Furie

(Fury)

1936

réalisé par: Fritz Lang

avec: Sylvia SidneySpencer TracyWalter Abel

Accusés levez-vous! Aujourd’hui, on va parler ensemble des condamnés à tort, des victimes du délit de sale gueule, des esclaves des circonstances que la société juge d’office sans ménagement, ceux qui sont présumés coupables avant d’être envisagés innocents. Le grand cirque de la tragédie judiciaire va être au centre de “Furie” du grand Fritz Lang: Joe (Spencer Tracy) et Katherine (Sylvia Sydney) file le parfait amour. Alors que notre  héros prend la route pour rejoindre sa belle et enfin se marier, il est interpellé à l’entrée d’une petite ville typique américaine et se voit accusé d’un enlèvement qu’il n’a pas commis. Dans la bourgade, les ragots vont bon train et l’ensemble de la population va se soulever et prendre d’assaut le commissariat où est retenu Joe pour faire justice elle-même. Le bâtiment incendié, le personnage principal de ce drame est supposé mort alors que prend place le procès des agitateurs.

Avant de théoriser en profondeur autour de l’erreur judiciaire, Fritz Lang va d’abord définir un cadre bien spécifique qui apparaît comme une reconstitution miniature de l’Amérique de l’époque. Des vieilles dames qui radotent dans les magasins au piliers de comptoir, le cinéaste s’amuse des codes de son temps pour mieux mettre en accusation les mentalités fermées de ces citoyens soi-disant modèles. “Furie” force l’autocritique.

Plus en profondeur, le réalisateur va disserter sur la cruauté des gens. Basée sur aucun fait tangible, l’hystérie collective qui s’empare de cette ville fait ressurgir ce que l’être humain peut porter de plus cruel et malfaisant. L’émeute apparaît comme le point culminant de bas instinct qui n’attendait qu’une occasion comme celle-ci  pour s’exprimer. Dans le même temps, Fritz Lang a également porté son regard sur ceux qui font mine de ne rien voir ou pire, qui fournissent des alibis aux émeutiers. Personne ne sera épargné par la proposition acide du réalisateur.

L’auteur propose avec “Furie” un certain sens du rebond qui séduit: on passe du drame humain au thriller judiciaire avec une facilité déconcertante voire au film de vengeance alors que Joe tire les ficelles dans l’ombre. Notre œuvre du jour se fait haletante, prend aux tripes, nous mord comme un loup affamé pour nous emmener toujours plus loin. “Furie” porte tellement bien son nom!

« Quand tu rentre bourré. »

C’est d’ailleurs cette limite entre vengeance et justice que “Furie” va s’atteler à tracer. Aussi répugnant soit cet esprit de foule monstrueuse d’inhumanité qui a incendié la prison, la quête de Joe n’a rien de vertueuse. C’est pour combler un besoin tout aussi animal que le héros agit dans l’ombre. Une colère froide et sans raison qui éclipse toute possibilité de bonheur pour ce protagoniste contraint de vivre dans l’anonymat. Fritz Lang disserte autour de la proportion de l’humain pour la violence, sur son instinct primaire.

Tout aussi intelligemment, le cinéaste va décrire un phénomène connu: l’impunité de bande. Ce qu’on se sentirait coupable d’accomplir seul devient d’un coup acceptable du moment que nos congénères nous accompagnent. Un sentiment éprouvé par chacun au moins une fois dans sa vie et que Fritz Lang restitue avec précision. On n’est même plus tenté de jeter la pierre aux habitants de cette ville: leur pardonner, jamais, mais on envisage de les comprendre.

Comme à son habitude, et en héritage des années où il travaillait sur des films muets, Fritz Lang propose un cinéma de visages torturés, déformés par les émotions. Le cinéaste essore ses personnages et exige de ses acteurs que ce procédé se lise sur leurs traits. Grimaces et tics nerveux se multiplient, grandes gestuelles s’affirment et émotion sincère surgit.

C’est aussi l’échec de la justice qui s’affirme. Joe est un suspect idéal et personne ne semble décider à voir plus loin, pas même le shérif de la ville qui au cours du procès de la foule va se défiler au moment d’identifier les prévenus. En avançant Joe comme un coupable jusqu’à preuve du contraire, Fritz Lang nous rappelle au bon souvenir de son “M le maudit” qui réfléchissait déjà autour de la persécution des gens différents par ceux estimés “normaux”.

Enfin, le réalisateur va aussi s’appuyer sur quelques éléments tangibles qui font la force d’un bon polar. Des choses concrètes qui ancrent le récit dans le réel et qui servent d’artifices de rebondissement efficaces: l’appétit de Joe pour les cacahuètes, une faute de langage récurrente, une poche de manteau recousue… Autant de petits riens qui font de “Furie” une œuvre accessible.

Fritz Lang revient sur des thématiques qu’il maîtrise à la perfection avec “Furie”. Un polar qui transcende son cadre pour devenir un drame humain.

Spike

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