Abattoir 5
Abattoir 5 affiche

(Slaughterhouse-Five)

1972

Réalisé par : George Roy Hill

Avec : Michael Sacks, Ron Leibman, Eugene Roche

Film fourni par Carlotta Films

Auréolé de succès, le cinéaste George Roy Hill conclut la décennie 1960 qui l’a vu éclore avec l’une des plus belles pages de sa riche filmographie. En 1969, l’un des apôtres du Nouvel Hollywood est au sommet de sa popularité, adulé par la critique et le public, après avoir offert au monde du cinéma son chef-d’œuvre, Butch Cassidy et le Kid. Sept ans après ses débuts de metteur en scène dans L’école des jeunes mariés, l’artiste clôt somptueusement un chapitre de sa carrière, et s’apprête à en initier un nouveau à l’aube des années 1970. Courtisé par les plus grands studios, notamment réputé pour sa fiabilité sans faille, George Roy Hill est une personnalité en vogue, jouissant désormais d’une liberté accrue dans le choix de ses projets. Après trois ans loin des caméras, il retourne à la réalisation à l’occasion d’Abattoir 5, adaptation du roman du vétéran de guerre Kurt Vonnegut, inspiré de sa propre expérience au front et en captivité. Ému à la lecture des épreuves du livre que lui procure le producteur Paul Monash, le cinéaste trouve dans ces écrits un écho à son regard unique sur l’humanité, mais aussi à son âme rêveuse, alors que dans les pages se mêlent étrangement science-fiction, onirisme et horreur de la Seconde Guerre mondiale. Pour George Roy Hill, Abattoir 5 marque une transition. Le cinéaste quitte le giron de la Fox pour rejoindre Universal. Le long métrage est la première étape d’un accord autour de trois futures œuvres, parmi lesquelles figurera notamment L’Arnaque, son plus gros succès au box-office. Néanmoins, lors de son élaboration et à sa sortie, peu d’espoirs sont placés dans ce nouveau film. La nature chaotique d’une temporalité éclatée et le souhait du metteur en scène de ne pas faire appel à de grandes stars de l’époque poussent les décisionnaires d’Universal à considérer qu’Abattoir 5 est une concession nécessaire pour attirer dans leurs filets George Roy Hill. Pourtant, l’artiste n’aura de cesse d’affirmer, jusqu’à sa mort en 2002, que ce long métrage est probablement son travail le plus personnel. Entre évocations des abominations sanglantes de la guerre et déconstruction du rêve américain, un cinéaste a transposé sur pellicule l’essence de son être. Désormais disponible en Blu-ray dans une édition à la hauteur de sa maestria, Abattoir 5 se redécouvre grâce à Carlotta Films, qui lui offre un prestigieux coffret.

Billy Pilgrim (Michael Sacks) est un homme perdu dans le temps. Vétéran de la Seconde Guerre mondiale, notamment témoin du massacre de Dresde, le soldat américain a perdu son emprise sur la chronologie des événements de sa vie et est aléatoirement transporté entre les instants fondateurs de son destin. Il navigue sans discontinuer entre son expérience militaire traumatique, son retour au pays et à sa vie de famille modèle, et son étrange captivité sur la lointaine planète Tralfamadore. Passé, présent et futur ne sont plus que des concepts abstraits pour Billy, esclave des chaos d’une temporalité qui ne répond à plus aucune logique.

