
(El cautivo)
2025
Réalisé par : Alejandro Amenábar
Avec : Julio Peña, Alessandro Borghi, Miguel Rellán
Film fourni par Darkstar pour Blaq Out
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Il y a 450 ans, en 1575, celui qui deviendra bientôt le plus grand auteur espagnol est fait prisonnier à la bataille de Lépante et envoyé en captivité à Alger sous la garde du Pacha Hassan. Ce sont ces 5 années de la détention de Miguel de Cervantès que le réalisateur Alejandro Amenabar raconte. À la première vision, le film peut apparaître comme empreint d’une certaine fadeur. Julio Peña Fernàndez interprète un Cervantès sans facétie, parfois lâche et menteur. Il est loin de la folie de Don Quichotte. Le choix du titre français souligne bien cet aspect en insistant sur le moment où l’histoire se déroule : le Cervantès que nous voyons est un homme encore en construction. Le titre original, El Cautivo, regarde en revanche déjà du côté de la future carrière du grand écrivain. Au long du film, Miguel échafaude un récit qui sera intégré à son Don Quichotte, l’histoire du captif. Dans sa narration, Miguel transforme ses camarades et lui-même en personnages, le décor de la prison devient le lieu de l’action et peu à peu, la fiction s’entremêle au réel.
À l’époque de Tesis déjà, Alejandro Amenabar s’interrogeait sur la perméabilité entre la fiction et la réalité. Dans ce premier film, une étudiante découvrait avec effroi l’existence des snuff movies, la vision de l’un d’entre eux provoquant la mort de son professeur. « Un film peut-il tuer ? » se demandait-elle alors. Et lorsqu’elle comprenait que les scènes filmées étaient de véritables meurtres, derrière l’enquête se profilait une interrogation sur le rapport du spectateur à la fiction. C’est aussi un des nombreux angles d’études par lequel on peut aborder l’œuvre la plus célèbre de Cervantès. Le croyance de l’ingénieux hidalgo dans les livres de chevalerie est si forte qu’il entraîne peu à peu ses proches à sa suite. Le monde se plie à son imaginaire.

Dans le film, des images apparaissent plus ou moins discrètement, rappelant aux spectateurs les motifs du futur roman de Cervantès: tout d’abord, les récits enchâssés. Si Cervantès apparaît dès le premier plan, la voix qui raconte s’avère être celle d’Antonio De Sosa, compagnon de captivité et premier biographe de Cervantès ; puis le récit du captif s’étend tout au long du film. Plus tard, des silhouettes évoquent Don Quichotte et Sancho Panza, des plats à barbes tintent, les moulins à vent figurent les souvenirs de l’Espagne.
Un changement s’opère lorsque De Sosa refuse de participer à la tentative d’évasion de son ami. « On n’est plus dans ton histoire, mais dans la vraie vie. » Dans le plan suivant, le voilà finalement assis au milieu des comploteurs à étudier la carte d’Alger et les lieux où se cacher pour attendre un bateau. À cet instant-là, le récit du captif et l’histoire de Cervantès – qui a réellement tenté de s’échapper à quatre reprises – deviennent indistincts. Les éléments de l’histoire se mettent en place de manière propice, comme la visite annuelle des deux frères trinitaires qui a justement lieu à ce moment-là, permettant à Miguel de solliciter leur aide. La temporalité qui était très ramassée (on apprend à dix minutes de film qu’une année s’est écoulée), s’étire, les jours deviennent des semaines et on ne sait plus très bien où est le réel des personnages et l’imagination de Miguel. Le montage et la mise en scène n’use jamais de procédés qui permettraient de séparer la fiction du réel.
Le Cervantès que nous voyons construit ses histoires et se construit lui-même au gré des rencontres, des expériences. Son caractère se fait plus affirmé, sa démarche claudiquante devient assurée. Pourquoi Miguel ment-il ? Et pourquoi ses histoires ont-elles tant de valeur, au point que lorsque le Pacha est satisfait de la tournure qu’elles prennent, il lui accorde une journée de liberté et le menace de torture lorsqu’ils les considèrent mauvaises ?

