Faisceau : Au fil du temps
Au fil du temps affiche

(Im Lauf der Zeit)

1976

Réalisé par : Wim Wenders

Avec : Rüdiger Vogler, Hanns Zischler, Lisa Kreuzer

Film fourni par Carlotta Films

Itinéraire de liberté

Au terme d’une profonde crise artistique existentielle, Wim Wenders étanche sa soif de liberté créatrice en 1976, dans le dernier volet de sa Trilogie de la route, Au fil du temps. Angoissé et incertain dans Alice dans les villes et Faux mouvement, l’auteur s’est défait de ses entraves et livre désormais une ode à la marginalité. Son triptyque forme ainsi un ensemble complet qui déconstruit d’abord le cinéma pour renouer finalement avec sa sacralité. La crise de l’image, puis du verbe, est devenue une revendication du temps suspendu. Le metteur en scène devient bohème et offre un récit d’itinérance, qui se compose à mesure du voyage perçu à l’écran. La boussole remplace le script. Pour cet ultime voyage, le réalisateur s’affranchit de tout scénario et élabore son film au gré du voyage. Il laisse libre court à l’improvisation de ses deux comédiens, Rüdiger Vogler et Hanns Zischler. L’un est Bruno, réparateur de projecteur en perpétuel mouvement le long de la route, au volant du camion qui lui tient lieu d’habitation. L’autre est Robert, un homme qui a quitté la société moderne pour s’échouer sur les rives du Rhin. Ensemble, ils partagent un bout de chemin le temps de quelques jours. Ils investissent ces terres exclues de la modernité, à la frontière de la RDA. Les lignes blanches défilent sur le bitume. Les arrêts ponctuels parsèment leur évasion et leur renoncement à une vie ordinaire. Deux insouciants errants se défont des considérations usuelles pour s’abandonner à l’asphalte. 

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Hanns Zischler et Rüdiger Vogler dans les rôles de Robert et Bruno

Si l’itinéraire est inscrit à l’avance sur la feuille de route de Bruno, Au fil du temps prend l’allure d’une fugue où se côtoie légèreté et gravité. Le périple est une ligne continue qui invite ses protagonistes à se soustraire de la société conventionnelle. Ils arpentent les limbes défraîchis d’une véritable parenthèse délaissée dans la reconstruction germanique. Déjà explorée par Wim Wenders dans son premier film, L’angoisse du gardien de but au moment du penalty, la zone frontalière entre RDA et RFA est une lande d’usines désaffectées, de villages abandonnés et de collines désertes qui défilent à la fenêtre du camion. Dans un recoin du pays usuellement caché aux yeux de tous, un territoire agonise. La Trilogie de la route qui œuvrait jusqu’alors à une quête intime du cinéaste se conclut par un essai sur l’abandon de tout. Le paysage est en perpétuel mouvement et à peine un décor s’impose au spectateur, que le film le quitte dans une constante fuite en avant. Dans le purgatoire du monde occidental, Bruno et Robert se complaisent à errer, constamment à la marge. L’influence américaine ne s’exprime que par reliquats épars, allant d’un simple juke box troqué contre un projecteur à un bâtiment de béton brut où sont tagués les villes et les États lointains d’anciens soldats. Texas, Indiana, Kansas City s’imposent à l’écran, mais restent de vagues évocations d’un continent distant. Au volant, les airs folks s’enchaînent. Pourtant, Bruno confie ne pas saisir l’essence des mots avant que le réel ne lui impose une définition. Les USA ne sont qu’un rêve éloigné de cette bulle oubliée de tous, où se perdent les deux personnages principaux du film.

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Hanns Zischler dans le rôle de Robert

Au fil du temps se lance à la recherche d’un trait commun à chaque homme moderne, qui dépasse la simple psyché de ses protagonistes. Bruno et Robert se confondent en une seule entité à deux visages. L’un considère les ruines de son passé pendant que l’autre affirme son refus du futur. Néanmoins, tous deux personnifient un même allemand des années 1970. Wim Wenders  s’amuse de leurs ressemblances. Il les coiffe des même lunettes de soleils, il échange leur place au moment d’enfourner une moto, la destination de l’un devient le lieu de rencontre de l’autre, et plus profondément, il crée une fusion des caractères qui cimente leur cohabitation. Plus que tout, ils sont réunis par une anxiété commune contenue face au bonheur possible. Ils conjurent cette angoisse en insufflant de la folie à leur odyssée. Leur vie est détachée de toutes contraintes, jusqu’à celle du temps. Le planning du réparateur de projecteur n’est qu’un idéal fugace, le moment de la contemplation est constamment offert aux compagnons de fortune. Ils s’extasient dans une vie de lits de camps, de café médiocre et de costumes débraillés. Ils appartiennent aux grands chemins plutôt qu’à d’autres êtres, parfois au détriment de leur bonheur. Face à leur audace, la société semble morne. Ils se sont construits par l’évasion. Robert a fracassé l’image de l’honnête allemand moyen dans la rivière. Il a noyé sa Volkswagen et toute la pression d’une vie idéalisée. Régulièrement surnommé “le kamikaze”, il a fait l’ultime sacrifice du confort pour réclamer sa propre vie. Bruno est son initiateur. Il lui apprend à faire de chaque rencontre une nouvelle étape de l’autre voyage, celui purement introspectif.

