Point limite
Point limite affiche

(Fail Safe)

1964

Réalisé par: Sidney Lumet

Avec: Henry Fonda, Walter Matthau, Dan O’Herlihy

Film vu par nos propres moyens

1962: le monde est au bord de la Troisième Guerre mondiale. Alors que les tensions entre USA et URSS sont plus vives que jamais, les forces russes installent plusieurs batteries de missiles aptes à toucher le territoire américain, sur l’île de Cuba. Durant de longues heures, le président Kennedy et son homologue Khrouchtchev négocient pour éviter que le point de non retour ne soit franchi. Toutefois, si l’escalade militaire effrayante entre les deux nations attise toutes les craintes, la question des communications entre les deux plus grandes puissances mondiales se pose: faut-il installer une ligne directe entre les deux camps ennemis pour faciliter les échanges ? Il faudra attendre une année supplémentaire pour que le célèbre “téléphone rouge” soit mis en place pour la première fois, mais l’idée est déjà dans de nombreuses têtes, y compris celles des romanciers Eugene Burdick et Harvey Wheeler.

En pleine crise des missiles de Cuba, les deux auteurs imaginent une histoire, publiée dans le New York Times, dans laquelle l’humanité se retrouve dos au mur. Alors que les forces militaires américaines se félicitent de leur modernité et de leur sophistication, une avarie électronique transmet par erreur l’ordre à un bombardier de lâcher une ogive nucléaire sur Moscou. Dans l’incapacité de rappeler l’avion, le silence radio faisant partie de la procédure, les décisionnaires confrontent leur opinions en attendant l’heure funeste: alors que certains désirent le déploiement total de l’armée, pour prendre l’ennemi par surprise, d’autres essayent tant bien que mal de trouver une solution, aussi précaire soit elle, pour abattre l’appareil. Suspendus au téléphone, les deux plus hauts dirigeants des USA et de l’URSS (dans une évocation à peine voilée de Kennedy et Khrouchtchev), tentent de parvenir à un accord. Quelle sera l’issue du conflit, tandis que des millions de vies sont dans la balance ?

En 1964, Sidney Lumet s’empare de la nouvelle et confie le scénario à Walter Bernstein pour nous livrer son film Point Limite, un ami de longue date du réalisateur depuis ses expérience télévisées, et celui qui l’avait déjà accompagné sur Une espèce de garce. Seulement voilà, l’histoire du long métrage ne saurait être racontée sans évoquer la course contre la montre qui s’engage entre Sidney Lumet et Stanley Kubrick. Les cinéphiles aguerris ne s’y trompent pas, Point Limite partage un concept presque identique, et de nombreuses similarités avec Docteur Folamour, même si les romans d’origine ne sont pas les mêmes. Une véritable rivalité née en coulisse entre les deux génies du 7ème art, poussant Stanley Kubrick à tout faire pour sortir en premier son film, ce qui portera préjudice à l’accueil public de Point Limite. Pourtant les deux œuvres se font radicalement différentes dans leur approche: outre le fait que l’erreur est purement humaine dans Docteur Folamour, Stanley Kubrick utilise la grammaire de la satire pour capter son public, là où Sidney Lumet impose la chape de plomb du drame.

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À plus d’un titre, Point Limite marque une certaine révolution dans le cinéma de son réalisateur. Alors que Sidney Lumet porte encore à l’époque la réputation de metteur en scène de théâtre filmé, il sait qu’il a atteint une forme de quintessence de ce langage filmique avec Long voyage vers la nuit et qu’une rupture doit se produire. Le prêteur sur gages et son jeu temporel esquissait déjà les prémices de cette métamorphose, Point Limite la confirme. Hors de question pour l’artiste de s’appuyer sur un huis clos, son installation machiavélique se joue dans une multitude d’endroits que seul le téléphone réunit. Pas non plus de trajectoire de personnage longuement théorisée, son film est choral, parfois sans réel rôle principal, davantage un récit sur une situation que sur des hommes.

Visuellement, Sidney Lumet  qui jouait jusqu’à présent la carte de la retenue et de la “mise en scène invisible” se révèle tout aussi éclatant. Les écrans géants où apparaissent les visions schématisées des avions écrasent de leur grandeur des protagonistes perdus dans la tourmente. Réduit au simple rôle d’observateurs impuissants, ils restent en marge de notre champ de vision, esclave des événements. Plus criant encore apparaît la scène d’ouverture, véritable note d’intention du film, exposant une séquence de tauromachie dont cauchemarde le soldat Blackie (Dan O’Herlihy). Ici Sidney Lumet propose des distorsions de l’image perturbantes, émulant parfois les négatifs d’un appareil photo. La scène se révèle clé: l’interrogation du long métrage y est posée. Sur l’échiquier mondial, qui est le taureau, et qui est le torero qui le met à mort ? Pour nous rappeler sa problématique, Sidney Lumet réplique ce procédé au moment de montrer les avions (en s’appuyant sur des images d’archives, l’armée US ayant refusé de collaborer).