Le mensonge est présenté sinon comme une vertu du moins comme une protection. À chaque fois que quelqu’un en fait usage, c’est pour sauver une vie. Quant aux inventions de Cervantès, elles sont un remède à l’ennui. Du prisonnier au Pacha, tous les protagonistes du film languissent sous la chaleur de la Méditerranée. Miguel ne traverse que des espaces clos: le palais, la cour, la boutique du barbier, la grotte, même la ville d’Alger est enserrée par la mer. Mais lorsque Miguel raconte des histoires, l’horizon s’ouvre à tous. Les prisonniers ont accès à d’autres espaces, mentaux pour eux, physiques pour Cervantès qui, autorisé à sortir, découvre les excentricités et les licences d’un autre monde, dans une très belle scène de déambulation dans Alger. Physiques aussi alors qu’il entame une liaison avec son geôlier.
Dans ses œuvres, Alejandro Amenabar raconte comment les œillères et les aveuglements des humains emprisonnent leurs esprits. Il faut passer par un changement de perspective afin que quelque chose d’essentiel soit révélé. Le titre de son deuxième film, Ouvre les yeux, semble être littéralement le mot d’ordre de toute sa filmographie.
Lorsque Miguel élabore ses histoires, les autres imaginent des suites et ce qu’ils imaginent leur ressemble : le père Blanco, enferré dans sa morale punitive est persuadé qu’une trahison aura lieu, le racisme de Castañeda l’amène à une histoire qui fait des Maures un peuple de lâches et des Chrétiens un peuple de héros. Dorador, qui a connu les deux camps, estime que les uns valent les autres.

Tous ces points de vue aident un Cervantès encore un peu juvénile à construire son histoire et sa morale. Son ami De Sosa est un miroir de Miguel : il est infirme d’un œil (un handicap symbolique), il est écrivain, il ment car lui aussi a agi contre les bonnes mœurs. Lors des retrouvailles avec son « neveu », il lui crache à la figure et le garçon prend son voile pour s’essuyer. La scène est répétée dans la conclusion de l’histoire du captif et Zoraïda, l’héroïne, laisse s’envoler son voile. Le Pacha ne comprend pas cette fin, trop triste à son goût. À l’image de ce début du Siècle d’or espagnol qui sera bientôt entachée de sa légende noire, toute histoire a au moins deux facettes. Mais pour connaître l’expérience des autres, il faut les approcher. Ce que le Pacha ignore, c’est qu’en laissant Cervantès l’approcher, l’homme cruel et désabusé qu’il est a fait l’expérience de l’amour ; De Sosa a fait l’expérience du pardon, et d’autres ont acquis la liberté. De son côté, Miguel peut enfin parler sans mentir et exprimer ce qu’il désire le plus. C’est alors qu’il décide de ne plus mentir que son chemin individuel se trace, comme celui de Zoraïda.
Comme Don Quichotte, Miguel traverse la vie en fabulant, pas uniquement à cause d’une sorte de folie, mais parce que la fiction protège des épreuves d’une existence insupportable. Cervantès écrit sa célèbre œuvre alors qu’il est une fois de plus emprisonné. À la fin du roman, comme à la fin du film, c’est en traversant l’épreuve de la mort que les deux protagonistes ouvrent les yeux sur la vérité de ce qu’a été sa vie pour l’un, et sur la vérité que doit être sa vie pour l’autre.
En Bref :
Passé sous les radars, Cervantès avant Don Quichotte mérite le coup d’œil : Alejandro Amenabar, investit le récit avec ses thèmes de prédilection, dans un film à la réalisation soignée.

Cervantès avant Don Quichotte est disponible en DVD chez Blaq Out, avec en bonus :
– Entretien avec Frédéric Mercier, critique de cinéma (22 min)

