Pure

(Till det som är vackert)

2010

réalisé par: Lisa Langseth

avec: Alicia VikanderSamuel FrölerJosephine Bauer

On a tous, un jour ou l’autre, été bouleversés par l’art. Sans s’y attendre, un film nous émeut, une musique nous chamboule, un tableau nous donne la chair de poule… Il n’existe pas de barrière sociale dans ce domaine: qu’on soit privilégié ou plus démunis, la culture a ce pouvoir unique de s’adresser à tout le monde. La prochaine découverte est toujours à portée de main et l’émotion se cache parfois dans les domaines les plus inattendus. Cette notion d’universalité de l’art va être le point de départ de “Pure”, réalisé par Lisa Langseth. La cinéaste nous propose de suivre le destin de Katarina (Alicia Vikander), une suédoise des quartiers populaires qui va voir sa vie changée à jamais après être tombée sous le charme du Requiem de Mozart. Rapidement, la jeune femme va se faire employer à la réception de la salle de concert de Gothenbourg où elle va nouer une relation affective complexe avec le chef d’orchestre de l’établissement. D’abord idyllique, leur union va se révéler franchement toxique alors que les origines de Katarina la rattrapent.

Brut

Le premier ressenti que nous propose “Pure” est très rugueux. Le film n’est à l’évidence pas une belle histoire remplie de bons sentiments mais plutôt un véritable drame. La trajectoire de Katarina est chaotique, son parcours semé d’embûches et chaque accomplissement personnel va de paire avec de nouvelles épreuves toujours de plus en plus douloureuses. Lisa Langseth torture son héroïne, l’asphyxie: la quête d’affirmation de cette toute jeune femme est un périple presque inhumain moralement.

Une idée scénaristique qui trouve écho dans le montage de la réalisatrice. Là aussi, Lisa Langseth va imposer des coupes franches, sans fioritures. Une collection de séquences où les prises de vues s’enchaînent sur un rythme haché et qui, même si c’est approprié dans ce contexte, peut parfois donner une impression désagréable. On pense notamment à l’entretien d’embauche de Katarina où la caméra ne cesse de changer de point de vue. Il faut digérer cette façon de faire pour savourer le film: le spectateur aussi est chahuté.

Mais l’action ne se déroule pas qu’à l’écran dans “Pure”. On a apprécié par exemple que la cinéaste n’étale pas le contexte familial houleux de Katarina de manière putassière. Bien sûr, Lisa Langseth donne suffisamment d’éléments pour qu’on comprenne la détresse affective de son héroïne, mais il faut aussi savoir assembler tous les fragments que dispose la réalisatrice pour représenter totalement le parcours d’une femmme pleine de cicatrices émotionnelles.

« Calinou. »

Lutte sociale

Aussi douloureux soit le parcours de Katarina, Lisa Langseth ne perd jamais de vue l’une des idées motrices de son film: s’élever par l’art. Sa protagoniste principale est frappée par la grâce de la musique et malgré le monde fermé qui s’étale devant elle, son émotion apparaît toujours pleine de sincérité. On voudrait lui refuser ses sentiments, lui confisquer la joie qu’elle éprouve pour Mozart et autres. Invariablement, la jeune femme fait front: certes, elle tente de camoufler ses origines modestes mais elle reste ouverte à toute nouvelle découverte artistique. Un appel à la curiosité qui résonne agréablement et qui installe un attachement profond entre l’héroïne et le spectateur.

L’ennui, c’est la société des hommes qui se construit autour d’elle. Katarina est coincée entre un cocon familial défaillant duquel elle tente de s’affranchir, et le monde fermé de la musique classique qui se refuse à elle. Ce personnage est dans une espèce d’entre-deux social désagréable qui nous invite à critiquer notre approche de l’autre: comment ne pas récompenser la pureté des sentiments de Katarina? Pourquoi ne lui offre-t-on pas une place plus concrète dans un univers qu’elle apprécie? Lisa Langseth réussit son pari: interpeller.

En véritable pivot du film, Alicia Vikander offre une prestation intense qui marque le spectateur. Tout se construit autour d’elle et la complicité entre la réalisatrice et son actrice principale est totale. On s’attarde sur son visage quelques secondes de plus pour en capter tous les reliefs, caméra à l’épaule, dans une recherche de vérité cinématographique. Le duo fonctionne admirablement.

Morale amère

Lisa Langseth ne cède jamais à la facilité et va offrir une morale sans faux-semblants, aussi défaitiste que vraisemblable: s’émouvoir et s’accrocher ne suffit pas toujours pour trouver sa place. La cinéaste semble vouloir tendre vers l’idée que même en consumant son âme, certaines choses restent inaccessibles aux non-initiés.

La réalisatrice croque avec acidité notre monde imparfait, celui de la prétention et de la médisance où le mépris de l’autre est une monnaie courante. Katarina n’est jamais plus qu’une denrée périssable pour le chef d’orchestre dont elle s’éprend et c’est avec un certain dégoût que le public vit cette relation du point de vue de la jeune femme. Là encore, Lisa Langseth nous confronte à nos propres démons.

Tout le fatalisme inhérent à cette histoire se retrouve appuyé par les choix de musiques classiques qui ponctuent le long-métrage. Les arrangements grandioses de Mozart, Beethoven ou encore Schopenhauer viennent ajouter de la tension dramatique au récit: ils sont comme des poids supplémentaires qui pèsent sur les épaules d’Alicia Vikander.

Pure” est une expérience éprouvante mais intéressante. Une histoire sombre, parfois hésitante mais qui interpelle forcément le public.

Nicolas Marquis

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