La Belle Noiseuse
La Belle Noiseuse affiche

1991

Réalisé par : Jacques Rivette

Avec : Michel Piccoli, Emmanuelle Béart, Jane Birkin

Film fourni par Potemkine Films

Habité par une fascination constante pour Balzac, Jacques Rivette a régulièrement fait de son cinéma une révérence à l’illustre auteur. Dès 1971, le cinéaste s’inspire librement de L’histoire des Treize, qu’a signé l’écrivain, pour livrer un de ses longs métrages les plus fous, Out 1 et ses quatorze heures de film. En s’attelant à l’élaboration de La Belle Noiseuse, sorti en 1991 et désormais disponible en Blu-ray chez Potemkine Films, Jacques Rivette transpose à l’écran, dans un exercice de modernisation de l’intrigue, un autre ouvrage de Balzac : Le Chef-d’œuvre inconnu. Avec un brin d’ironie et de prophétie mutine, le réalisateur avait déjà succinctement fait référence à l’écrit dans son précédent film, La Bande des quatre, et sa divination se concrétise deux ans plus tard. S’il est alors permis d’imaginer que ce projet est celui d’une vie pour cet apôtre de La Nouvelle Vague, et si c’est d’ailleurs ce film qui est aujourd’hui souvent cité en premier lorsqu’on évoque le cinéma de Jacques Rivette, le réalisateur ne perd pas la fougue libertaire qui anime son cinéma. Outre la durée conséquente de l’œuvre, témoin d’un constant affranchissement des normes chez le metteur en scène, une grande place est laissée à l’improvisation. La trame reste proche du Chef-d’œuvre inconnu, mais le tournage se fait sans script à proprement parler. Chaque journée de travail est dictée par les résultats de la veille, alors que Jacques Rivette filme les scènes dans l’ordre chronologique. Toute la place est donnée à son casting pour laisser libre cours à ses envies et intuitions, dans une relation d’échange équivalente entre réalisateur et acteurs, qui se retrouvera par ailleurs dans les grandes idées mises en scène par La Belle Noiseuse

Au cœur de la distribution prestigieuse, Michel Piccoli et Emmanuelle Béart livrent des performances sublimes, qui les poussent dans une mise à nue totale. Pour la comédienne, l’expérience est si bouleversante que revoir le long métrage aujourd’hui lui est presque impossible. Dans un mariage de tous les arts, et alors que la peinture est au centre de l’intrigue, un autre participant se joint au projet, l’artiste Bernard Dufour. Il prête ses propres toiles pour les besoins du film, mais également ses mains qui remplacent celles de Michel Piccoli par la magie du montage, s’activant à gratter le papier de sa plume, dans des séquences conséquentes où Jacques Rivette capture le génie créatif d’un dessin qui se construit.

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La Belle Noiseuse relate l’histoire de Nicolas (David Bursztein), un jeune peintre parisien qui se rend dans le Midi en compagnie de sa petite amie Marianne (Emmanuelle Béart) pour prendre conseil auprès du maître réputé Edouard Frenhofer (Michel Piccoli). Sur place, le couple fait la connaissance d’un artiste lunaire, qui a délaissé son travail depuis longtemps pour couler des jours heureux auprès de son épouse Liz (Jane Birkin). Mais la vue de Marianne ravive la flamme créative de Frenhofer. Captivé par la beauté de la jeune femme, il lui propose de poser pour lui et ainsi s’atteler à l’élaboration d’une toile, La Belle Noiseuse, que le peintre n’a jamais réussi à achever. Durant plusieurs jours, au long de séances où le corps et l’âme de Marianne sont mis à rude épreuve, les deux partenaires sombrent dans un tourbillon artistique. Néanmoins, leurs proches s’inquiètent de cette relation de travail qui confine à l’obsession.

