Tastr Time: La femme des sables

(Suna no onna)

1964

de: Hiroshi Teshigahara

avec: Eiji OkadaKyôko KishidaHiroko Itô

Chaque mercredi, Les Réfracteurs laissent le choix du film au sympathique générateur de conseils culturels “tastr.us”, en prenant la première recommandation proposée, sans limite d’époque. Cette semaine, Tastr a sélectionné pour nous “La femme des sables” de Hiroshi Teshigahara.

Encore une fois, le Tastr Time nous confronte à un grand classique, et c’est parfait! On espérait justement de cette rubrique qu’elle nous permette de vous proposer des monuments du septième art à (re)découvrir. Mais cette fois, on s’éloigne un peu du traditionnel cinéma américain pour se tourner vers le Japon. Souvent cité comme un chef-d’oeuvre au pays du Soleil-Levant, “La femme des sables” n’a pas forcément traversé nos frontières, les modes de distribution étant plus fermés à l’époque. Penchons-nous donc sur ce joyau.

Une merveille de raffinement, à la structure bien particulière: un instituteur passionné d’insectes parcourt un désert de sable en quête de bestioles en tout genre. Alors que la nuit approche, des autochtones lui proposent le gîte et le couvert que notre héros accepte volontiers. Ils vont donc le faire descendre dans une grande crevasse de sable au milieu de laquelle trône une maison. Dans celle-ci, une femme solitaire. Le lendemain matin, l’échelle qu’il avait empruntée la veille a disparu et notre protagoniste principal se retrouve piégé, condamné à pelleter toujours plus de sable pour satisfaire les demandes des villageois, mais aussi forcé de cohabiter avec cette femme résignée à son triste sort.

Assez fort donc d’imposer un pur huis-clos dans un espace pourtant ouvert. Là où le cinéma joue habituellement la partition du confinement (sic) c’est visuellement intéressant d’offrir un lieu plus ouvert qui ne permet pourtant aucune évasion. Le jeu de realisation autour du sable est d’ailleurs presque hypnotique. On reviendra sur sa symbolique mais en terme d’esthétisme, c’est relativement bien vu et séduisant. Parfois une simple brise qui souffle quelques grains au vent, parfois de véritables éboulements semblables à des avalanches, et toujours ces résidus qui salissent le logis des protagonistes: le cinéaste Hiroshi Teshigahara suggère même des sensations proches du touché. Tout ce sable, on le ressent presque sur notre peau.

La qualité d’interprétation donne une véritable puissance au film. Toute la science du noir et blanc du réalisateur est transcendée par Kyôko Kishida, la femme, mais surtout par Eiji Okada, cet homme pris au piège. Non seulement son éventail d’expressions est immense mais c’est à travers lui que le plus gros du message du film transparaît. Tout le combat de ce personnage et ses tentatives vaines d’évasion, un peu comme Sisyphe qui pousse inlassablement son rocher condamné à toujours retomber, sont incroyablement poignantes. Davantage qu’un simple spectateur, on devient complice de ce héros.

« Vacances à La Baule »

Mais il est impossible de prendre “La femme de sable” uniquement au premier degré, d’autant plus que sa métaphore est double et traite à la fois d’un sujet propre à cette époque du Japon, et d’un autre plus universel. Concentrons-nous d’abord sur la première thèse: l’opposition entre les habitants des grandes villes, apportée par ce protagoniste principal instituteur, et la ruralité. C’est un véritable combat entre modernité et mysticisme qu’offre l’œuvre.

Piégé par son oisiveté et enfermé dans un pragmatisme idiot, le héros affronte un camp adverse tout aussi tranché et enfermé dans des traditions inhumaines. C’est ici que le sable appuie d’ailleurs une première fois le propos: son ruissellement permanent, souvent proportionnellement intense aux efforts désespérés de fuite du personnage principal, suggère une lutte perdue d’avance, totalement vaine. C’est la campagne qui enferme le citadin pour le forcer à creuser bêtement ce sable.

Mais on ne peut pas réduire le long-métrage à cette simple image: le film est aussi une critique plus universelle sur la vie de couple et cela est applicable à presque toutes les sociétés modernes, encore aujourd’hui. Dans ce contexte de ménage “forcé” entre les deux protagonistes, le sable prend tout d’un coup des allures de pression sociale s’immisçant partout: la première étreinte entre ces deux personnages intervient à cause d’un éboulement par exemple. Pourtant à peine plus qu’une association, les scènes qui peuvent rappeler le quotidien du concubinage dans ce qu’il a de moins séduisant pleuvent. C’est une romance sans passion imposée par les autres. Eiji Okada prend même des airs de macho, uniquement là par contrainte et fatalement habité d’envies d’ailleurs: ce trou dans lequel il est piégé, il le creuse encore plus.

La femme des sables” est si complet, si fin, qu’il en devient totalement intemporel. On le réserve à un public de vrais cinéphiles curieux de tout certes, mais pour cette tranche de la population des amateurs de 7ème art, cette œuvre est un classique. Bien joué Tastr.us encore une fois!

Nicolas Marquis

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