Faisceau : Dressé pour tuer
Dressé pour tuer affiche

(White Dog)

1982

Réalisé par : Samuel Fuller

Avec : Kristy McNichol, Paul Winfield, Burl Ives

Le réveil du fauve

Le sang rouge sur le pelage blanc. La bave sur les crocs de la bête ivre de rage. En 1982, Samuel Fuller tente de confronter son Amérique à la bestialité du racisme sous une forme primaire. Son pays croit avoir changé. Le souvenir des luttes des années 1960 est désormais lointain. Néanmoins, le réalisateur reste désespéré. Sous la toison du chien au centre de Dressé pour tuer, une résurgence des tensions ethniques écume sa haine entre ses babines. Le mépris violent de la différence est un monstre de poils, une expression pure des bas instincts qui fragmentent une société toujours en proie à ses démons. Le cinéaste griffe son audience. Il l’attrape à la jugulaire. Il déverse sur les trottoirs l’effroi et la mort. L’auteur dénonce et déconstruit le mythe d’une nation unifiée. Son art remet en perspective une réalité que beaucoup souhaitent alors camoufler. Réservée à des projections confidentielles pendant près de 25 ans, son œuvre dérange aussi bien les USA obscurantistes que les associations de lutte contre le racisme. Samuel Fuller refuse de travestir sa haine contre le fléau de la division. Déjà âgé, il veut violenter une dernière fois son public pour éveiller les consciences anesthésiées. Les aboiements tentent de tirer du sommeil un peuple qui se voile la face, mais la censure musèle l’alarmisme légitime. Un quart de siècle plus tard, son long métrage n’a rien perdu de sa pertinence. À la fin du XXème siècle, Dressé pour tuer est redécouvert et enfin considéré à sa juste valeur de brûlot sociétal contre les spectres de la discrimination et du suprémacisme. Errant dans la nuit, le canidé hante encore aujourd’hui les rues. Sa silhouette vagabonde toujours les artères de cités où l’intégration des minorités est menacée par la colère animale.

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En s’emparant d’une nouvelle de Romain Gary, inspirée de l’expérience américaine de l’écrivain, Samuel Fuller convoque le potentiel cathartique du cinéma. Son héroïne est une actrice sans succès, Julie, vivant seule dans les collines de Los Angeles. À la suite d’un accident, elle recueille chez elle un chien qui semble lui offrir de prime abord une protection contre une insécurité latente. Toutefois, l’animal n’est pas le complice qu’elle imagine. Conditionné pour attaquer les personnes à la peau noire, il a été maltraité pour faire de sa violence un instinct profond. Dans les allées de la cité des anges, il s’attaque aux hommes esseulés, mû par l’éducation de la haine. Julie refuse néanmoins de se défaire de son compagnon et de le condamner à la mort. Elle veut croire à sa réhabilitation. Elle sollicite l’aide d’un dresseur d’animaux destinés aux plateaux de tournage pour désapprendre au chien la colère qui l’habite. Le vieux propriétaire du refuge, Carruthers, refuse de croire à une guérison totale, mais son employé, Keys, est convaincu qu’il peut accomplir l’impossible. Le dresseur afro-américain consacre ses journées à tenter d’obtenir cette maigre victoire sur le racisme endémique. Il veut combattre et vaincre le mal dans l’arène, seul face à la bête.

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L’immonde bête commune

En exploitant la grammaire usuelle du film d’horreur, Dressé pour tuer confectionne un monstre bouillonnant sous une apparence affectueuse. Étrangement majoritairement diurne, le film refuse le secret de la nuit pour livrer en plein jour la bestialisation de l’épouvante. Dans le confort des salons, le chien se fait câlin, tandis que derrière les barreaux, il montre sa dangerosité. Le métrage exalte la sensation d’inconfort du spectateur en le plaçant dans la peau de l’antagoniste animal. Pour bousculer les consciences, Samuel Fuller épouse régulièrement un point de vue subjectif du démon à pelage blanc. Les yeux du public sont ceux de la bête. Les regards se confondent. Souvent filmé au ras du sol, Dressé pour tuer contemple le monde des hommes à hauteur de chien. Les pulsions primaires sont exaltées. L’enjeu essentiel d’une scène devient un hamburger tendu en plein écran, où un aperçu partiel de Julie en contre plongée. Même socialement éveillé, l’audience s’incarne dans le problème de la haine raciale davantage que dans les tentatives de réhabilitation. Nous sommes tous des monstres hérités d’un âge lointain de la peur. Régulièrement, le pamphlet convoque le souvenir de la littérature horrifique. La double personnalité du chien est assimilée à la dichotomie du docteur Jekyll et de Mister Hyde. Le mal incarné par le berger allemand se répand depuis longtemps dans l’imaginaire public. Samuel Fuller en appelle plus implicitement à l’image de la créature de Frankenstein. Dans une scène sous l’orage, le monstre qui n’est jamais nommé renaît face à Keys, l’homme de science qui entend lui fournir une éducation nouvelle. Le cinéaste se détourne de la consensualité. Il ne fait pas l’éloge du progressisme tel qu’il est pratiqué. Il entend réveiller chez chacun une férocité primordiale. 