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À la lumière des gens qu’ils rencontrent, Bruno et Robert écrivent leur propre récit. Le métrage se transforme en exploration de destins croisés autant qu’en excursion touristique dans une Allemagne marginale. Wim Wenders déplace le cinéma vers les lieux et les gens, plutôt que de les faire venir à lui. Il transporte les projecteurs vers cette terre atypique et les montre au plus proche des gens ordinaires. Le réalisateur cherche une atmosphère au-delà des mots, le parfum d’un microcosme social délaissé. Il se laisse bercer par l’indolence de la route, comme Bruno. Il confectionne une forme pure de mise en scène. À l’instar d’Alice dans les villes et Faux mouvement, Rüdiger Vogler devient son incarnation. À travers lui, il s’extirpe de la simple condition de metteur en scène pour s’approprier le film. Constamment ambivalent tout au long de sa filmographie, Wim Wenders est autant un grand enfant qu’un penseur du septième art. Il interroge néanmoins ses pulsions sauvages. La joie de ses personnages se teinte du spleen de ne rien établir. Au terme de la Trilogie de la route, il savoure la fin du voyage mais manifeste déjà l’envie de s’établir. Il s’enivre du périple mais laisse longuement planer son regard sur une galerie de personnages désœuvrés. Auprès de Bruno et Robert se montre une cohorte de gens qui n’aspire à rien ou qui ont tout perdu. La délivrance est grise, le monde à apprivoiser est brutal, les vies sont ternes. Au mouvement incessant du camion se confronte l’immobilisme des cœurs. Le prix à payer pour la désinvolture est la confrontation constante avec les solitaires au bord du chemin.

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Rüdiger Vogler dans le rôle de Bruno

Circuit fermé

Bruno et Robert sont contaminés par l’inertie des personnages qu’ils croisent. Le camion pourfend les nuits, pourtant les deux protagonistes se placent dans un état de stase sentimentale, à la lisière du monde. Leur seule certitude est un itinéraire zigzaguant le long des miradors et qui constitue l’unique ligne directrice écrite du film. Leurs cœurs sont quant à eux amorphes. La routine devient un confort traître dans lequel les esprits insurgés s’enlisent. La liberté a un coût émotionnel. Sans ancrage, la facilité ne séduit qu’un temps, avant que le regret de ne rien bâtir de tangible n’empoisonne les deux protagonistes. S’ouvrir aux autres est une souffrance qui se camoufle derrière le masque du rire de façade. Projetés en ombres chinoises depuis l’envers d’un écran de cinéma, Robert et Bruno se transforment en clown pour une école venue assister à une projection. Wim Wenders renoue avec les racines primitives du cinéma et avec l’art de l’humour visuel. Pourtant, loin des regards, ses personnages se confient par le verbe la peur mutuelle ressentie au moment de se livrer sur scène. 

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Plus que réellement libres, ils ont peur de faire face aux sentiments bruts. Ils fuient sur la route les mauvais souvenirs de leurs passions passées. Ils fabriquent leurs propres rituels répétitifs, érigent de nouveaux codes de conduite qui sont leurs nouveaux barreaux. Les héros d’Au fil du temps n’ont rien à offrir à ceux qui se confient à eux. Ils refusent de se raconter eux-mêmes, préférant se réfugier dans une boucle incessante de sentiments primaires. À Pauline, une caissière de cinéma qui lui témoigne de l’intérêt, Bruno impose la vision d’une séquence filmique montée par ses soins, qui se répète à l’infini, et qui capture des instantanés de violence et de plaisir charnel. Il se dissimule pour ne pas se dévoiler. Le septième art devient un grimage. 

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Lisa Kreuzer et Rüdiger Vogler dans les rôles de Pauline et Bruno

En renonçant au futur, les deux personnages principaux d’Au fil du temps décuplent l’intensité des blessures fondatrices de leur passé. Comme un traumatisme, les évocations de jeunesse s’invitent partout autour de Robert. À travers les journaux dont il se saisit régulièrement, il ressuscite en lui l’autorité de son père, rédacteur en chef d’une publication. Pour briser le cercle vicieux, les protagonistes doivent exorciser les mauvais démons et faire face à la résurgence d’un cadre familial conflictuel. Le film balaye les mythes de jeunesse. Il renie l’émancipation évoquée à l’âge adulte en ne faisant de cette autonomie fougueuse qu’une simple virgule douce-amère dans un tissu plus complexe de souvenirs. La virée sur la moto de l’adolescence de Bruno ne subsiste qu’un temps minime et elle mène vers l’impasse de sa maison maternelle. Le mal est plus loin dans le temps, dans les premiers âges, dans l’expérience partagée par Bruno et Robert d’une cellule familiale défaillante. Tous deux revisitent les décors de leurs propres tragédies, tous deux se confrontent à la souffrance viscérale, tous deux cherchent la paix sur une terre de conflit. Le vent aventureux qui caresse les parois du camion se tait au moment de marquer l’arrêt. Seules les larmes de mélancolie sur le porche d’une maison dissimulée aux yeux des passants se perçoivent. Deux hommes pleurent ce qu’ils ont été, incertains de ce qu’ils sont devenus. La caméra de Wim Wenders saisit l’invisible. La camionnette utilitaire devient son vaisseau pour arpenter les ruines des temps révolus et rebâtir les maisons. Robert ne voit le logis de Bruno, mais bientôt le film en saisit la moindre pierre, faisant émerger de l’oubli les abris d’une enfance lointaine. 

