Obsession

1976

Réalisé par: Brian De Palma

Avec: Cliff Robertson, Geneviève Bujold, John Lithgow

Sydney Pollack, Martin Scorsese, et désormais Brian De Palma pour “Obsession” : difficile d’imaginer meilleur début de carrière pour Paul Schrader, alors scénariste encore novice. En 3 films, il esquisse déjà les contours de ce qui fera le socle thématique de son travail, même si c’est encore parfois discret, mais au-delà de ce constat, il convient de souligner la grande force de Paul Schrader pour s’adapter aux cinéastes qui mettent en scène ses scénarios. Alors en pleine explosion artistique, De Palma imagine une histoire de concert avec Schrader et offre avec “Obsession” un long métrage autant marqué par le style du réalisateur que par la plume de son scénariste. Si le résultat final ne figure pas au panthéon des meilleurs morceaux du Septième Art, il demeure l’impression tenace d’avoir vu un long-métrage riche dans lequel les deux artistes travaillent en parfaite symbiose.

Leur récit suit le parcours de Michael Courtland (Cliff Robertson), un homme en pleine déroute après avoir perdu femme et enfant dans un enlèvement qui tourne mal. Hanté par le tragique événement, il fait la connaissance de Sandra (Geneviève Bujold), parfait sosie de son épouse, et tombe amoureux de la belle. Mais ces émotions sont marquées par le fantôme du passé qui continue à torturer Michael. Celui-ci s’enferme dans une logique destructrice alors que la confusion entre les deux femmes devient totale dans son esprit.

Il faut donc immédiatement saisir tout ce que Paul Schrader et Brian De Palma insufflent de vice dans l’amour qui unit Michael et Sandra. Ce sont sur des bases calamiteuses, celles du deuil, que se cimente leur relation et il règne sur l’œuvre une forme de fatalisme exacerbé. Jamais le doute n’est réellement entretenu, jamais on envisage une issue heureuse aux dilemmes moraux de Michael, jamais l’espoir d’un happy end ne naîtra. “Obsession” s’enferme dans un déroulé noir et opaque, une ambiance poisseuse qui colle à ses personnages, incapables d’aimer sans ressasser le passé. Les sentiments sont pervertis, la notion de mauvais transfert affectif forte, et assez intelligemment, Schrader et De Palma entourent discrètement leur héros d’autres hommes à la vie maritale dissolue. Il n’y a pas vraiment de modèle affectif viable dans “Obsession”, à l’exception des quelques minutes éthérées du début du film où Michael et son épouse semblent en communion parfaite.

De quoi accentuer la notion de deuil impossible qui forme le socle de l’histoire. Si on y regarde de plus près, la nouvelle conquête de Michael est perçue comme une seconde chance : n’y voit-on pas là la preuve que cet homme malheureux n’a jamais guéri des blessures du passé, notamment lorsqu’il invite Sandra à imiter la démarche de son ex-femme ? Cet être se retrouve sincèrement fasciné par sa nouvelle conquête et pourtant il s’enferme dans la répétition de schémas d’un passé traumatique.

Après plusieurs années de solitude, son cœur ne s’ouvre qu’à une image vague de son ancienne épouse et il est très aisé d’y voir un aveu de faiblesse ouvert de ce personnage torturé. Ce héros se propulse lui-même dans une position de martyr : il doit souffrir pour expier son chagrin : De Palma filme les vitraux d’une église représentant Jésus sur la croix et établit ainsi un parallèle visuel avec les tourments de son protagonistes.

« Pas vraiment le couple idéal. »

Nul doute au visionnage du film : on baigne dans le plus pur De Palma de l’époque, avec son style et sa narration éclatante. Peut-être émettrons-nous quelques réserves sur le rythme en lui-même, parfois trop traînant, mais au détour de certaines scènes, le cinéaste signe complètement son long-métrage. On pense par exemple aux plans-séquence dans les pics de tension qui accentuent la pression ressentie, ou sa façon d’opposer deux personnages sur des plans différents mais avec une mise au point effective sur les deux. On retrouve aussi quelques marottes du cinéaste, jouant notamment sur l’intrusion dans la sphère privée, offrant une véritable réflexion autour du son, et s’appuyant sur une bande originale magnifique de Bernard Hermann qui considèrera “Obsession” comme l’une de ses meilleures compositions.

Mais peut-être qu’une autre obsession (sic) se manifeste à l’écran: l’amour de De Palma pour Hitchcock. Les citations sont très nombreuses et l’inspiration impossible à ignorer, à tel point que Hitchcock lui-même reprochera à “Obsession” une trop grande proximité avec “Sueurs Froides”. Compliqué de ne pas approuver cette remarque et de ne pas noter d’ailleurs dans le même temps que le dénouement du film est peut-être trop prévisible, malgré une mise en scène sublime, entre autres pour représenter Sandra dans des flashbacks.

Arrêtons-nous d’ailleurs sur l’installation de ce personnage car c’est peut-être là qu’on reconnaît le plus la patte de Paul Schrader. On connaît la fascination du scénariste pour la religion, qu’il a souvent réfléchie, et qu’on retrouve ici. On fait la connaissance de Sandra dans une église, on énonce sa virginité, on la propose comme très pudique également. On a l’impression que Schrader semble conférer un caractère sacré à cette héroïne, en faire un symbole qui ouvre un autre niveau de lecture. Son moral se voile et ses illusions de bonheur s’obscurcissent lorsqu’elle découvre la demeure de Michael, et les différents souvenirs de l’ancienne épouse disparue: là encore, Hitchcock n’est pas loin pour ceux qui connaissent son “Rebecca”.

En face, on voit en Michael un héros très Schraderien lui aussi : pour la troisième fois de suite après “Yakuza” et “Taxi Driver”, le scénariste nous propose à nouveau un ancien militaire (même si c’est ici anecdotique) hanté par son passé. À plus forte raison, c’est un homme prisonnier du carcan social qu’on nous propose, alors que tout le monde le juge. Un être profondément entravé dans ses sentiments et qui ne réussit plus qu’à s’exprimer dans une sorte d’explosion primaire de ses émotions, un révolté intérieur. Un rôle plutôt bien tenu par Cliff Robertson malgré de gros problèmes de comportement sur le tournage.


Comment juger ce personnage dès lors, et estimer s’il est attachant ou non ? De Palma et Schrader proposent une échelle de mesure, volontairement inadaptée : l’argent. Cette démarche est entamée au moment de l’enlèvement initial, alors que Michael ne va justement pas payer la rançon. Le sens des priorités est complètement renversé et on ne sait plus comment appréhender ce protagoniste. Dans toute la suite de l’œuvre, la façon dont Michael dépense sa fortune marque un positionnement du personnage. Pour vous donner un exemple simple qui ne révèlera pas grand chose, on peut évoquer la pierre tombale incroyablement tape-à-l’œil que ce mari dédie à sa femme et sa fille disparues, sur un terrain normalement réservé à la construction de logement mais que Michael va se réserver. Cet inadapté affectif ne sachant pas comment montrer son amour s’en remet à son seul repère : le dollar.

Obsession” convoque efficacement ce qui fait le sel du cinéma de De Palma, mais aussi de Paul Schrader. Quelques longueurs, un suspense peut-être facile à percer, mais une œuvre au second niveau de lecture assez captivante malgré tout.

Spike

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