Mémoires de nos pères

(Flags of Our Fathers)

2006

de: Clint Eastwood

avec: Ryan PhillippeBarry PepperJoseph Cross

Et hop, ni vu, ni connu, je t’embrouille! À l’occasion des commémorations célébrant la fin de la Seconde Guerre mondiale, vos Réfracteurs de l’extrême ont décidé de marquer le coup. Mais attention, pas avec un simple film de guerre mais avec un long-métrage qui réfléchit à la place qu’on laisse aux images iconiques, tout spécialement dans les conflits armés (en précisant toute fois que sur le front asiatique, la guerre s’est finie un peu plus tard, le 2 septembre). En route pour une réfraction bonus autour de “Mémoires de nos pères”.

Un film qui raconte l’histoire véridique derrière la très célèbre photo des soldats américains hissant un drapeau pendant la bataille d’Iwo Jima en 1945. Mais en même temps, plutôt qu’un long discours on va utiliser toutes les ressources d’Internet pour vous proposer le cliché originel, attention:

Voilà, cette photo vous la connaissez tous, et vous l’associez inconsciemment au courage des G.I., alors que pourtant le film décide de s’attarder sur le destin des hommes présents sur le cliché pour mieux mettre en évidence le détournement des images.

En effet, ce qui semble être une bataille contre l’adversité n’est qu’un simple changement de drapeau: les hommes ayant pris la colline ne sont même pas majoritairement ceux du cliché, et encore moins les trois d’entre eux repartis au pays pour faire acheter des bons au peuple américain. Presque un reniement du sacrifice de ceux qui sont tombés à Iwo Jima.

Cette thématique principale du long-métrage invite à une réflexion bien plus profonde que pourrait laisser entendre le simple étiquetage de “film de guerre”. Déjà à l’évidence parce qu’une bonne moitié du film se déroule aux États-Unis , pendant cette fameuse tournée de promotion de l’armée. Cette instrumentalisation des soldats, leur merchandising pourrait-on dire, pour simplement assouvir des besoins financiers, elle interpelle forcément par son indécence. Pourtant, on ne peut pas vraiment se cacher derrière le prétexte de l’âge: à l’évidence, rien a changé de ce point de vue.

Pour avancer cette première idée, le film joue intelligemment de sa chronologie. Alternant scènes de guerre et de longs passages au bercail, le long-métrage se renvoie constamment la balle. Simple petit soucis, il faut un vrai effort de concentration pour s’y retrouver: pas forcément évident d’identifier un personnage pendant les batailles quand ils sont tous habillés pareil et la gueule pleine de boue.

« Même les conférences de presse du basket me manquent. »

Il est pourtant un homme que le film réussit à faire sortir du lot: Ira, un soldat d’origine amérindienne. C’est sans doute parce qu’il est la cible de réflexions franchement racistes, mais aussi car il est celui le plus torturé par sa position de coqueluche des médias, alors qu’il a conscience de n’avoir accompli aucun exploit. La volonté de film chorale reste tout de même assez mal délimitée, mais heureusement le film ne manque pas d’inventivité dans d’autres domaines.

Sur le plan technique par exemple: en équipant plusieurs figurants de petites caméras logées dans des sacoches de l’armée, Clint Eastwood, cette fois réalisateur, obtient pour l’époque des rendus visuels intéressants, tout en immersion. Des scènes épiques agréablement contrebalancées par des dialogues sympathiques et des situations aussi mordantes même si parfois un peu clichées.

Mais ce qui fait le sel de ce film, c’est son deuxième axe de réflexion: comment nous qui ne sommes que spectateur nous recevons ses images, et dans quelle mesure on les prend pour argent comptant? À quel type d’information, et de quelle source, donnons-nous du crédit? À une époque où la principale source d’information est Internet et où une immense majorité des gens décide de croire un peu tout et n’importe quoi, le film semble tristement presque précurseur sur ce sujet et invite forcément à une remise en cause.

Étonnamment, ce brave Clint qu’on a tant aimé avant qu’il vire un peu con, semble lui-même s’être bêtement désavoué. On ne parle pas de ses sorties politiques douteuses de vieil homme aigri sûrement exacerbées par les médias, mais bien de ses films. Incroyable de voir un homme avancer ces théories de recul sur l’image alors qu’il fait le choix de faire jouer leurs propres rôles aux américains qui avaient maîtrisé un forcené dans un Thalys, lors de son film “Le 15h17 pour Paris” (aka le train de l’enfer artistique). Et ouais les gars, c’est cruel de voir nos idoles vieillir, surtout “Blondin”. Heureusement, il reste ses grands films et “Mémoires de nos pères” a la profondeur pour rejoindre ce palmarès.

Le film est une invitation au questionnement de chacun. Le fait que le drapeau ne soit pas le premier hissé le rend-il moins important? Le sacrifice de ceux qui sont morts pour la bannière est-il respecté? Quel crédit donner à une information dont on ne peut vérifier scrupuleusement la véracité? À vous de trouver vos propres réponses.

Nicolas Marquis

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