Les Olympiades
Les Olympiades affiche

2021

Réalisé par: Jacques Audiard

Avec: Noémie Merlant, Makita Samba, Lucie Zhang

Film vu par nos propres moyens

En plein cœur du 13ème arrondissement parisien, trône le quartier des Olympiades. Niché au centre de la capitale, ses hautes tours griffent le ciel, et attestent de la politique d’urbanisation qui a animé la cité dans les années 1970. Alors que Paris se modernise à l’époque, l’architecte Michel Holley a pour mission de bâtir une véritable “ville dans la ville”, garante d’une forme de mixité sociale et culturelle. Comme un symbole de ce mélange, les immeubles prennent alors des noms de grandes métropoles mondiales: Rome, Londres, Tokyo ou encore Mexico. Les Olympiades possèdent également la particularité d’être encore à ce jour, un des derniers foyer d’habitations à loyer modéré dans une ville où les prix des logements s’affolent toujours plus. C’est dans cette enclave unique que Jacques Audiard installe le cadre de son dernier film, dont il emprunte le nom en guise de titre, et dans lequel le patchwork d’origine et de situation socioprofessionnelle est au coeur de l’intrigue, pour cette transposition à l’écran de la bande dessiné Les Intrus, de Adrian Tomine, scénarisée ici par le réalisateur, Léa Mysiu et la désormais célèbre Céline Sciamma.

Trois personnages différents, tour à tour ciblés par la caméra de Jacques Audiard, évoluent dans les artères des Olympiades. Émilie (Lucie Zhang), une jeune femme d’origine asiatique, vit une existence dissolute et solitaire, notamment rythmée par un travail dans lequel elle ne s’épanouit absolument pas. Son destin prend un nouveau virage lorsqu’elle fait la rencontre de Camille (Makita Samba), un professeur de lettres débutant qu’elle prend en colocation, tout en nouant une intrigue amoureuse, essentiellement charnelle, avec lui. Dans le même temps, Nora (Noémie Merlant), une trentenaire provinciale, gagne la capitale pour reprendre des études, mais voit son parcours bouleversé par les moqueries de ses camarades. Elle aussi gravite autour de Camille et Émilie alors que leurs chemins se croisent et que les histoires de cœur se confrontent.

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Dans un jeu de nuances perpétuel, Jacques Audiard plonge le spectateur dans une quête de la personnalité, de l’affirmation de soi, et d’un équilibre qui apparaît bien souvent précaire ou inatteignable. Trois points de vue, voire quatre si on y adjoint celui de Amber (Jehnny Beth), une showgirl tout aussi présente dans le récit, n’offrent même pas structure suffisante au cinéaste pour étaler l’immensité de la complexité de son oeuvre, et c’est tel un orfèvre qu’il poli son diamant pour en offrir milles facettes différentes. Les démons qui étreignent ses personnages n’ont pas de nom, pas de forme propre, et son légion, tel un milliers de coups de lame qui font saigner leurs âmes vagabondes. Autant de problèmes quasiment insolubles et dont les réponses sont souvent inattendues. Si l’aspect sentimental du long métrage prédomine sur le reste, leur isolement et les dilemmes liés à leur racine culturelles sont tout aussi présents. Émilie s’exprime aussi bien en français qu’en mandarin, mais ne sait pas comment se connecter à sa famille, Camille cherche lui un métier qui lui convient, tandis que Nora tente de survivre, tout simplement.

Les Olympiades n’enfoncent pourtant pas de porte ouverte. Les problèmes dont souffre la jeunesse d’aujourd’hui sont bel et bien montrés, mais ne constituent jamais le cœur du récit, comme si Jacques Audiard en faisait un élément de contexte parfaitement assimilé par les protagonistes, à tel point qu’il vivent avec, résignés. Les hautes études ne sont ainsi pas du tout garantes d’avenir professionnel, mais cette idée n’est présente que dans une simple ligne de dialogue. La quête perdue d’avance d’un message profond que Camille souhaite apporter à ses élèves, autour des problèmes de religion, est tout aussi exposé, mais également restreinte à une petite scénette. L’embouteillage dans le monde du travail n’est quant à lui pas véritablement incarné par les héros des Olympiades, mais plutôt par un personnage très secondaire, venu effectuer des travaux dans un immeuble. Finalement le cinéaste ne veut pas se confronter aux problèmes que chacun connaît, mais plutôt au désespoir qui en découle implicitement. Son étude est affective plutôt que politique, même si cet aspect reste présent.

