Equus

1977

Equus affiche

Réalisé par: Sidney Lumet

Avec: Richard Burton, Peter Firth, Harry Andrews

Film vu par nos propres moyens

Au cœur des années 70, Sidney Lumet est à un pic de sa carrière. Le cinéaste est “Hot”, selon l’expression qu’il emploie dans son livre Faire un film: ses succès récents, tels Serpico, Le Crime de L’Orient Express ou encore Network, font de lui une personnalité que l’on s’arrache. Pourtant, le réalisateur ne cesse de surprendre, et alors que les sirènes du cinéma populaire résonnent dans ses oreilles, il étonne une fois de plus en entamant l’élaboration de Equus. Un film choc, perturbant et dérangeant, au point de braver la censure de son époque, notamment à cause de scènes de nue très explicites. Toutefois, la surprise n’est que partielle si on en revient aux origines du projet. Une fois encore, Sidney Lumet choisit de transposer à l’écran une œuvre théâtrale à succès qui remplit les salles londoniennes de l’époque. 

Le souhait de coller au matériel originel semble par ailleurs habiter le réalisateur, puisque le scénariste du long métrage n’est autre que l’auteur de la pièce, Peter Shaffer, et que l’un des deux rôles principaux est tenu par Peter Firth, déjà présent sur les planches. La similarité entre les deux visions aurait même pu être encore plus accentuée si des démêlés avec les impôts anglais n’avaient pas contraint le cinéaste à tourner au Canada. Heureusement, l’admirable travail de reconstitution de Tony Walton, fidèle de Sidney Lumet, entretient parfaitement l’illusion du cadre britannique, intimement lié à l’intrigue de Equus.

Le docteur Martin Dysart (Richard Burton) est un pédopsychiatre à l’existence monotone, qui dédie son existence aux soins qu’il prodigue. Son existence bascule et connaît une profonde remise en question le jour où lui est confié le jeune Alan (Peter Firth), coupable d’avoir crevé les yeux de plusieurs chevaux dans l’écurie où il travaille le week-end. Confronté au délinquant, le médecin tente de découvrir les raisons profondes qui ont conduit l’adolescent torturé à son acte morbide, et levé le voile sur son existence complexe. Au fil de l’histoire, les convictions de Martin sur sa propre personne et sur sa mission de psychiatre vacillent.

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Sidney Lumet choisit d’ailleurs d’ouvrir son long métrage sur les questionnements qui tourmentent le médecin, frontalement. D’ordinaire plus attaché au fond qu’à la forme, ou alors de manière subtile, le cinéaste casse ici ses habitudes. Face caméra, retranché derrière son bureau, Martin s’adresse au spectateur directement et brise le mur de l’écran. alors que son discours est empreint d’un fatalisme absolu. Le personnage est bouleversé dans son intonation, dans le contenu de son monologue qui témoigne d’une profonde perte de confiance en sa profession, mais aussi visuellement: ombre et lumière se partagent le visage du protagoniste à parts égales, la dualité est visible. De ses confessions, on comprend immédiatement ce qui sera la structure du récit: Equus est en fait un gigantesque flash back, ponctué d’une poignée de petites scénettes analogues à cette introduction. Comment Martin est-il parvenu à éprouver autant de doutes ? En quoi le contact avec Alan l’a transformé ? Au reste de l’histoire de nous le montrer. Une installation non sans rappeler Serpico qui s’ouvrait également sur un drame, avant que le passé ne se révèle à nous.

Dès la première rencontre entre Alan et Martin, les rapports de force apparaissent confus, aux antipodes de ce que devrait être une pratique ordinaire de la psychanalyse. D’une part, la voix en off du médecin évoque cette confrontation comme la goutte d’eau qui à fait déborder le vase pour le praticien, appuyée par la réticence qu’à Martin à l’idée d’accueillir le délinquant. D’autre part, leur échange ne place pas le docteur dans une position dominante. Pour qu’Alan livre ses secrets, Martin doit également dévoiler les siens, se mettre tout autant à nu que son patient. Sidney Lumet choisit d’ailleurs de ne pas faire asseoir le jeune homme, qui reste debout et inflexible. Atteindre la psyché profonde de l’adolescent demande un sacrifice de la part de Martin, celui de son jardin secret. Dans la suite du film, le médecin n’arrive jamais à obtenir de confessions claires, mais doit toujours utiliser des subterfuges plus ou moins affirmés pour atteindre son patient. Alan est une énigme.

