Reflet : The Descent
The Descent affiche

2005

Réalisé par : Neil Marshall

Avec : Shauna Macdonald, Natalie Mendoza, Alex Reid

⏱️Temps de lecture de l’article : 8 minutes

Traces d’hémoglobine sur la roche, oxygène en manque, parois de plus en plus étroites : en 2005, le cinéaste Neil Marshall s’empare du sentiment brut de claustrophobie pour imposer The Descent, une expérience brutale dans le paysage horrifique. Son métrage renoue avec la peur primaire de l’enclavement fatal. Six femmes sont au cœur de son œuvre. Autant de vies mises en péril par l’insondable noirceur des cavernes des Appalaches, autant de destins menacés par les présences qui rôdent dans l’ombre. Neil Marshall enferme et oppresse. Il éprouve les corps et les comprime. Il transforme la promiscuité en exaltateur de la terreur. Plus que tout, il met à feu et à sang l’amitié qui unit ses héroïnes. Il déchire dans les ténèbres les liens factices et réveille la nature profonde. En quête de sensations fortes, ces spéléologues découvrent l’ultime frisson, celui de la lutte jusqu’au dernier souffle. Pour Sarah, interprétée par Shauna Macdonald, la mort est déjà une compagne proche. Depuis le décès tragique de son époux et de sa fille dans un accident de voiture, elle vit avec ses propres fantômes. Dans la pénombre de la grotte, ses monstres ont une forme nouvelle, ils chassent une à une les six amies, ils s’agrippent aux plafonds et aux murs. Ils deviennent des abominations aveugles et affamées.

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Natalie Mendoza et Shauna Macdonald dans les rôle de Juno et Sarah

La prison de pierre

The Descent explore un cadre restreint et plonge dans le dédale de pierres. Il laisse ses protagonistes ramper dans les venelles caverneuses. La caméra de Neil Marshall s’installe dans les endroits les plus étroits, là où même une main désespérée ne peut s’introduire. Avec distance, il contemple de sa cachette la compression des corps sur un rythme lent et éprouvant. Dans une succession de visuels, il minimise la présence des actrices à l’écran. Il laisse la roche les dévorer. Un risque initial s’installe avant l’accélération du rythme du montage et l’exaltation de la pulsion de survie. Sa bulle narrative est coupée de tout et dans le noir des tréfonds de la terre, il fait des lumières des torches les seules guides visuels. L’obscurité décrite comme plus ténébreuse que la plus indicible des nuits, frappe la pellicule. Une ombre permanente imbibe le film. Elle se révèle omniprésente à l’image. La zone d’intérêt est alors restreinte, seulement éclairée par l’opportunisme d’une lampe frontale et le plus souvent à la découverte de l’horreur de ce qui se niche dans le noir. Être aveugle serait une condamnation à mort, mais voir est une malédiction, une plongée dans l’enfer caché sous l’enfer des Appalaches. L’eau qui suinte sur le granit et les corridors minuscules qui compriment les poumons essoufflent le spectateur, plongé sensoriellement dans le martyr des héroïnes de The Descent. Le chemin est unique. Il est tracé à l’avance. La crainte de l’impasse au bout des épreuves persiste en permanence. Avant même l’émergence des créatures des souterrains, le risque d’un accident contrarie l’évolution chaotique. Six trompe-la-mort parient leurs vies avec un démon géologique, et symboliquement, le long métrage fauche d’abord la plus excentrique et désinvolte des amies. Le péril est à chaque virage de la caverne, au premier glissement de terrain. Les fulgurances horrifiques sont autant d’échos au passé de Sarah et à l’inattendu du trépas. La mort l’a frappée au moment le plus anodin, elle se rappelle à elle à chaque seconde d’inattention. L’accident introductif du film annonce ainsi une règle essentielle du métrage : une fraction de seconde suffit à sceller le destin. Aux tubes qui ont transpercé le mari de l’héroïne, The Descent oppose ceux dans lesquels plonge la veuve. La confusion est entretenue par l’affirmation progressive d’une femme qui vit au plus près de l’au-delà.

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Saskia Mulder et MyAnna Buring dans les rôles de Rebecca et Sam

Neil Marshall s’érige en sinistre augure de son propre film. Avant la plongée vers le monde de l’effroi, il fait énumérer les risques de la spéléologie à l’un de ses personnages, comme autant de commandements maléfiques qui frappent par la suite les protagonistes. The Descent prédit ses supplices comme une terrifiante promesse. Le cinéaste s’amuse même par instantanés à les communiquer frontalement au spectateur. Le cloisonnement frappe dans des surcadrages drastiques et sévères. La désorientation s’éprouve lors de diaboliques arabesques, durant lesquelles plafond et par terre se confondent et s’inversent par la rotation infernale de la caméra. Les repères concrets sont confisqués, jusqu’à la certitude de ce qui est perçu. Par nature, tout ce qui est vu peut être un obscur mirage dans le métrage. Paranoïaque, Neil Marshall défie la moindre certitude sensorielle ou émotionnelle. Tout est mensonge potentiel. Le tissu social de son film est déchiré par les secrets, les tabous, et les absences. À chaque mort métronomique précèdent une tension affective et une rupture verbale qui isolent toujours un peu plus Sarah. Le fantasme de la fusionnalité entre les femmes intrépides est une tromperie, comme le phosphore sur la roche qui se confond avec une lumière du jour confisquée. La réalité est dans le noir. Elle est individuelle et animale. L’instinct de survie en territoire hostile s’affranchit des déguisements d’amitié et laisse à vif les trahisons passées.

