Bagdad Café

(Out of Rosenheim)

1987

de:  Percy Adlon

avec: Marianne SägebrechtCCH PounderJack Palance

Pour beaucoup c’est avant tout une chanson: “I’m calling You”, la supplique musicale de Jevetta Steele qui fait résonner ses notes les plus hautes au milieu du désert. Pour d’autres, ce sont des images, un lieu gravé dans l’imaginaire collectif: une station service délabrée, un château d’eau fait de ferraille… Pour tous, c’est un film connu au moins de nom, qui a laissé une empreinte forte dans le monde du cinéma. Réfractons aujourd’hui autour du mythique “Bagdad Café”.

Perdu dans les plaines arides du Nevada, isolé de tout, se dresse le Bagdad Café, un relais routier bien peu fréquenté. Sa gérante Brenda (CCH Pounder) fait fonctionner le commerce aussi bien que possible, jonglant entre ses enfants et son travail alors que son mari se fait la malle. Un jour, une touriste allemande, Jasmin (Marianne Sägebrecht), va débarquer dans le Dinner et louer une chambre dans le motel attenant. Peu à peu, la vie de Brenda et des quelques figures qui peuplent le Bagdad Café va se trouver bouleversée par les élans de sympathie de Jasmin.

Ces personnalités qui habitent eux aussi le motel partagent toutes un point commun: ce sont des parias, des exclus de la société. Pas un seul d’entre eux ne trouverait sa place dans notre modèle professionnel et économique. Non, il sont mis au ban et le désert qui sert de toile de fond au film appuie fortement ce sentiment. Se perdre au Bagdad Café, c’est se perdre pour toujours, reclu.

Parmi eux, nos deux héroïnes, chacune avec son propre caractère. Alors que d’emblée tout semble les opposer, elles vont tisser un lien affectif fort. Rien ne les destinait à se rencontrer et pourtant le miracle se produit à l’écran. “Bagdad Café” amorce une réflexion simple mais efficace: pour s’apprécier, il faut déjà se connaître.

Mais malgré leurs différences, une chose les unit: toutes deux viennent de mettre un terme à leur vie conjugale, que ce soit voulu ou non. Le film se transforme ainsi en récit sur l’émancipation féminine. Que deux femmes se retrouvent au milieu des autres parias pour simplement avoir voulu davantage d’indépendance interpelle et voit juste: le long-métrage sort à une époque où être une femme seule était un handicap trop important.

« Udo! Das telefon es klingelt! »

On peut déjà affirmer sans sourciller que “Bagdad Café” a un certain talent pour affirmer des personnages différents des standards: une chorale disparate qui réussit à jouer à l’unisson. Chacun se paye même le luxe d’avoir son petit moment de gloire: des instants fugaces, anodins pour nous mais capitaux pour la vie de cette communauté.

Pour les mettre en valeur, l’oeuvre peut s’appuyer sur un travail de réalisation qui flatte l’oeil. Grâce à tout un jeu de filtres et d’étalonnage, on redécouvre à chaque plan large le café miteux sous une lumière nouvelle pour faire ressortir des émotion variées. Une réussite totale sur ce point et un procédé qui donne un ton différent à l’image.

Le montage trouve lui aussi un bel équilibre dans l’agencement de ses scènes, qui entretient l’intérêt. On avance à bon rythme et on a à peine le temps de s’ennuyer qu’on nouveau moment de poésie nous foudroie. Diablement efficace.

Notons pour finir les belles préparations du film qui ne seront payées que vers la fin. Un exemple? La mallette de magie que Jasmin trouve dans la valise, qu’elle croit être sienne, va au fur et à mesure prendre de l’importance jusqu’à devenir capitale. Un peu de magie, même amateur, pour apprendre à tisser des liens d’amitié, c’est à la fois simple et complexe. Pas de vraie magie dans notre monde, navrés les enfants, mais c’est une fois de plus une manière pour le film d’étendre son message: “Vous allez vous aimez les uns les autres bordel de merde?” comme disait l’autre.

Bagdad Café” est une œuvre devenue culte et n’a pas volé sa réputation. Une collection d’instants fugaces, parfois chaotiques mais jamais innocents, pour nous faire parvenir sa morale.

Nicolas Marquis

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