Texas Adios
Texas Adios affiche

(Texas, Addio)

1966

Réalisé par: Ferdinando Baldi

Avec: Franco Nero, Alberto Dell’Acqua, José Suárez

Film fourni par Frenezy Éditions

Fleuron des cinémas de quartier du siècle dernier, le Western Spaghetti a marqué de son empreinte durable l’Histoire du 7ème art. Au cœur des années 1960, le genre n’en est encore qu’à ses prémices, et c’est sous les coups de butoir virtuoses des deux Sergio, Leone et Corbucci qu’il explose. En 1966, les premiers grands noms du style s’affirment sur les écrans. Parmi eux, l’acteur Franco Nero s’impose comme une icône du cinéma italien, au visage viril et aux yeux azurs. Cette année, sa carrière connaît un tournant capital, puisqu’après le succès immense de Django, le comédien est courtisé par les producteurs de son pays, avant que son talent ne s’exporte outre-Atlantique. À l’ombre du chef-d’œuvre qui l’a propulsé sur le devant de la scène, d’autres propositions non moins intéressantes pullulent pour lui, à l’instar de Texas Adios, signé Ferdinando Baldi. Un premier essai transformé pour le réalisateur: si il a bien connu quelques incursions dans le film d’aventure, notamment à travers le Péplum, le cinéaste est avant tout célèbre pour ses mélodrames et son style s’en ressent. Ponctué d’une mélancolie et d’une forme de pessimisme, son long métrage adopte sa patte caractéristique. Ironie de l’Histoire de l’art, Ferdinando Baldi signe quelques années plus tard une suite à Django, cette fois sans Franco Nero.

Les liens de parenté entre Texas adios et le film de Sergio Corbucci sont loin de s’arrêter là, alors que les deux œuvres partagent le même producteur, le mythique Manolo Bolognini, et le même directeur de la photographie, Enzo Barboni. Un film est une aventure collective, et toutes ces personnes participent de concert à poser une succession de codes qui forme le socle de ce qu’est, et surtout de ce que deviendra le Western Spaghetti. Se cherchant encore une identité propre, le style lorgne du côté des productions venues des USA, poussant d’ailleurs Franco Nero à qualifier Texas Adios de “plus américains des Western Spaghetti”, notamment dans sa représentation des grands espaces. Pourtant, l’utilisation de la musique de Antón García Abril pour teinter chaque scène, la violence froidement exposée, une forme de vindicte politique, et une certaine lenteur héritée des Chambara japonais sont déjà présents, et font du film une étape cruciale dans la construction d’un genre cinématographique qui n’a alors que 2 ans. Texas Adios ne se prive d’ailleurs pas de citer le travail de Sergio Leone ouvertement, autant qu’il invente de nouveaux éléments, comme pour signifier une transition progressive.

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Dans l’histoire qu’il développe, Texas Adios rempli d’ailleurs nombre des critères des films inscrits dans le monde des terres sauvages américaines et mexicaines. Son héros, Burt Sullivan (Franco Nero), est un shérif et justicier vertueux, dont la morale semble inflexible. Toutefois, son existence a connu un drame dans l’enfance, dont le personnage principal ne peux se détacher: le meurtre froid de son père, des mains du bandit Cisco Delgado (José Suárez). Résolu à obtenir une rétribution, Burt franchit la frontière entre USA et Mexique, en compagnie de son jeune frère Jim (Alberto Dell’Acqua), pour traquer le hors la loi. Sur place, les deux hommes découvrent une ville tyrannisée, sous le joug de Cisco, à laquelle ils devront porter secours malgré eux.

Dès l’entame du récit, Texas Adios impose son héros comme un défenseur de la vie humaine. Alors que tout pourrait le pousser à abattre froidement un hors la loi, Burt prend un soin particulier à le capturer vivant, le soulignant avec emphase par le dialogue. À plus forte raison, le village vide dans les premiers plans retrouve l’effervescence et la joie dans des grands mouvements de foule, une fois le malfrat arrêté. Le personnage principal est un garant de la moralité solidement ancrée, et nulle doute que Franco Nero trouve la le radical opposé de son rôle de Django, lui dévolue à faire couler le sang. L’une des problématiques capitales du film découle de cette installation scénaristique, car à l’évidence, Texas adios n’a rien de manichéen. Au contraire, Burt devient une sorte de martyr. Jusqu’où peut on pousser cet homme avant qu’il ne craque et ne cède à la haine, si toutefois cela devait arriver ? Bien sûr, il fait usage de ses armes, mais toujours lorsqu’il y est contraint. Comme pour souligner le dilemme philosophique, le long métrage crée une forme de confusion progressive entre Burt et Cisco, à la fois à travers un rebond de l’intrigue qu’il convient de ne pas dévoiler ici, mais également visuellement. Dans les cadres de Ferdinando Baldi, les deux hommes sont de plus en plus proches physiquement, jusqu’à apparaître côte à côte dans la séquence finale. Le cinéaste tente de délimiter par à-coups la frontière entre l’homme de bien et le renégat.