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La bête à l’intérieur

À nue et défaites de toute autre expression que la pure bestialité, apparaissent les créatures de la terre. Elles sont nichées au plus profond de la cave. De roches jusqu’alors, The Descent bouleverse lentement son esthétique pour se faire animal. La grotte recompose sa texture. La pierre devient os et sang. Le froid devient organique. Les pieds foulent les cadavres des êtres qui se sont égarés dans la tanière des dévoreurs. Neil Marshall éclabousse le métrage des viscères de l’abomination absolue. Les infrarouges d’un caméscope présent dans le film permettent aux protagonistes de percer les secrets de la pénombre. Pourtant, sur le minuscule écran dans l’écran, seule l’horreur se dévoile. Le métrage radicalise son horreur et épouse une représentation insoutenable de l’effroi. Au plus profond de terre, le péril fait sa mue. La prédation se substitue à l’oppression physique. Le film élargit son cadre. Néanmoins, malgré l’ouverture sur des espaces plus larges, l’étouffement est maintenu. La simple présence des personnages dans ce charnier putréfiant est un risque mortel. Le moindre bruit peut trahir leur présence aux créatures aveugles. Dans l’enfer allégorique, les démons ont perdu leur capacité à voir clairement les figures encore vivantes, mais elles sont à l’écoute de la moindre de leur dissension. Presque évanouies dans les artères minérales, elles survivent dans les ombres, en créatures de pulsions brutes et de besoins primaires. Leur tanière est le point culminant d’une montée en gamme macabre. La faucheuse plane sur l’ensemble de The Descent et s’immisce à la surface au début du récit. À l’écran, des impacts de balles et la carcasse d’un cerf dévoré par des vers désacralisent les terres des Appalaches. Plonger dans ses souterrains devient alors une exploration du domaine des spectres.

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Sarah investit l’antre maudite comme elle revisite son propre passé. La mort devient une présence incarnée et tangible, voisine de son deuil imperceptible et omniprésent. Dans le secret des alcôves, les réminiscences de la présence fantôme de sa fille s’invitent à l’écran et brisent l’unité esthétique tout en conservant le trouble dramatique. Deux conceptions voisines de l’au-delà se mélangent. L’une est purement inhumaine et violente, l’autre est absolument illusoire. La grotte devient les limbes intimes d’une mère inconsolable. Vaincre le danger sous une apparence entièrement fruste est un triomphe sur le deuil et l’intoxication par la tristesse. La violence retournée est une revanche. Sarah s’émancipe de son chagrin. Sarah se libère de l’emprise de la faucheuse. Sarah revit en tutoyant la mort. Elle gagne sa course contre la nuit qui la poursuivait à l’hôpital dans une séquence purement onirique. L’hallucination est comme un préambule à la remise en cause permanente du réel qui s’installe dans la grotte. Dans le domaine du noir opaque, elle s’extrait d’une réalité étouffante. À de multiples reprises, elle s’extirpe des entraves qui s’imposent à elle : elle se dégage d’un tunnel qui s’effondre, elle se défait de la poigne d’une créature, elle émerge d’un bain de sang comme on ressuscite après le supplice, enfin elle sort du ventre de la terre et rejoint un ciel absent jusque-là. Humainement, elle se dépouille de certaines attaches amicales toxiques et de l’influence néfaste d’un mari dont le souvenir est tronqué par le mensonge. Sarah est une nouvelle femme, fière de sa renaissance, mais terriblement seule au bout de sa course contre la mort. Même le confort de la victoire se teinte de gris. Le pacte entre Neil Marshall et le spectateur est celui de l’abstraction. Puisque tout est potentiellement faux, alors rien ne peut être complètement vrai. Il ne reste de l’excursion dans les Appalaches qu’un voyage introspectif total pour Sarah. Réalité et cauchemar sont indissociables, et les ténèbres se rappellent à elle dans le dénouement du métrage. Il ne reste de sa lutte qu’une mise en évidence de l’omniprésence de la mort pour l’endeuillée. Une emprise infectieuse du deuil menace à jamais sa survie. Il n’y a plus d’horizon pour celle qui s’est perdue dans le labyrinthe sanglant.

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Shauna Macdonald dans le rôle de Sarah

En bref : 

Violent, rude et oppressif, The Descent s’aventure dans le dédale du deuil et laisse sur la pierre le sang des endeuillés.

Nicolas Marquis

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