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Le traditionalisme référencé de Dressé pour tuer se mêle à la modernité exposée du cinéma. Le septième art n’est pas que mis en scène, il est théorisé, disséqué et accusé. Le fauve du racisme mord sur les plateaux. Sa violence contamine une représentation faussée de la réalité. Tout est factice lors d’une scène de tournage. La lumière est d’abord stroboscopique, la Venise en toile de fond défile dans le hangar angelinos, la gondole se tord sous les efforts de techniciens. La course frénétique du chien qui mord une actrice noire, au ralenti, est amplifiée pour devenir la seule réalité tangible à laquelle peut se raccrocher le public. Le cinéma est un monde artificiel rattrapé par le réel social. Dressé pour tuer prend alors une nouvelle dimension. Il s’élève de sa condition et mesure la portée de l’entreprise artistique dans un débat entravé. Samuel Fuller livre un essai sur sa propre condition d’artisan du septième art. Son monstre est la dernière incarnation organique dans un microcosme qui se mécanise. Le refuge pour animaux est une oasis dans un désert technologique. Le vieux Carruthers est conscient de son agonie, mais il ne peut que lancer désespérément ses fléchettes sur un portrait de R2D2. La lutte est perdue d’avance pour les dresseurs de la nature, la facilité mécanique les rattrape. Pourtant les deux pôles contraires se confondent. Lors d’une tentative de viol, le chien alors protecteur dort devant les explosions d’un film d’action qui hurle du poste de télévision. Les cris humains de Julie le tire de sa torpeur. Le concret se réveille sur la pellicule de Dressé pour tuer. Le film refuse la léthargie du tronquage. L’effroi n’est jamais aussi vivant que lors des courses effrénées du canidé maculé d’hémoglobine, résolu à mettre à mort sa proie. Jusque dans le silence des églises, le film désacralise l’Amérique. Le sang coule entre les bancs du lieu saint. Il s’infiltre au bas des vitraux. La créature de haine pulvérise l’écran. Elle se jette sur les spectateurs démunis. Elle les assaille. Chasseur blanc de coeur noir, le chien explose une fenêtre en plan serré pour jaillir au premier plan de l’image. La frontière de verre se morcèle et le métrage s’impose alors de plein fouet.

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L’héritage de la haine n’est pas montré, il est imposé. Dans une collision initiale, le monde progressiste de Julie et le chien perdu sur la route se rencontrent. Dévoué à faire de son monstre un fil blanc du tissu social américain, Dressé pour tuer gomme initialement les différences entre l’actrice et son compagnon. Le film les unit dans un rapport de codépendance avant que la sauvagerie raciale ne se réveille. Les deux personnages fusionnent dans le besoin mutuel. Elle le nourrit, elle le soigne, elle le sauve de la mort. Lui surveille ses nuits solitaires et déjoue le péril d’une agression. La femme devient la bête. Elle lui offre les mêmes victuailles dont elle se régale, elle mime l’absorption de son médicament. Ils constituent ensemble un même foyer où chacun trouve sa place et adopte un peu de l’autre. La présence du chien est alors accueillie chaleureusement par l’entourage de Julie. Leur connivence s’exprime même au-delà des murs, même après les outrages, lorsque la comédienne transgresse les règles de rééducation de Keys en nourrissant la bête. En cage aux côtés de son chien, au bord de l’arène, elle est réduite visuellement au même statut de détenu. L’intimité est également effacée. Avec humour mais à dessein, Dressé pour tuer laisse percevoir le chien qui s’empare des sous-vêtements de la protagoniste et lutte avec sa maîtresse pour se les accaparer. Il n’existe plus de frontière explicite entre eux lorsque l’animal perturbe les flirts de l’actrice. Il s’introduit dans son intimité et la domine de sa carrure. Pourtant, Julie est un prolongement humain de la bête. Elle en est presque une conscience supérieure, accentuant le refus de Samuel Fuller d’un partisanisme facile sur la question du racisme. Elle est la voix de l’indignation face à la violence passée subie par le chien. Le canidé ne peut pas confronter son ancien maître, mais le film lui offre une scène d’invective verbale sous l’incarnation de Julie, confrontée au vieil homme blanc haineux. L’animal est animé par la pulsion, la femme est elle faite de considérations fondamentales toujours liées à son partenaire. Elle apparait même complice par son silence du meurtre de l’église. Plus que tout, elle se heurte à la mort prophétisée du chien en cas d’abandon. Dressé pour tuer la montre face à la chambre à gaz de la fourrière municipale. Elle contemple la mort du vivant dans un univers de taule et de béton. L’Amérique met à mort plutôt que de soigner, dans une logique robotique et administrative.