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Rüdiger Vogler dans le rôle de Bruno

Au cœur des années 1970, le cinéaste s’empare et dénonce la volonté d’une partie du peuple allemand de digérer son passé. L’intimité camouflée de ses tristes héros personnifie une capacité à faire abstraction des événements, propre à tout le territoire exploré dans le métrage. Toute une terre survivante se dessine sous les pas des personnages principaux. Comme eux, elle est privée d’avenir et dès lors condamnée aux récurrences du passé. À plusieurs reprises, le fantôme du nazisme est invoqué, d’abord sous les traits d’un vieil homme qui ne cache pas ses anciens idéaux, puis plus métaphoriquement à travers une bougie reproduisant le buste de Hitler. Au fil du temps est conscient des plaies de l’histoire, il invite ses personnages à consumer la chandelle. Néanmoins, dans une quête d’identité nouvelle, le film refuse d’entretenir l’ombre sur la violence passée. Wim Wenders met en scène l’abjection absolue et s’en joue plutôt que de l’ignorer, pour mieux la désamorcer.

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Lisa Kreuzer et Rüdiger Vogler dans les rôles de Pauline et Bruno

Tout le film est imbibé du souci de représentation d’un ensemble large de choses d’ordinaire cachées, par le prisme filmique. Le véhicule utilitaire de restauration de la machinerie cinématographique jette la lumière de ses phares sur l’insondable crudité de la tristesse. À la rencontre d’un veuf qui a perdu sa femme dans un accident de voiture, Bruno et Robert lui accordent une oreille en limitant leurs commentaires. Ils lui offrent leur temps, leur unique possession, pour recueillir sa parole. Wim Wenders est quant à lui résolu à montrer à l’écran ce que l’homme dans la détresse refuse de voir. Au fil du temps laisse voir la carcasse du véhicule encastrée dans un arbre, alors que le mari effondré détourne le regard. Le cinéma devient une illustration nécessaire de la nature macabre de la vie. Achevant de faire de la Trilogie de la route un ensemble cohérent sur la recherche d’un langage des sentiments profonds, ce dernier volet ne questionne plus la vertu du septième art, il en affirme l’extrême nécessité. Le réalisateur est conscient de la fragilité de sa discipline : tout ne tient qu’au réglage minutieux de la minuscule croix de malte d’un projecteur, montrée à l’écran. 

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Rüdiger Vogler dans le rôle de Bruno

Le cinéaste sait aussi parfaitement que le cinéma allemand se cherche un nouvel esprit, qu’il est brisé, et il invite Bruno, son incarnation, à le réparer. Le metteur en scène n’ignore pas non plus la vacuité de certains films, absents de narration comme l’est la pornographie projetée dans une salle, ou absolument ennuyeux comme un métrage diffusé dans un autre village et dont ses personnages échappent à la séance. Wim Wenders épouse sa quête d’un nouveau langage. Sa grammaire est le fruit de sa fascination pour Bruno, l’artisan du septième art, l’ouvrier, le technicien. Elle se nourrit aussi de Robert, le linguiste qui lance une tirade passionnée au mystère et à la spiritualité de chaque lettre lors de l’apprentissage de la lecture. Au fil du temps assimile mais délaisse le passé. Le film s’ouvre sur Robert qui déchire une photo de son ancienne vie. À part égale, le métrage refuse l’émergence d’un avenir tout tracé, lorsqu’en conclusion, Bruno détruit sa feuille de route. Quelque chose doit changer immédiatement pour Wim Wenders, un art nouveau de la poésie du réel doit naître. Sa Trilogie de la route est une recherche de cette grammaire encore en gestation, Au fil du temps est le film qui se rapproche le plus de ce but salutaire.

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En bref : 

En errance sur les terres qui l’obsèdent au début de sa carrière, Wim Wenders dilue l’ivresse de la liberté dans le flacon de la nostalgie. Affirmant ses contradictions, Au fil du temps est l’affirmation de ses deux facettes : l’une enjouée et vivante, l’autre réflective et grave.

Au fil du temps est disponible en Blu-ray chez Carlotta Films, dans le coffret La Trilogie de la route qui comprend également Alice dans les villes et Faux mouvement avec en bonus : 

Nicolas Marquis

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