Elvis
Elvis affiche

2022

Réalisé par: Baz Luhrmann

Avec: Austin Butler, Tom Hanks, Olivia DeJonge

Film vu par nos propres moyens

Cinéaste délicieusement exubérant pour les uns, apôtre du mauvais goût filmique pour les autres, le réalisateur Baz Luhrmann divise le public et la critique. En 30 ans de carrière et seulement 7 longs métrages, l’australien a acquis une base de fans solide qui lui confère un succès quasiment assuré à chacune de ses envolées graphiques. En plus de son parcours commercial, qui agglomère davantage de spectateurs à chaque nouvelle sortie, Baz Luhrmann est un véritable chouchou des cérémonies de récompenses. De Roméo + Juliette à Gatsby le Magnifique en passant par Australia et Moulin Rouge !, le metteur en scène fait même office de coqueluche des Oscars. La statuette ne lui est que rarement octroyée, mais ses films ne manquent presque jamais d’être cités. Mais depuis bientôt 10 ans, Baz Luhrmann est anormalement loin du septième art. Entre 2013 et 2022, il n’est même crédité que pour deux maigres réalisations: un spot de publicité pour Chanel et la série de Netflix, The Get Down, annulée brutalement à mi-parcours. Le retour du cinéaste au premier plan avec Elvis a donc tout d’un événement, attendu pour certains, redouté par d’autres. De toute évidence, cette nouvelle œuvre porte la marque de son créateur. 9 ans d’absence n’ont pas assagi sa fougue visuelle, parfois étalée jusqu’à l’écoeurement et sans fond. Son style et sa patte tapageuse éclaboussent l’écran une fois de plus, le salissent, dans une débauche outrancière qui réussit l’improbable prouesse d’impressionner autant qu’elle refroidit. En s’attelant pour la première fois à un biopic, Baz Luhrmann rencontre par ailleurs un héros à la hauteur de sa démesure: s’il conviendra dans les lignes suivantes de dénoncer de nombreux égarements d’un film bancal, reconnaissons tout de même que le réalisateur trouve dans cette vision extrêmement romancée de la vie d’Elvis Presley un support idéal à sa folie.

Davantage que la vie réelle du King of Rock’n Roll, Elvis s’échine à en dépeindre la légende, dans un geste cinématographique qui confine par moment à la réécriture de l’Histoire. De son enfance humble dans les bas-fonds du Tennessee à ses performances mythiques sur les scènes des casinos de Las Vegas, la trajectoire d’Elvis Presley (Austin Butler) est une course vers une renommée planétaire inégalée. Icône de son temps, chanteur incontournable, Elvis est toutefois poursuivi par ses démons, parmi lesquels l’addiction aux médicaments et aux femmes. Mais plus que tout, c’est la mainmise de son manager Tom Parker (Tom Hanks) qui l’opprime et qui lui interdit l’épanouissement. Davantage qu’en mentor, c’est en tyran qu’agit ce père spirituel vicié.

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À l’image des récents biopics musicaux, Elvis tutoie par moment la mise en image d’une compilation des plus grandes chansons du King. Baz Luhrmann ne démissionne jamais de cette mission parfois barbante et paresseuse, et la plupart des standards immortels du musicien ont le droit à leur passage à l’écran. Néanmoins, le cinéaste n’accomplit pas sa tâche toujours effrontément, et tente de donner du sens aux incursions du 4ème art. Si la musique était une religion, alors Elvis en serait le messie selon la représentation offerte par Baz Luhrmann, qui assimile explicitement et grossièrement la perception des sons de son protagoniste à une transe spirituelle mystique. Elvis assemble les bruits qui l’entourent pour en tirer les plus belles mélodies, toujours en avance sur son temps. Le film reste pourtant constamment entaché par les excès d’un réalisateur totalement en roue libre. De l’effervescence des rues de Memphis émerge un rap moderne, par ailleurs effroyable artistiquement, comme si Elvis percevait l’évolution à long terme de la musique. Le sentiment qui naît chez le spectateur est profondément dérangeant, l’anachronisme volontaire n’est qu’une pirouette malvenue et maladroite, symptomatique du cinéma de Baz Luhrmann. Elvis se révèle plus intéressant au moment d’affirmer son héros comme un trait d’union entre la musique noire américaine et la population blanche. Le chanteur est un vecteur de transmission et d’ouverture. 

Ici se pose pourtant une autre question fondamentale inhérente à tout biopic, et qui gangrène le long métrage: jusqu’où peut-on truquer la réalité ? Car à l’évidence, des tensions avérées entre Elvis Presley et certains de ses contemporains à la peau foncée, Baz Luhrmann ne retient absolument rien. Aucune polémique n’est mise en scène, le personnage principal reste une force absolue du bien. Pourtant, beaucoup d’encre a coulé sur le sujet, et même si certaines rumeurs ont été démenties, d’autres éléments sont tangibles. Est-ce un hasard si Elvis occulte totalement les origines des premiers enregistrements du King, et le salaire de misère qu’il offrait à des compositeurs noirs ? Dans une œuvre chapotée par les héritiers Presley, écorner l’image du chanteur est interdit. Pire, le film dédouane Elvis de toutes responsabilités: rien n’est de sa faute, tous ses excès sont le fruit des méfaits de Tom Parker, qui eux sont sans cesse étalés à travers la performance navrante d’un Tom Hanks terriblement mal dirigé. En voulant dépeindre les coulisses du monde du spectacle, Baz Luhrmann en donne une vision manichéenne et éculée, qui ne prend pas. Pour le bien de l’analyse, admettons toutefois qu’un biopic, même lorsqu’il se drape d’une pseudo reconstitution fidèle de la réalité dans ses panneaux finaux, ne doit être jugé que pour l’histoire qu’il délivre. Dès lors, c’est la réalisation hystérique de Baz Luhrmann qu’il convient de condamner: en voulant reconstituer une ascension fulgurante et un faste omniprésent, le cinéaste donne la nausée au spectateur, dans un élan frénétique qui rend Elvis profondément désagréable à regarder.

