38 At The Garden
38 At The Garden affiche

2022

Réalisé par : Frank Chi

Avec : Jeremy Lin, Hasan Minhaj, Lisa Ling

Film vu par nos propres moyens

À l’entame de l’année 2012, l’équipe de basket-ball des New York Knicks est en perdition. Alors que les attentes étaient démesurées autour de la franchise au début de la saison NBA, et que les fans nourrissaient d’énormes espoirs autour de l’association des deux stars Carmelo Anthony et Amar’e Stoudemire, les joueurs peinent à enchaîner les victoires. Chaque soir apporte son lot de désillusions dans une ville qui se passionne avec ferveur pour le sport, et pour la balle orange en particulier. Pour ajouter à la peine des Knicks, une succession de blessures contraint le coach Mike D’Antoni à bouleverser ses schémas tactiques, et à faire jouer certains de ses hommes sans le moindre temps de jeu jusqu’à présent. Le 4 février, à l’occasion du match qui oppose New York aux New Jersey Nets, les Knicks se présentent sans véritable meneur de jeu titulaire, un poste pourtant clé tactiquement. L’entraîneur tente alors un pari fou. Se tournant vers le bout de son banc de touche, il fait entrer en jeu Jeremy Lin pour la première fois de sa carrière, un basketteur non drafté jusqu’alors inconnu du grand public. Contre toutes attentes, le jeune américain d’origine asiatique se révèle à la mesure du défi qui lui est imposé, et cumulant 25 points, il mène les siens à la victoire. Jeremy Lin est alors en route pour écrire une des plus belles pages de la l’Histoire récente des Knicks, transformant les jours qui suivent en épopée. 

Si la plupart des observateurs pensent que le match contre les Nets n’est qu’un épiphénomène, ils se voient rapidement contredits par les prestations suivantes du joueurs. Durant deux semaines, la grosse pomme vit au rythme des coups d’éclat de son nouvel enfant chéri, qui enchaîne les prouesses avec la manière. Contre le Jazz d’Utah, puis les Wizards de Washington, Jeremy Lin franchit à nouveau la barre des 20 points, et se révèle décisif dans les victoires de son équipe. Une frénésie absolue s’empare de toute la ville, et le pays entier tourne son regard vers le destin de conte de fée de ce jeune joueur que personne n’attendait. Baptisée Linsanity par les journalistes, cette période euphorique déchaîne une tempête médiatique hors norme. Les deux rencontres suivantes signent le point culminant de l’ivresse collective à laquelle cèdent tous les amateurs de basket-ball. À domicile, au Madison Square Garden, Jeremy Lin et son équipe se mesurent aux champions en titre, les Lakers de Kobe Bryant et Pau Gasol. Dans un match légendaire, le prodige inscrit 38 points, dominant outrageusement ses adversaires. Deux jours plus tard, à Toronto, les Knicks affrontent les Raptors. À quelques secondes du terme de la partie, Jeremy Lin fait signe à ses coéquipiers de s’écarter pour lui laisser le champ libre, et ainsi marquer le panier de la victoire en solitaire. Le public canadien est en transe, et, malgré la défaite, acclame l’idole du moment. En définitive, la Linsanity aura duré quinze jours durant lesquels les Knicks cumulent huit victoires consécutives, créant un engouement collectif national inespéré autour de l’équipe, personnifié par un jeune homme américain d’origine asiatique, une minorité d’ordinaire injustement exclue du monde du basket-ball, et plus génralement du sport américain.

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Avec son court métrage documentaire 38 At The Garden, le cinéaste Frank Chi revient sur la légende de Jeremy Lin, mais tente de quitter la sphère uniquement sportive pour mesurer l’ampleur du phénomène sur la société de l’époque. En parallèle du parcours du basketteur avec un amour manifeste, le réalisateur pose un regard sans concession sur l’ostracisation que subissent les américains d’origine asiatique, soulignant sans cesse l’importance de la Linsanity et l’émergence de ce nouveau héros pour ceux qui vivent quotidiennement un racisme à peine voilé.

Pour parvenir à son but, Frank Chi emploie la forme classique du documentaire mélangeant images d’archives, et entretiens face caméra de nombreux intervenants, sur un rythme particulièrement soutenu. Néanmoins, plutôt que de placer son regard exclusivement dans les coulisses des Knicks de 2012, le cinéaste choisit de faire témoigner une majorité de personnalités américaines d’origine asiatique, qui n’ont pas été des acteurs de la Linsanity mais qui l’ont vécu à travers leurs écrans de télévision, galvanisés par les exploits de Jeremy Lin au point de l’ériger en modèle, se sentant enfin représentés sur le devant de la scène. 38 At The Garden offre bien quelques instants en immersion dans le secret de l’équipe de basket-ball, notamment en donnant la parole aux joueurs Tyson Chandler et Iman Shumpert, mais cet aspect du court métrage n’est jamais le sujet principal du film. Qu’ils soient comédiens ou journalistes, ils attestent de la démesure d’un phénomène national qui a fait tomber une partie des barrières des préjugés raciaux et ouvert une voie vers le respect.

