The Last Dance

2020

de: Jason Hehir

avec: Phil JacksonMichael Jordan, David Aldridge

Jordan at the buzzer ! Décidément, his Airness ne laisse aucun récit s’écrire sans dramaturgie. C’est lorsque la planète est en confinement et que le peuple n’a plus de sport à se mettre sous la dent que The Last Dance est diffusé. Le contexte est particulier, la sphère NBA est en deuil depuis le début de l’année 2020, marquée par les décès successifs de David Stern et Kobe Bryant. Des disparitions qui sont un rappel brutal : les souvenirs de nos vieux jours pèsent peu face à l’implacable force du destin. Nous voilà soudainement empreints de mélancolie et de nostalgie… Oui, nous vivons les Temps de la nostalgie à n’en plus finir, sous forme de reboot, remake, remaster… Elle fait vendre, de tout: des vêtements, des jeux-vidéos, des films… et des documentaires.

La direction d’ESPN n’est pas née de la dernière pluie et a bien intégré ces enjeux : avril 2020 sera le moment idéal pour diffuser The Last Dance et tant pis si le montage n’est pas encore terminé. Jason Hehir et son équipe vont devoir travailler d’arrache-pied pour tout boucler en un mois et livrer le show en remplacement des Play-Offs NBA. La démarche est cynique mais compréhensible du point de vue d’un Network qui ne met aucune opportunité de côté. En revanche, comprendre n’est pas excuser la finition express d’un documentaire, objet visuel dont on attend plutôt un boulot d’orfèvre pour parfaire vérifications, re-vérifications et sur-vérifications. Mais ça tombe bien, The Last Dance n’est pas un documentaire, c’est une série télévisée. 

Mettons les pieds dans le plat, ici le travail d’enquête journalistique n’est pas simplement proche du néant, il est inexistant. The Last Dance ne sera rien d’autre qu’une mini-série de plus en 10 épisodes ayant comme première particularité de porter sur le sportif le plus populaire du 20e siècle. Et comme  seconde d’être coproduite par ce même sportif et la ligue dans laquelle il évoluait, j’ai nommé la NBA. Ce constat froid est moins un reproche qu’une prise de recul nécessaire pour analyser l’œuvre pour ce qu’elle est et non ce qu’elle aurait pu (du) être.

L’amoureux du basket s’attendait à suivre un documentaire sur la saison 1997-1998 des Chicago Bulls : la Dernière Danse de Phil Jackson et de ses troupes agrémentée d’images inédites et pourquoi pas quelques révélations. Il aura plutôt obtenu une rétrospective des meilleurs moments de la carrière de Michael Jordan entrecoupés par des interviews et des images d’archives jamais vues jusqu’ici. Le spectateur au regard critique affuté aurait lui voulu apprécier la mise à table d’un travail de recherche minutieux. Ce n’est pas non plus ce qu’on lui a livré. Il en apprendra bien plus sur l’époque en passant ces 120 minutes sur son moteur de recherche préféré.

« Une véritable icone »

L’amateur de séries TV – caricatural – souhaiterait voir des paillettes, du suspense et de l’émotion, c’est ce contrat qui sera respecté. Et c’est pour cela que nous devons étudier The Last Dance en tant que produit télévisuel feuilletonnesque. Cette approche peut sembler détachée mais n’est pas plus dépassionnée que l’objet. On appréciera donc le rythme mené aux petits oignons ce qui n’était pas garanti sur 10h de basket. Le découpage chronologique/thématique sera retenu comme une bonne idée pour ne pas ennuyer le spectateur avec la linéarité d’une saison NBA et lui donnera l’opportunité de faire connaissance avec l’ensemble de la carrière de Jordan (même si certains novices disent avoir été perdus entre les allers/retours). Quand on regarde The Last Dance, on veut connaître la suite du conte après chaque épisode, même en connaissant l’issue des matchs, même en ayant vu leurs extraits d’innombrables fois. Les pics émotionnels du récit sont bien amenés même si certains sont forcés – américanisés diront certains en se référant à l’épisode centré sur Steve Kerr. Les réalisateurs ont choisi de raconter l’histoire d’un compétiteur obsessionnel compulsif, une corde tirée à l’excès, mais le gimmick fonctionne. À leur décharge, la frontière entre la fiction et les délires de Jordan n’est pas plus épaisse qu’une lampée de whisky.

Le monde entier a donc suivi pendant un mois un divertissement réussi sur la carrière de Michael Jordan à l’aune de sa dernière saison chez les Chicago Bulls. « Le monde entier »,  c’est à peine une hyperbole, il faut rappeler que MJ fut et reste une idole. Dans les années 80, lui et son homonyme musical ont été les hérauts d’un softpower américain se rachetant en image en faisant de deux afro-américains les deux plus grandes stars du 20e siècle. Mais côtoyer le divin ne se fait pas sans tribut. Le monde entier a vu MJ, et le monde entier ne voudrait probablement pas de sa vie : des exigences folles envers soi et les autres, un cercle d’amis restreint, une intimité absente, nos travers exposés à la face de tous… Que retiendra-t-on du Goat? Un génie de son sport ? Un tyran obsessif ? Et que retient-il, lui ? C’est sur ces thèmes que réside l’intérêt du documentaire et qu’il justifie son existence. Jason Hehir plonge les deux pieds dans l’analyse du mythe sans occulter les polémiques dont Jordan discute sans trembler. La conclusion de l’épisode 7 faisant figure d’apothéose psychanalytique et émotionnelle.

Cette dernière louange ne doit pas nous faire oublier qu’il serait bien malheureux que The Last Dance devienne l’alpha et l’oméga de l’avenir du documentaire sportif grand public. Nous méritons en tant que spectateur un travail plus fouillé. Mais les producteurs ne sont pas nés de la dernière pluie, la nostalgie se sert en plâtrées.

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