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Le véritable dilemme du long métrage s’articule finalement autour du langage, alors que chacun semble en avoir un différent. La recherche de la voix juste pour capter l’attention de ses pairs est soulignée par des dizaines de petits symboles, allant tous dans le même sens, celui qu’un effort mutuel doit être fait entre l’orateur et l’auditeur. La barrière de la langue, parfois utilisée pour exclure quelqu’un d’une conversation plus qu’elle ne rassemble, le bégaiement d’un personnage secondaire caché avec honte, ou plus profondément l’impossibilité pour Émilie de dialoguer avec sa grand mère, figure tutélaire implicite mais frappée de la maladie d’alzheimer, abondent dans ce sens. À plus forte raison, la récurrence des téléphones portables, souvent utilisés comme moyen de communication entre le trio du long métrage est aussi bien synonyme de distance que de rapprochement, comme une lame à double tranchant.

Une symbiose s’impose tout de même, celle des corps en sueurs lancés dans des ébats passionnés. La sensualité, et même clairement la sexualité, sont au centre des Olympiades, comme un ultime moyen de se rapprocher. Souvent montrés frontalement mais sans vulgarité, parfois très sauvages sans jamais être graveleux, ils sont le dernier bastion d’êtres en perdition que seules les étreintes charnelles réunissent vraiment. Camille affirme même que c’est pour lui la base d’une relation amoureuse, le point de départ avant même la connivence, ce qui ne fait qu’augmenter sa détresse émotionnelle. Un aspect du film qui interpelle encore plus lorsqu’il est question de Nora, d’abord condamnée à l’effroi du harcèlement lorsqu’elle est confondue avec une performeuse sexuelle, avant que la source de son épanouissement personnel ne naisse de cette rencontre.

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Le ballet des corps sert également à briser les lignes droites et strictes que nous proposent Les Olympiades. Durant tout son long métrage, Jacques Audiard impose un décor froid, rectiligne, observant d’ailleurs aussi bien la géométrie du quartier que la vie de ceux qu’il filme à travers la fenêtre de leur appartement, ou en ayant recours à des écrans partagés. C’est à l’humain de casser cet empire de droites, c’est lui et ses sentiments qui sont magnifiés dans les plans les plus cliniques, pour en faire ressortir la sève la plus pure. Dès lors, l’utilisation du noir et blanc fait également sens. En dépossédant son œuvre de toute couleur, c’est une fois de plus l’âme des protagonistes qui en ressort soulignée, et les trois magnifiques interprètes principaux apportent la chaleur que les visuels ne prodiguent volontairement pas.

Une des autres idées de mise en scène au cœur des Olympiades semble résider dans l’ambition de faire de Paris, ou tout du moins le 13ème arrondissement et ses abords, un monde beaucoup plus petit que ce qu’on pouvait attendre. Camille, Nora et Émilie se croisent à la volée, empruntent par hasard une même ligne de métro, se perdent de vue avant de se retrouver par accident. Une façon d’inscrire un peu plus le long métrage dans l’âme du quartier, dans cette vision d’une certaine promiscuité affective qui se ressent aussi physiquement. Le monde des Olympiades est petit, et il en devient précieux.

Les Olympiades brille de par sa mise en scène virtuose, mais peut être avant tout grâce à la richesse et à la justesse de son propos, très délicat tout en étant sauvage, et subtilement incarné par trois acteurs saisissant d’intensité.

Les Olympiades est disponible en Blu-ray et DVD chez Memento Films, avec en bonus des interviews de Jacques Audiard et des acteurs.

Spike

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