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Transcrire parfaitement à l’écran la frénésie propre à la Linsanity exige néanmoins une réflexion sur la forme de l’œuvre. Si la période euphorique n’a duré que deux semaines, autrement dit presque rien à l’échelle d’une carrière NBA, le tempo soutenu de 38 At The Garden fait éprouver au spectateur l’ampleur d’un raz de marée aussi titanesque qu’éphémère. Pris dans l’engouement populaire et la magie de l’instant, le public traverse ces quinze jours à vive allure, sans temps mort. L’utilisation d’une musique rythmée, presque ininterrompue, accentue l’impression de fulgurance de cette odyssée sportive inouïe et inespérée, qui a emporté dans son sillage le cœur de toute une ville, laissant une empreinte durable. À travers une collection de scénettes illustrées par des dessins colorés, Frank Chi offre également une représentation de certains instants pour lesquels aucune image réelle n’est disponible. La veille du match contre les Nets, Jeremy Lin couche recroquevillé sur le canapé de son coéquipier Landry Fields, pour ne pas dormir dehors. Cet instant essentiel dans la construction du mythe, et indispensable à communiquer au spectateur, est ainsi mise en scène par le biais du cinéma d’animation.

Cette nuit précédent le premier exploit, alors que Jeremy Lin est marginalisé dans un monde qu’il espère tutoyer, confère à 38 At The Garden des allures de récit épique, et ne constitue qu’une des innombrables preuves de la surprise imprévisible qu’a été l’émergence du joueur. Malgré des performances honorables durant sa carrière universitaire, le basketteur n’est pas respecté par ses pairs. Non drafté, il est finalement signé sans garantie chez les Warriors de Golden State, mais se voit rapidement renvoyé de l’équipe, avant d’être récupéré par les Rockets de Houston qui se séparent de lui également. Sa signature aux Knicks est son ultime chance de briller, et si Jeremy Lin n’a plus qu’une opportunité, alors il s’en empare pleinement. Le parquet devient un champs de bataille, et face à un Kobe Bryant d’un irrespect monstrueux pour l’adversaire, le meneur de New York est tel David face à Goliath, prêt à faire trembler les fondations de la NBA en imposant son jeu dans une enceinte surnommée la “World Most Famous Arena”. À plusieurs reprises, 38 At The Garden invite Jeremy Lin à confier au spectateur ses sensations lors de ses coups d’éclat, pour mieux témoigner d’un affranchissement des limites presque surhumain. Le basketteur confie ainsi à la caméra que contre les Lakers, il a accompli des mouvements qu’il ne pensait absolument pas maîtriser. Le panier de la gagne à Toronto montre quant à lui toute l’audace d’un homme qui écrit sa légende en direct, devant les yeux du monde entier. Le joueur s’est littéralement transcendé.

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Mais Jeremy Lin a-t-il conscience, au moment où il prend son tir incroyablement audacieux contre les Raptors, de ce qu’il représente déjà pour la communauté américaine d’origine asiatique ? Car le cœur et l’âme de 38 At The Garden sont davantage en dehors des stades que sur les parquets. Le sportif n’est pas seulement un joueur de basket-ball talentueux, il est surtout l’un des seuls exemples de l’époque de personnalité issue de sa minorité, à briller dans un domaine duquel les siens sont d’ordinaire exclus. L’homme est devenu héros et modèle par ses prouesses, ouvrant un nouveau chemin vers le succès. Durant la première partie du documentaire, Frank Chi passe de longues et essentielles minutes à dénoncer les clivages qui règnent aux États-Unis, mettant en accusation un racisme effroyablement ordinaire. Les américains d’origine asiatique subissent les pires préjugés, sont considérés comme dociles et faibles par leur compatriotes, au point que de nombreux intervenants témoignent d’une résignation face à ces vexations, s’autocensurant presque. Si seul l’accomplissement par les études était jugé comme viable, Jeremy Lin a été, durant deux semaines, l’un des ambassadeurs de sa minorité qui a su insuffler du rêve dans un quotidien éprouvant, et incité une Amérique des oubliés à relever la tête, à être les protagonistes de leur propre existence.

Néanmoins, même si un intervenant se félicite d’une image nouvelle des américains d’origine asiatique, notamment illustrée par une évocation de Shang-Chi, preuve pour lui qu’une culture est désormais considérée, 38 At The Garden pose un regard froid sur les USA de l’après Linsanity. Le basketteur a offert un nouveau statut aux siens, mais l’être humain, dans son effroyable logique de détestation de l’autre, s’est réfugié dans ses préjugés raciaux à la première occasion. Durant les derniers instants du film, une dénonciation de la recrudescence du racisme anti-asiatique aux États-Unis, notamment issue d’une haine redevenue ignoblement omniprésente avec la crise de la COVID, montre les blessures encore à vif de tout une partie du pays. Jeremy Lin a fait rêver les enfants de 2012, ceux d’aujourd’hui vivent dans la crainte de la haine aveugle que suscite leur couleur de peau différente. Le monde à cependant changé. Les américains d’origine asiatique ont une voix, et des soutiens. Ils se font entendre et ne courbent pas l’échine face à ceux qui imposent la terreur. L’espoir et l’affirmation de soi que le basketteur a contribué à faire naître, ne sont pas morts. Peu importe si la suite de la carrière de Jeremy Lin a été marquée par les désillusions, durant deux semaines sportivement inoubliables, il a fait naître un espoir qui perdure encore 10 ans plus tard.

En utilisant un exploit du sport moderne, 38 At The Garden délivre en réalité une étude profonde sur la société américaine, ses démons, mais aussi ses espoirs.

Nicolas Marquis

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