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Toutefois, Point Limite reste un film qui s’attache à l’humain, toute la détresse et l’urgence du film repose sur les visages torturés de ses acteurs, en sueur et marqués, souvent filmés en plans très serrés, parfois dans un mouvement abrupt de la caméra. Si Sidney Lumet critique bien l’automatisation à outrance et le pouvoir de l’informatique qui pointe son nez en 1964, il place les hommes comme premiers responsables de la situation. Ce sont eux qui ont approuvé, testé, et mis en application un système dont ils ne comprennent pas tous les ressorts. “Elles ne pensent pas comme nous, nous faisons confiance à leur jugement” lance un intervenant en parlant des machines, comme un constat d’échec, alors qu’en arrière plan les soldats s’affairent comme des robots. Nous sommes tous coupables.

La logique de l’obéissance militaire, toute aussi mécanique, est également âprement critiquée. Point Limite met en scène des personnages poussés dans leurs derniers retranchements, dont le noir et blanc très marqué de l’image accentue les affres moraux. Au bord du gouffre, ceux contrariés par les ordres finissent invariablement par craquer, alors que les ordres vont à l’encontre de ce pour quoi ils ont été lobotomisés par un système va-t’en guerre. Seul semble résister le président (Henry Fonda), dernier garant de l’ordre et de la réflexion, mais il a le doigt sur un barrage prêt à céder, prisonnier des circonstances. Le comédien qui avait été le chevalier blanc de Sidney Lumet dans 12 hommes en colère, celui qui accomplissait un miracle, est ici face à sa propre impuissance, perpétuellement confronté à la “Doomsday Clock” dans un décor minimaliste. À noter que c’est l’une des trois fois dans sa carrière que Henry Fonda interprète un président américain, faisant de lui la figure emblématique de rôle particulier.

L’autre parallèle intriguant avec 12 hommes en colère réside dans la place qui est consacrée aux femmes. Le premier film de Sidney Lumet n’en comportait aucune, la gente féminine ne pouvant pas être juré à l’époque, et soulignait, peut être malgré lui, l’inégalité des tribunaux. Le même cas de figure se pose en ce qui concerne l’armée: les femmes occupant des postes influents au sein de l’armée ne seront en place que de nombreuses années plus tard. Toutefois, le cinéaste choisit de mettre en scène ces dames, mais dans des rôles restreints, qui incarnent en général la population civile. Aux fous de la gâchette, qui rêveraient d’appuyer sur le bouton rouge, Sidney Lumet réserve littéralement une gifle. À ceux qui vivent dans la terreur de la guerre, le réalisateur se charge de souligner leur désarroi.

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Dans l’empire masculin qui constitue l’essentiel du film, Point Limite dégage deux courants de pensée diamétralement opposés, dont l’affrontement est l’acmé du long métrage. D’un côté, Walter Matthau campe un consultant spécialisé dans les guerres nucléaires: il est le calculateur, le mathématicien, celui qui ne vit que par le chiffres. Que lui importent 60 millions de morts si la guerre est gagnée. Face à lui, Dan O’Herlihy en militaire est le penseur, celui qui ne se soustrait pas à son devoir mais qui possède la vérité du cœur et de l’âme. L’ironie de Point Limite est de faire du civil un belligérant, et du soldat un pacifiste.


Au moment de conclure cette séance, alors que notre monde bel et bien réel se déchire à nouveau et connaît un regain de tension international, une multitude de questions se pose, et on constate tristement que Point Limite n’a pas vieilli. La survie du plus fort, mais à quel prix ? Dans une scène d’introduction, le long métrage évoque avec ironie les survivants d’une potentielle guerre nucléaire: les employés de bureau et les prisonniers. À quoi bon la force de frappe si au bout du compte il ne reste rien de la civilisation ? Mais plus glaçante encore est la conclusion et son application à notre vie actuelle. Qui a actuellement le doigt sur le bouton rouge ? A-t-il besoin de l’excuse d’une avarie technique pour déclencher son courroux ? A-t-il une once de la vertu d’Henry Fonda ? Les réponses nous les connaissons tous, seul reste l’effroi.

Point limite est édité par Rimini.

Film charnière de la filmographie de Sidney Lumet, Point Limite marque la mutation d’un cinéaste qui fait évoluer son art, et qui interroge acidement la situation géopolitique de son époque… et de la notre !

Spike

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