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Rééduquer la fureur

Constamment acculé, le chien se substitue au cadre rigide sociétal et visuel. Le fauve est une créature indomptable. Sa férocité ne peut être contenue. Il est inconscient du risque de sa propre mort, ignorant que le monde des hommes lui promet la violence en réponse à sa mauvaise éducation. L’incarnation de la haine raciale est un flux incontrôlable. Il s’extirpe de la geôle de Keys, son seul salut. Il ronge les barreaux de bois. Il émerge de sa cage comme un enseveli revenu des morts. Il s’évade du reconditionnement pour laisser planer son aura destructrice. Il est l’héritier de toutes les déviances ségrégationnistes, assimilé dans le texte aux chiens chasseurs d’esclaves et de prisonniers noirs. Un système oppressif sempiternel l’a marqué au fer blanc, jusqu’à contraindre sa nature. Samuel Fuller refuse l’intellectualisation de la haine raciale. Le réalisateur expose l’horreur identitariste sous sa forme la plus frontale et sanglante. Les afro-américains prennent les traits d’un enfant qui occupe la moitié de l’écran, inconscient dans l’autre partie, le loup le guette. La xénophobie est animale, elle ne raisonne pas, elle réagit à son propre conditionnement. La quête de Keys est celle d’une maigre victoire dont le succès ne se mesurerait pas immédiatement. Autant qu’aux autres, le dresseur veut se prouver que la guérison du mal absolu est possible. Blanc contre noir. Réflexes mortifères contre raison scientifique. Le savoir tente de conjurer le maléfice.

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La nature des outils mis en branle pour la lutte contre le racisme est interrogée par Dressé pour tuer. Keys est un homme éduqué, mais l’objet même de sa mission est contestable. Il ne veut pas défaire le chien de sa haine, il entend explicitement lui apprendre que mordre un homme noir est inutile. Dans le monde perçu en noir et blanc de l’animal, il veut effacer le repère visuel de son ire en le réduisant à un état d’impuissance. Dans l’arène, ils s’affrontent. La bête mord la combinaison du dresseur et Samuel Fuller décuple l’intensité de leur combat en accélérant le tempo de son montage. Les ralentis des courses du chien sur ses victimes sont contredits par la frénésie de l’assemblage des prises de vues. Séparés par les barreaux, Keys montre son ventre au chien. Il lui expose sa chair foncée comme pour lui faire prendre conscience de son impuissance. Il triomphe par la soumission. Il assume aussi pleinement son rôle de dominateur lorsque pistolet en main, il devient le bras punitif ultime. Pourtant, il ne soigne pas la fureur. Défait de sa proie, la bestialité froide survit et se métamorphose. Elle ne comprend pas d’autre langage que celui de la colère. Keys n’a pas inculqué un mode de pensée nouveau à son protégé, il a simplement détourné son attention. Il a guéri le racisme, il n’a pas exorcisé la haine. Devenu incontrôlable, le prédateur se jette sur Carruthers. Il a conservé sa férocité primaire et confond ses proies. Si la couleur n’est plus son repère, le souvenir des mauvais traitements prodigués par un vieil homme blanc subsiste. Le chien est esclave de sa condition et n’assimile pas les distinctions personnelles entre les hommes. Il ne peut pas comprendre que le directeur du refuge n’est pas son ancien maître. Au fond de lui, il nourrit encore son instinct destructeur. Défait de l’idéologie, il conserve la pulsion meurtrière.

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Dans l’Amérique des années 1980, Samuel Fuller refuse d’ignorer les tensions raciales sous-jacentes et persistantes. Son pays ne s’est extirpé du racisme que d’apparence. Partout dans son film, il survit une certaine idée de l’impunité des anciens tortionnaires. Ils ont été réhabilités sans être punis. En donnant le visage d’un grand-père modèle au bourreau du chien, le cinéaste égratigne le mythe national. Une mémoire des années d’oppression prend des traits ridés. L’empathie de façade se craquèle, elle s’écroule, seuls résistent les traces de sang. La sympathie naturelle que le spectateur éprouve pour le chien blessé au début du métrage fond devant les insurmontables fulgurances de mort et de chaos. Les agressions sont vides de sens et les apparences se déconstruisent. L’éducation de l’animal a été permise par une exploitation exprimée de la misère sociale de l’Amérique noire. Pourtant, les nouveaux enseignements qui lui sont prodigués reposent aussi sur la coercition morale. Un meurtre caché unit Julie, Keys et Carruthers, jusqu’à ternir leur repas victorieux. Le dompteur est un homme d’idéal vertueux, de bonnes intentions et de compassion. Son échec gît sur le sable du refuge, il prend l’allure du chien mort, délaissé de tous. 

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En bref : 

Dressé pour tuer confronte son public à un racisme si solidement ancré dans le maillage américain qu’il en devient inguérissable. Samuel Fuller met en accusation toute une nation, et interroge le cœur des hommes.

Dressé pour tuer est disponible édition limitée combo blu-ray et DVD, chez ESC, avec en bonus :

  • Présentation du film par Samantha Fuller
  • « Le film qui a changé ma vie » : Entretien avec Samantha Fuller (23 min)
  • « Mordre le racisme à la gorge » : Entretien avec Nachiketas Wignesan, enseignant à l’Université Sorbonne Nouvelle (26 min)
  • « Qui êtes-vous Samuel Fuller ? » : Conférence de Frank Lafond à la Cinémathèque Française du 4 janvier 2018 (90 min)
  • Bande-annonce d’époque
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Nicolas Marquis

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