Au centre des nombreuses réflexions du film, et alors que ce thème a souvent été théorisé par les auteurs de La Nouvelle Vague, La Belle Noiseuse interroge sur les moyens que possède un artiste pour capturer l’essence du vivant. Si les toiles de Frenhofer n’ont rien de représentations froides de la réalité dans une recherche d’exactitude picturale, elles sont habitées par une aura qui en font des objets hors du commun, presque organiques. Les corps torturés des œuvres du maître restituent une vérité de l’instant, dans une expérience sensorielle totale qui en a fait la renommée. Frenhofer lui-même évoque le besoin de “sang” sur une toile, utilisant là une image forte qui invite une notion de douleur. La souffrance fait partie intégrante du geste créatif, assimilé à un déchirement de l’être, et sans une forme de torture physique et mentale, impossible de saisir l’essentiel de la démarche artistique. La peine doit aussi bien être éprouvée par le peintre, affligé psychiquement, que par le modèle, dont le corps est pétri de douleur. Une relation de connivence dépassant l’entendement se noue sur l’autel de leur douleur, laissant transparaître un lien qui transcende les sentiments. La Belle Noiseuse restitue ce sacrifice créatif à travers les longues minutes de pose dans lesquelles Marianne souffre ostensiblement, tandis que Frenhofer cherche la vérité du corps. Plusieurs fois, cette union absolue est amorcée, à travers un zoom qui resserre le cadre sur Emmanuelle Béart, avant que le fil ne soit rompu. Ce n’est qu’après une confession de Marianne relative à sa jeunesse compliquée que la juste pose est trouvée par Frenhofer, comme si Jacques Rivette laissait entendre que pour parvenir au chef-d’œuvre espéré, la douleur physique ne suffisait pas, la compréhension de l’âme du modèle est nécessaire. Par ailleurs, le film fait des autres protagonistes des personnages aussi pourvus d’une âme d’artiste, mais qui se trompe dans son accomplissement. Liz est passionnée de taxidermie, mais son hobby ne lui permet de ne capturer que la mort, tandis que Nicolas, bien que peintre, ne confie travailler qu’à partir de photos, s’excluant par là même l’intensité du vivant.

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Bien qu’oscillant entre amour et haine, le contrat moral entre l’artiste et le modèle nécessite de maintenir une zone d’inconfort pour chacune des deux parties. Au cours de la première scène de pose nue, Frenhofer exprime textuellement cette volonté en confessant à son modèle qu’il est “plus gêné qu’elle”. Une trop grande complicité pousse au travestissement de l’accomplissement artistique et annhile la recherche de vérité. Conscient de cette vérité, le maître maintient la distance morale : lorsque Marianne se met à rire nerveusement au cours d’une séance, Frenhofer invite Liz à assister brièvement à la prochaine session, pour insuffler à nouveau de la gêne chez sa partenaire. La quête de la perfection réclame de l’artiste et de son modèle un sacrifice ultime dans lequel le sentiment n’a pas sa place : la plume tutoie “le grand maelstrom de la vie”, et chaque coup de pinceau est un pas de plus vers ce but. De plus, La Belle Noiseuse prive le peintre de la satisfaction de son travail : élaborer une toile est perpétuellement assimilé à un mal-être dont aucun plaisir ne ressort, et l’idée d’une mort métaphorique s’invite. L’artiste n’est que le vecteur d’un regard sur le monde, il n’est pas responsable de ce qu’il voit, à peine de la manière dont il le restitue tant Frenhofer semble esclave de ses pinceaux. Travestir la réalité pour satisfaire une audience, quelqu’elle soit, est une trahison ultime envers l’art.

Si la peinture est synonyme de dilemme pour Frenhofer, c’est une image assumée de la destruction personnelle qui est accolée à Marianne. Liz a beau la mettre en garde, lui confiant que son mari ne “l’épargnera pas”, la frondeuse fonce tête baissée vers cette vérité de l’âme. Elle est l’incarnation de la Noiseuse, ce mot d’ancien français signifiant querelleuse, avant même la première pose. Constamment rebelle, parfois colérique, Marianne se confond avec le sujet de la toile. Le long métrage lui accorde parfois même une plus grande influence sur l’histoire que Frenhofer : en proposant Emmanuelle Béart la narratrice du récit, Jacques Rivette fait de son film une mise en perspective de son cheminement personnel avant tout. Bien qu’elle y rechigne au début, les séances de pose deviennent pour elle une invitation au questionnement de soi, un événement cathartique, voire une transe absolue, comme lorsqu’elle confie perdre la notion de l’espace et du temps. L’élaboration de la toile compte davantage que sa vie privée, qu’elle délaisse obstinément, et la vérité du tableau est plus significative que ses élans du cœur. Nicolas ne peut pas lui permettre cette expérience transcendantale, son regard est encore trop juvénile et marqué par ses émotions. Seule la vision de Frenhofer, qui a déjà connu ce processus artistique, peut permettre à la belle d’aller au bout de sa démarche morale.

