdu entre les deux protagonistes, et identifie parfaitement toujours à qui il a à faire. Le comédien triche légèrement en affublant Gabriel de certaines manies, mais au centre du récit, ce sont deux philosophies de vie contraires qui s’affrontent, un combat entre vice et vertu pour le cœur d’une femme en perdition. En offrant le regard le plus doux et une heureuse résolution au plus compatissant des deux personnages, Jean Dréville souffle sa douce morale, son message positif et récompense la bienveillance.

Cependant, aussi tranchés soient les caractères de Gabriel et Manuel, Copie conforme joue également d’une certaine confusion volontaire, qui n’est étonnamment pas portée par l’image, mais par la parole. Le dialoguiste en vogue de l’époque Henri Jeanson, ami proche de Louis Jouvet, offre aux acteurs des partitions malicieusement écrites qui transforment le long métrage en symphonie linguistique. Au premier degré, et avec le poids des années qui s’est écoulé depuis, la redécouverte du jargon d’antan et de certaines expressions datées confine au délice, mais plus en profondeur, c’est le travail perpétuel sur la structure des phrases qui émerveille. En s’amusant des pronoms personnels, alors que Gabriel et Manuel passe en une phrase du “Je” au “Nous”, parfois sans cohérence, ou en variant le temps utilisé, comme lorsque l’humble représentant de commerce parle de “lorsqu’il vivait”, Henri Jeanson insuffle un chaos organisé. Les deux personnages sont loin de se ressembler dans l’âme, et pourtant ils sont inextricablement emmêlés dans les mots, prisonniers d’un cercle vicieux.

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Alors que Copie conforme reste une pure comédie d’un bout à l’autre du métrage, Jean Dréville épouse ponctuellement une très légère noirceur, mais surtout un message de société affirmé qui tranche avec sa grammaire filmique. Impossible pour le spectateur de ne pas s’épanouir dans le rire tant le tempo de l’œuvre est pensé pour comporter son regain d’humour à intervalles réguliers, il n’empêche qu’une vision assez froide des classes sociales de l’époque émerge du récit. Gabriel ne possède rien à lui, n’est pas reconnu à sa juste valeur dans son travail, mais semble toutefois heureux de sa condition. Bien sûr, une certaine mélancolie émane du personnage, mais cet homme du peuple sait se satisfaire de ce qu’il a, et finit même par regretter le temps où “quelques livres et un paquet de cartes suffisaient à son bonheur”. À l’inverse, Manuel vit dans un milieu aisé, et pourtant son âme est profondément intranquille, sans cesse dans la méfiance et la sournoiserie. Copie conforme ne prône pas la pauvreté comme salut, mais souligne ainsi que le bien matériel n’est pas la source de l’épanouissement personnel. Dans un geste d’écriture forcément pensé, le long métrage impose d’ailleurs Manuel comme un homme qui traverse tous les milieux sociaux, à travers les déguisements qu’il revêt. Dans les 10 premières minutes du film, il est tour à tour riche chatelier, modeste déménageur, puis commerçant de diamants. Il n’est fixé dans la bourgeoisie qu’après de longues minutes.

L’argent ne fait donc pas le bonheur, selon la logique de Copie conforme: un message qui pourrait paraître suranné si Jean Dréville ne l’ancrait pas dans un déroulé proche du conte fantastique. Car à l’évidence, l’acmée de cette idée est atteinte à travers la romance qui unit Coraline à Gabriel. Après des années à subir les outrages de Manuel et ses accès de violences, la belle succombe au charme doucereux et à la simplicité de Gabriel, sans prendre conscience du jeu de dupes qui s’opère. Les élans du cœur renouent avec une forme d’essentiel, et la si séduisante Suzy Delair n’est jamais aussi subjuguée que lorsque son vis-à-vis affirme sa simplicité. La perspective d’une simple balade à la campagne, loin du faste de la vie de son amant, semble être son souhait le plus cher. “Qu’il serait doux de s’aimer comme des pauvres” clame-t-elle même avec un touche d’effronterie, qui parachève toutefois cette thèse que les qualités de cœur l’emportent sur le bien matériel. Plus concrètement, et peut être de façon trop ouverte, Copie conforme utilise également un personnage de chien, profondément affectueux avec Gabriel et agressif avec Manuel, pour finir d’étaler cette idée.

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Dès lors, le caractère de Manuel apporte une pointe de cynisme à l’ensemble. Bien que dans l’erreur morale, il n’en reste pas moins un physionomiste et un psychologue averti, apte à sonder l’âme profonde de ses interlocuteurs d’un simple coup d’œil. Outre ses occupations de voleur, l’homme est également un photographe professionnel courtisé, qui restitue la nature de ses clients à travers ses clichés. Ici, Copie conforme joue à l’évidence avec la différenciation entre être et paraître, intrinsèque au film, installe Manuel en esthète de l’image, mais fait en même temps de lui un fin observateur de la psyché. Dans une séquence où il est confronté à un policier venu sur son lieu de travail, il dissèque totalement la pensée du représentant des forces de l’ordre par des remarques acerbes. En braquant sur lui la lumière intense d’un projecteur, Manuel inverse même les rôles. Si d’ordinaire, dans les films policiers, l’utilisation de la lumière au cours des interrogatoires est un élément connu, c’est ici le hors la loi qui l’emploie. Il voit à travers son homologue, saisit ce qu’il est, et c’est bel et bien le voyou qui a l’ascendant. Jean Dréville filme par ailleurs le policier en plongée, l’écrasant de tout son poids, et Manuel en contre-plongée, lui offrant une stature unique et dominatrice.

Bien que propice au rire, Copie conforme n’en reste pas moins ponctué par des images relativement vives de la mort, par ailleurs empreintes de mélancolie. Lorsque l’on aperçoit Gabriel pour la première fois, il délivre une élégie à un collègue disparu, sous une pluie battante, alors que les autres personnages sont abrités.  Pire, alors qu’il est en plein discours, tout le monde se désintéresse de son texte poignant et déserte le cimetière, le laissant presque seul. À plus fortes raisons, la scène où Gabriel entreprend de se suicider intervient après une séquence émouvante, où l’homme simple range une à une ses affaires, avant de laisser une note succincte. L’ombre de la faucheuse et la solitude sont invariablement associées, et c’est finalement l’amour avec Coraline qui fait renaître Gabriel. Dans un étrange geste de réalisation, Jean Dréville réutilise le discours du cimetière au moment de conclure son œuvre, comme si Gabriel faisait à nouveaux ses adieux à un ami, un camarade, malgré les épreuves traversées. Manuel lui a permis de revenir à la vie.

Copie conforme jouit d’une écriture malicieuse et délicieuse, qui font de cette comédie un bonbon. Mais derrière le masque du rire, un conte philosophique accessible et populaire se dissimule subtilement.

Copie conforme est disponible en combo Blu-ray / DVD, chez Pathé, dans une édition comprenant:

  • Des entretiens autour du film
  • Une présentation de Jean Dréville.

Spike

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