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L’apogée de la mise en scène de Baz Luhrmann est atteinte lors des scènes de concert, filmées à vive allure, et qui ont au moins le mérite de restituer efficacement la ferveur qui a entouré le King. Pour le cinéaste, ces séquences sont similaires à des scènes de sexe: la caméra cible ouvertement l’entrejambe d’Elvis, les demoiselles en pamoison s’extasient, jettent leur sous-vêtements sur scène, et à une occasion, à travers le dialogue, Tom Parker assimile l’effervescence du public à un orgasme, assez lourdement. Tout un pays vit au diapason de sa star iconique, et s’accorde avec ses envolées lyriques dans une communion totale qu’Elvis réussit à reconstituer émotionnellement. Toutefois, la volonté de faire du protagoniste un champion de la lutte pour les droits civiques, et l’opposer clairement au sud ségrégationniste des USA semble maladroit. Même en acceptant les faits exposés, ce qui réclame déjà une gymnastique intellectuelle pour quiconque connaît la vie d’ Elvis, Baz Luhrmann sombre dans le grotesque absolu au moment de mettre en parallèle un concert dans lequel son héros se rebelle et un discours politique de haine. Montage décadent et surjeu d’Austin Butler annulent la portée du message. La musique est finalement un outil de combat pour le King et pourtant son accomplissement ultime, les performances à Las Vegas, est une prison dorée.

L’opposition avec la sphère politique a au moins le mérite d’accentuer, certes sans nuance, l’axe de lecture premier du film: l’impossibilité de la quête d’Elvis. L’image qu’il se doit d’honorer dépasse les capacités normales d’un homme, et finit par le briser. À plus d’un titre, Elvis est également un homme enchaîné, rarement libre de ses mouvements. En utilisant le motif du chien, qui s’affiche aussi bien à travers des peluches omniprésentes que par la surutilisation de la chanson Hound Dog, Elvis dénonce la condition d’un être tenu fermement en laisse par Tom Parker. Néanmoins, de façon plus discrète, si tant est que Baz Luhrmann soit capable de subtilité, l’impossibilité de contenter l’amour familial s’exprime aussi. Elvis éprouve une dévotion totale pour sa mère, et rien ne saurait satisfaire totalement cette passion dévorante. La disparition de cet aïeule sonne même le glas des illusions d’Elvis: sans ce repère, il perd tout contrôle sur sa destinée, s’effondre et sombre dans l’addiction.

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L’amour filiale transcende même celui qu’Elvis éprouve pour son épouse, Priscilla (Olivia DeJonge). Là encore, le long métrage tronque la réalité, et fait fi de plusieurs éléments concrets. Au visionnage, impossible de comprendre que lors de leur rencontre, la jeune fille n’a que 14 ans et qu’Elvis joue de la fascination qu’il provoque, lui qui est de 10 ans son aîné. Idem pour la face sombre du King, celle qui fait de lui un insatiable homme à femmes. Si cet aspect est bien montré à l’écran, Baz Luhrmann passe volontairement dessus très rapidement, voire excuse l’icône du rock dans des élans de mentalité d’un autre temps. Cependant, le jeu autour de la chanson Can’t Help Falling in Love n’est pas inintéressant. En faisant du tube la mélodie associée au couple et à sa rencontre, et en le réutilisant subtilement par moments, le cinéaste trouve une narration sympathique. La trahison ultime d’Elvis envers Priscilla est elle aussi accompagnée de ce morceau, comme s’il avait mis à mort le couple. En définitive, Priscilla est habitée par un complexe, celui de ne jamais pouvoir lutter avec l’amour irraisonné que voue le public au King. Elle évolue en marge de la scène, toujours à l’écart. De quoi faire peser une charge émotionnelle énorme sur Elvis, une responsabilité surhumaine envers ses fans, à laquelle Baz Luhrmann ne répond jamais. Son ambition semble bien présente, mais pour éprouver ce poids, il aurait fallu montrer la fragilité du héros, ce que le réalisateur ne parvient pas à faire efficacement. Une couche de maquillage, de paillettes et de mouvements de caméra vomitifs imposent sans cesse une distance qui torpille toute notion d’intimité. Baz Luhrmann est un cinéaste de l’excès qui ne trouve jamais le sens du tempo: un comble pour un biopic musical.

Dénué de toute subtilité, Elvis est un biopic sans nuance, l’expression de tous les excès d’un réalisateur loin de la réalité. Constamment dans la surenchère, le film exaspère plus vite qu’un déhanché du King.

Elvis est actuellement en salle.

Spike

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