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Pèlerin de la fin de l’innocence, Billy s’aventure dans les limbes d’une existence fragmentée, opposant son détachement émotionnel à l’épreuve morale constante qui s’impose à lui. Dans l’immensité neigeuse blanche de la ligne de front belge, une silhouette solitaire quitte l’âge de la pureté pour sombrer dans les ténèbres de l’horreur de l’Histoire. Davantage que prisonnier d’une chronologie devenue désordonnée, le protagoniste est esclave des pulsions primaires de l’Homme, il incarne la figure candide et passive d’une jeunesse sacrifiée sur l’autel de la barbarie d’un conflit sans vainqueur, durant lequel l’expression brute de la soif de sang a annihilé la noblesse de tout sentiment d’affection. Dans les ruines apocalyptiques de Dresde, l’amour est mort, à jamais remplacé par un vide impossible à combler. Constamment à la lisière de la fiction onirique, Abattoir 5 fait du bombardement de la ville le seul élément avéré du récit, l’unique élément du scénario inspiré de faits réels et dont le spectateur est certain, celui que George Roy Hill date scrupuleusement à l’écran, et pourtant une illustration d’une abomination inconcevable. Le désastre est une faute morale ultime et une frontière au-delà de laquelle les sentiments et la cohérence se sont éteints, remplacés par l’expérience d’un destin décousu. Issues des propres souvenirs de guerre de Kurt Vonnegut, les évocations du massacre de Dresde renvoient aux heures les plus sombres de la Seconde Guerre mondiale. En février 1945, les forces alliées bombardent sans relâche la ville, malgré la faible importance militaire de l’opération longtemps restée taboue et la forte concentration de civils dans les immeubles de la cité. Plus de 25 000 victimes sont identifiées et une multitude d’autres morts restent encore aujourd’hui impossible à dénombrer. Montré à l’écran uniquement au terme de l’odyssée hors du temps de Billy, l’infamie devient pivot du récit. Survivre à l’injustice est un traumatisme qui marque le crépuscule des rêves simples. Billy se juge implicitement coupable de s’en être sorti, se condamne à l’errance temporel, passif d’une existence qu’il ne vit plus que par obligation, sans émotion et sans extase devant son ascension sociale. Il n’est plus acteur de son destin, il est resté à jamais ce jeune adulte prisonnier du poids d’une imposante horloge qui l’entrave au terme du film, cet être promis à une mort certaine par l’un de ses codétenus, Lazzaro (Ron Leibman), métaphore de la rage aveugle de militaires confrontés à l’effroi et à l’absurdité de la guerre.

Le long métrage prend alors l’allure d’une dérobade temporelle et spatiale face au choc du passé. Billy tente de se réfugier dans un quotidien qui semble davantage rêvé que vécu, mais il est sans cesse rappelé aux réminiscences de la guerre. Des événements cruciaux de sa vie civile aux moindres détails de la mise en scène, le spectre de la captivité dans les camps et du quotidien dans l’abattoir 5 de Dresde plane au-dessus lui et le replonge dans l’enfer moral de la guerre, dévoreuse du destin. Le bruit du martèlement des touches de sa machine à écrire se confondent avec les coups de feu qui retentissent sur la ligne de front, l’avion qu’il emprunte avec son beau-père évoque invariablement ceux qui ont bombardé la ville, et la lumière des vaisseaux tralfamadoriens ressucitent le fantôme de l’ampoule vacillante de l’abri de Dresde. Si la grammaire ludique de Abattoir 5 invite à un mouvement incessant entre les âges, le temps semble en réalité s’être arrêté pour Billy, forçat d’un traumatisme refoulé. Dans les décombres, une partie de son être a commencé à gangréner, contaminant progressivement son étrange futur qui semble partiellement artificiel et les évocations de sa vie d’enfant qui ne sont plus que des instantanés de l’éducation d’un père sévère. Selon la philosophie des tralfamadoriens dont le protagoniste se fait le porte-parole dans les dernières secondes du film, l’être est la somme de tout ce qu’il a été et de tout ce qu’il sera, sans pouvoir changer une destinée préétablie. L’apathie face à l’avenir devient unique raison d’être et se conjugue à un repli spatial sur la planète Tralfamadore. Dans la geôle extraterrestre, Billy est enfin maître de son royaume de pacotille, réduit à sa plus simple expression. Les quelques mètres carrés restreints qu’offre le décor sont le parfait opposé esthétique de l’immensité des décombres de Dresde ou des plaines enneigées de Belgique. Ici, le héros contrôle enfin son monde, donne ses ordres et s’émerveille de ses chaînes.

