La main de Dieu
La main de dieu

(È stata la mano di Dio)

2021

Réalisé par: Paolo Sorrentino

Avec: Filippo Scotti, Toni Servillo, Teresa Saponangelo

22 juin 1986, Mexico. L’Argentine et l’Angleterre s’affrontent en quart de finale de la Coupe du Monde. Alors que le score est encore vierge et la partie serrée, un geste devenu iconique va survenir à la 51ème minute de jeu. Sur un long ballon envoyé dans la surface, Diego Maradona monte au contact face au gardien britannique Peter Shilton. Trop petit pour atteindre le ballon de la tête avant son vis-à-vis, le prodige sud-américain tend alors le bras pour toucher le cuir de la main et ainsi le propulser dans les buts adverses. Le corps arbitral ne décèle alors pas la tricherie manifeste, reconnue depuis par Maradona lui-même, et valide injustement le but. Ce fait de match, qui permettra à l’Argentine de continuer son parcours jusqu’au sacre, se voit alors attribuer un nom qui restera gravé dans l’Histoire du sport: “La main de Dieu”.

En même temps, à l’autre bout de la planète, plus précisément à Naples en Italie, ville dont Maradona défend les couleurs en club, les habitants sont massés devant leur télévision et vivent au rythme des exploits du Pibe de Oro comme si il était un joueur de la Squadra Azzura. C’est sur le tempo des chants de fête d’une véritable liesse populaire que vibre la cité, et au milieu de la foule, un jeune homme qui voue un culte tout particulier à Maradona ne sait pas encore qu’il deviendra un grand cinéaste, influencé par cette amour du football. Ce garçon de 16 ans, c’est Paolo Sorrentino, et contrairement à ce que pouvait laisser entendre le titre de son dernier film, La main de Dieu, disponible sur Netflix, ce n’est pas du sportif récemment disparu et à jamais légendaire dont il sera question, mais bien du réalisateur lui-même. Entre anecdotes de famille légères et traumatismes, de ses espoirs à ses angoisses, du rêve au cauchemar, Paolo Sorrentino se livre à l’exercice de l’auto-biopic.

Obsessions

Avec cette œuvre fatalement très personnelle, Sorrentino réduit donc Diego Maradona à un simple élément de contexte, mais qui aura une importance capitale sur la ville de Naples que l’auteur magnifie. Toute la population, pourtant disparate, est unie derrière les dernières nouvelles liées au footballeur qui se succèdent inlassablement et qui marquent un positionnement temporel clair, puisqu’on connaît aujourd’hui les réponses à ces questions: signera-t-il dans le club local comme l’affirment les rumeurs? Oui. Brillera-t-il lors de la Coupe du Monde mexicaine? Oui. Conduira-t-il Naples vers le titre en série A? Oui aussi. Le cinéaste réaffirme à nouveau son amour du ballon rond pour planter son décor, comme lors de L’homme en plus par exemple, son premier film.

Mais tout cela semble bien accessoire et passerait au second plan dans l’odyssée intérieure de Paolo Sorrentino si le metteur en scène n’utilisait pas également ces éléments narratifs pour offrir une représentation enchanteresse de sa ville natale. Les drapeaux bleu et blanc se marient avec l’architecture des bâtiments anciens, bordés par une mer azur insondable. Dès le plan séquence initial grandiose, on saisit que l’artiste utilise la grandiloquence naturelle de son cinéma et de son image léchée pour clamer sa passion pour ces lieux qui l’ont vu grandir et pour ce peuple qui est le sien.  

La main de dieu

Dans cette foule, une autre obsession du cinéaste se dégage: sa fascination pour les femmes. C’est une fois encore dans son approche graphique que Sorrentino émerveille autour de cette autre constante de sa filmographie, mais jouant parfois la carte de l’audace. Si on s’attendait à voir à nouveau le corps nue de certains personnages féminins à la beauté sculpturale mis en valeur par le réalisateur, dans des plans qui font la part belle à leurs lignes naturelles, La main de Dieu ne sera jamais dans une extase déraisonnée. Paolo Sorrentino ne convoque pas que l’idéal qui fait fantasmer son héros, il propose également d’autres variations: le peuple de Naples n’est pas singulier, il est pluriel. Balayant par moment les gravures de mode, l’artiste nous propose un regard tout aussi compatissant sur des femmes plus âgées et à la peau ridée par des années de dur labeur, ou bien sur des corps tout en rondeur pourtant loin des standards mais que Paolo Sorrentino semble aimer tout autant.

Ville sacrée

Proche de l’humain, l’auteur n’oublie pas le mystique. La ville qui l’a vu naître entretient un lien très fort avec la religion catholique et Sorrentino ne va pas le renier. Parfois dans la métaphore, comme dans les scènes d’apparition d’un Saint millénaire ou d’un moine légendaire, parfois dans le concret comme lorsqu’il nous offre un curé pour surveiller une cour d’école, le cinéaste épouse cet aspect de Naples. N’est ce pas là le cloître d’un monastère qu’on aperçoit? Ou bien ici une croix qui orne un bâtiment? La force du long métrage réside probablement dans la mise en parallèle de cette religion reconnue avec deux autres formes de culte: celui du football puis plus succinctement du cinéma. Les napolitains communient autant à l’église qu’au stade.

La main de dieu

C’est avec cette mise en perspective que la signification profonde du titre du film nous apparaît, loin de la référence sportive. Quelle main a tracé le parcours chaotique de celui qui campe le jeune Sorrentino. Quel est le dessein profond des joies et des peines qu’on lui inflige? Pourquoi son avenir s’écrit-il parfois en pointillé et pourquoi sa famille se fragilise derrière l’amour profond qui semble unir ses membres, au-delà des quolibets? Paolo Sorrentino fait le pari un peu fou d’offrir un coming-of-age marqué par ce degré de lecture supplémentaire, très spirituel.

Famiglia

Il est aisé de voir dans La main de Dieu un formidable élan de passion que Paolo Sorrentino adresse à sa famille, aussi imparfaite qu’attachante. De la tante exhibisioniste à la grand mère injurieuse, de son père  bienveillant à sa mère dévouée, le cinéaste unit ses personnages par un amour profond et inaliénable malgré les épreuves de la vie. Comme un symbole, il est bien délicat dans la phase initiale du récit de distinguer un véritable personnage principal dans le film, avant que l’œuvre ne se centre sur le jeune homme porteur de l’histoire. Paolo Sorrentino offre d’abord une forme de long métrage choral où chacun affirme ses qualités et ses défauts et où les autres s’en moquent gentiment.

La main de dieu


Cet humour permanent vient se mélanger aux larmes dans un assemblage de ton très italien. Du rire aux larmes en un claquement de doigt, à travers ses souvenirs et ses fantasmes, Sorrentino trouve un équilibre savant où chaque scénette vient apporter une toute petite touche de nuance supplémentaire. Impossible à dire au terme du film si on a vu un film optimiste ou pessimiste, ne subsiste finalement que le souvenir d’une œuvre complète et subtile, douce et amère comme la vie, tout simplement.

Le style Sorrentino n’est probablement pas dédié au grand public et l’auteur s’en moque. Il livre ici un film a cœur ouvert, d’une beauté formelle exquise, où ses souvenirs sont offerts aux publics dans une véritable mise à nue.

Spike

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