Pour y parvenir, le rôle secondaire qu’est Jim devient en réalité la clé de voûte du film. C’est à travers lui que s’éprouve les dilemmes de Burt, alors qu’il est contraint d’emmener son frère dans son périple. Sans cesse, Texas Adios nous rappelle à l’innocence et à la naïveté de ce protagoniste, vu pour la première fois dans les bras d’une belle demoiselle, dans un jardin d’Eden allégorique. Mais la candeur n’a pas sa place dans le Western Spaghetti, et Jim paie constamment le prix de ses illusions. C’est lui qui est principalement maltraité par la bande de Cisco, lui qui est la cible privilégiée de leurs coups et de leurs brimades. Alberto Dell’Acqua en devient un agneau sacrificiel, saigné sur l’autel de la cruauté humaine, qu’elle soit physique ou morale. Intéressant par ailleurs de constater que ce ne sont pas les blessures de la chair qui le font craquer, mais davantage celles de l’âme. Le personnage n’apparaît pas prêt pour le monde des hommes, dans ce qu’il a de plus bas et vil.

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De là découle une notion de fatalité exacerbée fermement attachée au film. Le passé de Burt et Jim se révèle traumatisant, mais il n’est pas une notion fixe gravée dans le marbre. Texas Adios ne cesse de réécrire l’histoire de ses personnages, comme pour les priver de repère et les faire vaciller dans leurs convictions les plus profondes. L’unique constante est une violence endémique qui les frappe, et un effritement des modèles de vertus qui ont forgé les deux frères. Les fondations de leur construction personnelle sont volées et les héros apparaissent fragilisés, face à leur démons. Pourtant, la vérité est une quête perpétuelle, et sa poursuite le fil rouge de l’intrigue. Au moment de finalement l’exposer, Ferdinando Baldi se fend même de son geste de réalisation le plus marqué: un plan sur le regard de Franco Nero, enchaîné d’un fondu vers un flashback qui révèle enfin la réalité de leurs origines. Nul doute que le cinéaste fait là un clin d’œil appuyé à …Et pour quelques dollars de plus, sorti un an auparavant, et qui adoptait une grammaire similaire au moment de lever le voile sur le passé du personnage incarné par Lee Van Cleef.

L’essentiel de la violence semble toutefois se diriger davantage vers les habitants du village que vers les héros. Texas Adios les malmène gravement, faisant par exemple des femmes de véritables esclaves d’un système où l’argent est érigé en roi. Cisco peut se rendre capable de toutes les extrémités, puisque son pouvoir financier est total et l’instrument premier de sa tyrannie. Ainsi, les petits paysans sont ouvertement expropriés, conduits vers la pauvreté. La seule façon d’exister dans l’espace que délimite le film revient à accepter d’être dirigé par Cisco, qui d’un geste peut intimer l’ordre à ses hommes de quitter totalement les lieux. L’ennemi de Burt est un bandit en col blanc.

La richesse du message politique de Texas Adios en devient terrassante. Ferdinando Baldi choisit de se placer du côté des opprimés et de proposer la révolte comme seule issue possible. Bien sûr, renverser l’ordre établi demande courage et sacrifice, mais à travers les grands mouvements de foule qui ponctuent le long métrage, on sent indéniablement que la seule réponse concrète est dans la manifestation collective de l’indignation. Burt n’est jamais plus qu’un élément déclencheur d’un phénomène plus large, qui le dépasse. Texas Adios en devient un objet fascinant, témoin de la transition de tout un genre cinématographique. Son entame convoque le passé du Western américain, son déroulé le présent du Western Spaghetti, et sa conclusion annonce ce qui allait exploser plus tard, le Western Zapata. Le long métrage est un trait d’union filmique.

Texas Adios se révèle d’une efficacité admirable, et réussit le tour de force de comprendre une évolution du cinéma, sur laquelle il sait faire preuve de recul, voire de clairvoyance. Un excellent Western Spaghetti.

Texas Adios est disponible chez Frenezy Éditions, en Blu-ray et DVD, avec en bonus:

  • Entretien chapitré avec Jean-François Giré : le doigt sur la gâchette
  • Entretien avec Franco Nero : souvenirs filmés en 2018
  • Entretien avec Alberto Dell’Acqua alias Cole Kitosch : acteur, cascadeur… et forain
  • Analyse d’Austin Fisher qui décrit la place particulière du film dans le western italien
  • Galerie de photos
  • Bande-annonce restaurée (vf & vost)

Spike

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