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Au fil de sa déconstruction temporelle, Abattoir 5 met également à mort le roman militaire américain, l’héroïsme exacerbé et la vertu des soldats qui ont combattu. L’imagerie des alliés triomphants s’efface dès l’entame du récit, lorsqu’un gradé prend la fuite, laissant Billy et Lazzaro seuls face à leurs bourreaux allemands. Le combattant n’est plus idéalisé, il est survivant et prisonnier, condamné à la bassesse pour subsister, opposé à des conditions de vie effroyables davantage qu’à un ennemi incarné. L’horreur de la guerre est institutionnelle, organisée, administrée, elle ne s’exprime pas à travers une confrontation entre belligérants. En même temps que l’omerta autour des bombardements de Dresde s’évanouit, le mensonge d’une guerre fantasmée s’évapore. Billy n’est pas plus actif au front que dans sa vie civile, il se plie dans ces deux univers aux circonstances d’un destin qu’il ne dirige jamais. Sous les traits d’un historien qui réfute le témoignage de la Seconde Guerre mondiale que livre le protagoniste, Abattoir 5 dénonce le détournement de la réalité dont se sont rendus coupables les États-Unis victorieux. La douleur des premières victimes est déformée et modelée pour être consignée dans des manuels qui travestissent leur souffrance. L’épouse de Billy est une autre émanation de la psyché défaillante d’une nation qui se recompose dans l’hypocrisie. En refusant d’écouter son mari, elle lui interdit la confession de son mal-être. La déchronologie propre au long métrage est alors autant imputable au traumatisme de Billy, qu’au refus de l’écoute de ses proches. Puisque son passé n’est pas entendu, voire contredit, a-t-il seulement existé, ou est il un autre cauchemar dans les recoins ténébreux de son destin ? La représentation des camps de prisonniers qu’offre George Roy Hill contribue à installer le doute chez le spectateur. Par un concours de circonstances absurdes, Billy est affublé d’un manteau et de bottes grotesques, profondément anachroniques. Pourtant, à cette excentricité qui invite au questionnement sur la réalité des souvenirs du héros, le cinéaste confronte un bref visuel de soldats soviétiques captifs, les corps décharnés et les habits en lambeaux. La guerre est illogique et injuste par nature, le confort des uns se construit au détriment des autres, notamment lorsqu’il est fait mention d’un surplus de rations envoyées aux détenus britanniques. Pour subsister, l’honneur doit être terrassé, mis entre parenthèses avant une fin des conflits évoquée. Comme l’ordonne le gradé allemand qui surveille Billy et ses camarades, les prisonniers doivent se taire et ne parleront qu’une fois la guerre finie. L’individualité est annihilée, la compassion réprimée. Devant l’abattoir 5, les forçats ne sont plus qu’une masse informe, synchronisée dans l’accomplissement d’une besogne éreintante ou dans des exercices de gymnastique. Les insoumis et les tendres n’ont pas leur place, les combattants deviennent une seule bête docile et corvéable, comme le chien pour lequel Billy se prend d’affection de retour aux États-Unis.

Corrompu par le passé, le rêve américain est vicié par les démons du passé. Les espoirs et les fantasmes de Billy se sont tous réalisés, donnant une étrange aura à sa vie civile qui semble par moment factice, notamment dans l’esthétisation parfois floue de l’image qu’emploie George Roy Hill et qui donne à ces instants épars une allure onirique. Toutefois, l’American Way Of Life est une impasse, une condamnation à un malheur qui louvoie et qui ressurgit pour mordre un personnage désormais dépourvu de tout affect. Billy est marié par raison davantage que par passion, il devient père sans désir, et il ne trouve de véritable refuge que dans les manifestations subtiles de souhaits de petit enfant. Les rares moments d’euphorie du héros trouvent leurs itérations dans des instants juvéniles, lorsque le protagoniste est montré au volant d’un camion de pompier qui semble issu d’un coffre à jouet, ou devant un film qui montre une actrice dénudée et qui réveille l’adolescent qui sommeille en lui. Il s’est plié aux codes d’une société, a accompli ce que sa mère prophétisait au chevet de son lit d’hôpital, mais son ascension sociale laisse dans son sillage une série d’événements funestes qui accompagnent son âme tourmentée. Il est une expression de l’américain parfait, mais affronte à part égale un destin maudit. Symbole de sa réussite et de sa malédiction, la cadillac iconique qu’il offre à son épouse devient le tombeau de cette femme bienveillante mais incapable de communier avec son mari. L’offrande devient sacrificielle, l’instrument de la mort d’un bonheur que Billy semble s’interdire. Les étranges scènes sur Tralfamador marquent un point de bascule supplémentaire dans l’évocation d’un fantasme national. La petite cellule extraterrestre montrée par Abattoir 5 est décorée d’un mobilier de salon qui rappelle les sitcoms télévisées de l’époque, et les intempestifs rires enregistrés qui se font entendre prolongent cette image. Dans un espace clos qui ne semble appartenir qu’à l’imaginaire du héros, les illusions d’un pays s’expriment, et la venue sur Tralfamador de l’actrice qui avait émoustillé le protagoniste contribue à faire de ce domaine une terre de désirs primaires enfin assouvis et de vestiges d’une affection contenue jusqu’alors. La paix est dans l’isolement absolu pour un homme victime de l’Histoire, l’expression de l’émotion s’affiche hors de notre monde chaotique.