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Cette notion de temps accolée à Frenhofer ponctue constamment La Belle Noiseuse qui prend souvent des allures de course contre les années qui passent, à la recherche de l’idéal d’antan qui l’avait habité. Jacques Rivette fait de son protagoniste un personnage inscrit en dehors du temps, là où les autres intervenants y sont souvent rattachés. Ainsi, Frenhofer oublie les rendez-vous, brille par son retard, et ne vit qu’en fonction de son propre rythme. À l’inverse, Marianne et Liz affirment régulièrement leur ponctualité en évoquant textuellement des heures précises. Il est même possible de voir chez cette incarnation du peintre l’image d’un homme qui ne voit pas la peine qu’il inflige aux autres en n’obéissant qu’à ses propres règles et en tentant de réécrire le passé. Son épouse vit presque en solitaire, évoquant une relation à l’équilibre dans son isolement. Une pointe de détresse l’accompagne néanmoins lorsqu’elle témoigne de son amour pour une pièce de la vaste demeure, complètement vide, à laquelle elle est attachée parce qu’elle “ne sert à rien”. En se confrontant à Marianne et Nicolas, Frenhofer aperçoit une fenêtre vers son passé commun avec Liz, l’image d’un temps révolu où l’extase artistique les habitait et où son épouse était son modèle pour la première ébauche de La Belle Noiseuse. En saccageant son ancienne toile pour élaborer sa nouvelle, Frenhofer n’a pas conscience qu’il met à mort une partie significative de la construction de son couple, tout du moins pas avant que Liz ne le lui rappelle. Si dans un geste d’amour, il finit par se raviser, cette marche en arrière est synonyme de mort allégorique pour l’artiste, qui s’efface finalement devant son rôle d’époux.

Ce décès métaphorique de ce qu’il était, un peintre, pour ne plus être qu’un homme lui permet de rejoindre le groupe formé par tous les autres personnages, auxquels sont accolés des symboles funestes pendant tout le long métrage. Si l’artiste est immortel par essence, les autres protagonistes côtoient de près la perspective d’une issue fatale et implicite. Esclave du temps et de sa marche irrémédiable, Corbus, un ami de Frenhofer, s’écroule en plein repas tel un cadavre, victime d’une crise d’épilepsie. Liz manipule quant à elle un poison mortel, qu’elle conserve auprès d’elle car elle y voit une forme de beauté. Pour Nicolas, qui ne connaît pas encore la vérité de l’art, c’est le deuil de sa relation avec Marianne qui l’habite. Il est alors permis de se demander si La Belle Noiseuse voit un véritable peintre en Nicolas durant presque la totalité du film. Jacques Rivette lui donne finalement la place de l’aspirant sur le point de trouver l’illumination. En toute fin de long métrage, ce personnage finit par assimiler ce qu’est la création artistique réelle : au cours du dévoilement de La Belle Noiseuse dans une forme volontairement travestie par Frenhofer, Nicolas accuse son maître d’avoir produit un mauvais tableau. Alors que tout opposait les deux peintres au début du film, le plus jeune des deux comprend désormais ce qu’est la vérité picturale. Il a appris de Frenhofer, d’une façon qu’il ne soupçonnait pas, mais qui le marque à jamais.

Jacques Rivette livre un chef-d’œuvre avec La Belle Noiseuse. Dans une mise en perspective du geste créatif, le cinéaste offre un film sans concession, au tissu analytique ample et à la portée démesurée.

La Belle Noiseuse est disponible chez Potemkine Films, avec en bonus :

  • « La Belle Noiseuse, Divertimento » de Jacques Rivette, montage alternatif pour une diffusion TV à partir de prises non retenues pour la version cinéma
  • Analyse du film par Pacôme Thiellement, cinéaste et écrivain
  • Interview de Jacques Rivette par Frédéric Bonnaud, directeur de la Cinémathèque française
  • « Le scénario » par Pascal Bonitzer et Christine Laurent 
  • « Jacques Rivette, le veilleur : le jour & la nuit » collection « Cinéma de notre temps », réalisé par Claire Denis 

Spike

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