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Mystère et mysticisme se confrontent, jusqu’à faire de la religion un thème central à peine voilé. Les références à de multiples divinités ou cultes sont nombreuses. Martin est par exemple fasciné par la Grèce antique et sa mythologie, son seul échappatoire à une existence monotone, mais une porte de sortie viciée par des rêves récurrents où le personnage s’imagine en prêtre de l’époque, sacrifiant des enfants. Dans ses cauchemars, Martin décrit ses funestes gestes comme d’une précision absolue, mais qui font naître en lui un dégoût profond, jusqu’à ce que son masque cérémonial tombe et que ceux qui l’accompagnent ne le mettent lui-même à mort devant le constat de son effroi. Alan aura cet effet sur lui: il sera son ultime patient, son dernier sacrifice, celui qui le condamnera. Visuellement, Sidney Lumet accentue cette touche ésotérique par le décor de l’établissement de Martin: l’architecture et principalement les fenêtres évoquent ceux d’une église. L’hôpital est son temple.

La religion catholique est d’ailleurs ouvertement remise en question, et sa pratique aveugle, incarnée par le fanatisme de la mère d’Alan, donne des premières raisons au mal-être du fils. La culture du martyr, et cette idée qu’il faut souffrir pour expier ses péchés ainsi que vivre dans la vertu est pointé du doigt. Pour ce jeune homme qui vit coupé du monde extérieur, les longues lectures bibliques de sa mère deviennent à la fois sa seule éducation, mais aussi son seul divertissement. Equus dénonce l’endoctrinement, notamment au moment où on apprend qu’Alan dormait fut un temps face à un poster du Calvaire de Jésus, très explicite dans sa représentation de la violence, avant que son père beaucoup plus critique vis à vis de la religion ne l’arrache violemment. Privé de ce repère, le seul, le jeune homme se réfugie dans un autre culte qu’il se crée de toute pièce.

Dès lors, c’est sur les chevaux qu’Alan transpose sa foi. L’adolescent perdu crée un amalgame entre les échidnés et le catholicisme, et invente sa propre mythologie, notamment autour de ce qu’il imagine comme le dieu des chevaux: Equus. L’intelligence de l’écriture de Peter Shaffer donne des raisons d’être similaires aux deux cultes: le monde des chevaux est une tradition familiale du côté maternelle, vu comme un danger potentiel du côté paternel, tout du moins dans un premier temps. La confusion entre les deux est aussi entretenue visuellement: Sidney Lumet associe ouvertement dans un montage sec les ressemblances entre la représentation de Jésus mentionnée plus tôt, et celle d’un cheval, juste à côté. Les traits communs sautent aux yeux du spectateur qui éprouve ainsi le regard de l’enfant, avec pour point culminant la chaîne qui contraint le prophète, et celle qui réside dans la bouche de l’animal. 

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Un culte décadent, une véritable nouvelle religion, s’instaure alors entre Alan et les chevaux: c’est d’ailleurs ce qui le pousse à travailler dans une écurie. La fascination et la déférence est totale, au point que des rituels occultes et parfois difficilement soutenables s’instaurent. Si Equus est un dieu, alors le jeune homme en est son martyr, qui se flagelle devant son affiche. Le véritable point d’orgue de ces pratiques invitant à un certain malaise intervient plus tard, dans une séquence déjà affichée dans les premières secondes du film, mais reprise par la suite avec beaucoup plus d’onirisme visuel par Sidney Lumet. Alan dérobe des chevaux la nuit, seul, et les monte, totalement nu. Sans jamais basculer ouvertement dans la zoophilie, bien sûr, une certaine confusion entre sexualité et religion se crée. Pourtant, au moment d’entendre cette confession, Martin éprouve une forme de jalousie. Alan connaît une connexion spirituelle, certes dérangeante, que le psychiatre à totalement perdu. Sa passion pour la Grèce n’est qu’une apparence, face à la sincérité du dévouement de son patient.


La figure paternaliste est alors remise en cause: celle du médecin, qui ne souhaite pas d’enfant et s’en excuse presque, mais aussi celle du propre père d’Alan. Son autorité est perçue comme suprême par le jeune garçon, il est presque un tueur de dieu dans son imaginaire. C’est lui qui a arraché le poster de Jésus, lui qui a mis fin à la première escapade en cheval de son fils. Equus critique le modèle familial de son époque, et rappelle les hommes à leur statut d’êtres faillibles dans son dernier segment. Il n’est jamais bon d’idolâtrer semble nous dire Sidney Lumet, la perfection est inatteignable et prétendre le contraire engendre des atrocités chez ceux qui croient la discerner chez les autres. Comme un uppercut, le film se ponctue sur ce constat froid: l’amour religieux est une souffrance, le domaine médical une impasse, la cellule familiale friable. Une fois de plus, le cinéaste se confronte au système.

Difficile d’accès mais tellement dense dans son contenu, Equus est une œuvre sans concession, qui malmène le spectateur pour le forcer à voir les dérives de son époque.

Equus est disponible chez Outplay Films en édition limitée, remasterisée, contenant également:

–  Un entretien avec Jean-Baptiste Thoret, historien du cinéma et Derek Woolfenden, programmateur et cinéaste
– Un entretien avec Pascal Laëthier, psychanalyste
– La bande-annonce de 1978
– Un livret 20 pages avec le dossier de presse de 1978

Spike

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