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À travers les évocations conflictuelles des parents de Billy, Abattoir 5 laisse lointainement penser que ce moule proche de celui de la télévision est le seul modèle familial que le protagoniste comprend et digère, son unique exemple de foyer heureux. De l’ombre d’un père autoritaire à la présence subreptice d’une mère par la suite absente du film, le héros n’a rien retenu d’autre qu’une forme d’autorité aveugle, parfois proche de celle de l’armée. Les ascendants de Billy ne sont pas malveillants, mais ils sont étrangement soustraits dans la recomposition de la douceur d’un logis, au sortir de la guerre. Sans avoir appris à aimer, Billy ne peut pas transmettre son affection à ses descendants, ce savoir affectif lui a été interdit. Néanmoins, la privation des sentiments trouve sa véritable source dans les années de captivité du récit. Dans le berceau de la haine et de l’épreuve physique, une figure paternelle compatissante émerge, sous les traits de Eugene Roche, qui adopte le rôle de père de substitution pour Billy. Généreux et idéaliste, l’homme de vertu est un secours indispensable contre la déchéance du protagoniste, un oasis de tendresse dans les camps et dans les cendres de Dresde. Son exécution arbitraire est un point de rupture essentiel du film, et marque le moment où le héros de Abattoir 5 sombre à jamais dans l’interdiction de la manifestation de ses émotions. L’amour s’est perdu sous le bruit des balles d’un peloton d’exécution. Comme une blessure à jamais à vif, Billy ne panse jamais la plaie de cette perte tragique, et se réfugie dans un mutisme qui lui interdit la complicité avec son propre fils. Le héros ne sait pas manifester son amour. Si Abattoir 5 épouse une chronologie éclatée, le film semble dessiner un étrange cercle vicieux, en faisant de l’enfant du protagoniste un soldat envoyé au Vietnam, gargarisé par les illusions de grandeur d’une nation qui sombre dans le conflit. Puisque Billy n’a pas pu transmettre ses enseignements traumatiques, les générations futures sont vouées à reproduire les mêmes erreurs. Seul le chien du héros est un réel support à son affection. L’animal est contrôlable, son amour désintéressé et sa compagnie assurée. L’homme qui a perdu son emprise sur le temps s’accroche au dernier reliquat d’une émotion sincère.

Abattoir 5 est l’un des plus beaux accomplissements de George Roy Hill. Petite et grande Histoire se mêlent dans un labyrinthe temporel aux confins de l’épreuve morale.

Abattoir 5 est disponible en Blu–ray, dans une édition Prestige limitée, chez Carlotta Films, avec en bonus : 

. L’évolution de Pilgrim : le tournage d’Abattoir 5 (14 mn – HD)
L’acteur Perry King revient sur ses premiers pas au cinéma avec le rôle de Robert Pilgrim, archétype du fils de bonne famille américain, et sur sa relation avec George Roy Hill sur le plateau, d’une grande simplicité.

. Décrocher le temps : Abattoir 5, le documentaire (15 mn – HD)
Assistant producteur, Robert Crawford, Jr. a également réalisé un documentaire sur les coulisses d’Abattoir 5, qui ne sera jamais achevé. Il raconte le tournage entre les États-Unis et la République Tchèque et l’implication de George Roy Hill sur ce film.

. Le Pèlerin d’Oz (16 mn)
Version sombre du Magicien d’Oz, Abattoir 5 célèbre, à travers le personnage de Billy le survivant, la puissance de l’imaginaire. Une analyse du film par Jean-Baptiste Thoret, historien du cinéma et réalisateur.

. Bande-annonce originale
. Fac-similé de la brochure promotionnelle d’époque
. Jeu de 12 lobby cards
. Affiche

Une édition plus classique est également disponible.

Nicolas Marquis

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