Projecteur : La Disparition de Josef Mengele
La disparition de Josef Mengele affiche

2025

Réalisé par : Kirill Serebrennikov

Avec : August Diehl, Max Bretschneider, David Ruland

Les monstres de l’histoire façonnent leur héritage funeste avec le temps. Médecin du camp d’Auschwitz durant la Seconde Guerre mondiale, le suppôt du nazisme Josef Mengele s’est métamorphosé en figure épouvantable. Pour beaucoup, il reste l’ordonnateur des plus viles expérimentations humaines et l’organisateur hideusement consciencieux de la mort de milliers de déportés. Le récit de son périple sud-américain au lendemain de la guerre, comme de nombreux autres bourreaux allemands, reste néanmoins peu connu. Josef Mengele n’a jamais été arrêté, il a erré sur une terre aux antipodes de son pays natal jusqu’à sa mort confidentielle en 1979. En 2017, Olivier Guez consacrait un ouvrage à cet exil, La Disparition de Josef Mengele. Adoptant une démarche presque journalistique, l’auteur décrit par une plume directe et sans ornement la trajectoire d’un être abject progressivement oublié du monde. L’écrivain défait son personnage de tout superflu. De ses lignes, émerge une évocation frontale de la fuite, et des abominations dont est coupable l’ancien médecin eugéniste. Kirill Serebrennikov est lui, certes un cinéaste politique, mais avant tout un réalisateur lyrique et esthète. En s’emparant du roman, il lui insuffle une tonalité différente. Le metteur en scène déconstruit Josef Mengele et lui refuse l’héroïsme de la cavale. Son adaptation du livre déshabille le tortionnaire, jusqu’à en faire un reclu condamné à la solitude. Olivier Guez documente par ses écrits, Kirill Serebrennikov illustre l’effroi, l’indignation et la décrépitude. Plus qu’une transposition à l’écran, La Disparition de Josef Mengele est un changement profond de grammaire artistique. Cette métamorphose se nourrit du propre exil du réalisateur. Le cinéaste est lui-même forcé de vivre depuis plusieurs années loin de ses terres natales. Emprisonné pour des motifs frauduleux à plusieurs reprises, il a fui le totalitarisme russe pour continuer à s’exprimer librement. Kirill Serebrennikov a laissé derrière lui le passé du sol par instinct de survie, mais le cinéaste est une victime de l’autoritarisme. Son protagoniste est lui aussi en transhumance, mais il a entretenu pendant des décennies le souvenir de l’abjection nazie. Un homme libre enchaîne un prophète du mal.

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Le monde comme prison

Alors que le monde oublie jusqu’à l’existence de Mengele, Kirill Serebrennikov le traque. Il le cherche dans chaque reflet. Il donne un visage au criminel de guerre et refuse de s’en défaire. Le comédien August Diehl est de chaque scène, comme une présence immuable à l’écran. Le cinéaste recherche son image. Dans un plan séquence, Mengele se reflète dans une multitude de surfaces vitreuses. Il est alors encore inscrit dans la ville qui l’entoure. Il apparaît même fier de son ignoble personne devant le miroir où il huile son corps. Avant même de dénoncer l’idéologie, La Disparition de Josef Mengele condamne son protagoniste. Le métrage ne souffre d’aucun héros, il s’évertue à montrer la duplicité d’un homme d’emblée coupable mais fier de sa condition de fugitif. Le cinéaste n’impose pas immédiatement une recherche de vérité, il chasse l’homme en fuite. Il refuse l’aura romanesque que s’imagine son protagoniste pour ensuite dénoncer son discours ignoble. Les exactions de Mengele sont un acquis du pacte initial d’un film qui se confronte alors à la ligne de défense intenable du médecin nazi. Il se dédouane des horreurs, il se revendique simple exécutant, voire chercheur consciencieux. Pourtant, la vie et la mort ont été ordonnées au rythme de l’archet qu’il tenait à la gare terminale d’Auschwitz. La tension émotionnelle naît de l’impunité dont jouissent les anciens commanditaires de la Shoah. La résurgence de la pensée nazie est anachronique, pourtant Mengele est le dernier orateur des discours de haine. Toute sa psyché est construite sur un tissu de mensonges propagandistes. Jusqu’au plus profond de son ascétisme forcé, il érige la violence en doctrine et chérit le souvenir de temps obscurs. Il s’exalte d’une pureté allemande, il s’imagine persécuté par les faux ennemis d’antan. Pourtant, ses saillies sont creuses et ne portent plus d’autre message que la colère macabre. Son combat ignoble est perdu, son Allemagne est désormais à moitié soviétique. L’histoire ne l’a pas encore puni, mais elle a triomphé de lui. 

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Se croyant martyr, il n’est en fait qu’un misérable paria. L’opulence des nazis dans l’Argentine d’après-guerre et la connivence avec les Perón occupaient près de la moitié du roman originel, Kirill Serebrennikov fait le choix de ne transcrire cette ère que par de brèves paroles, pour plonger immédiatement dans la fuite et l’effacement. Comme pour conjurer le mal, le film veut gommer son protagoniste. Il le rend insignifiant. Ses voyages possibles en Allemagne au début du film sonnent comme des injures faites au mythe de la reconstruction européenne immaculée. Trop de maillons de la chaîne de l’annihilation, à l’instar de Mengele, sont restés longtemps impunis. Ils ont survécu dans les fêlures de l’histoire. Pourtant, le réalisateur réserve sa propre geôle à son personnage. Montré brièvement derrière des barreaux, Mengele s’enlise ensuite dans un monde qui se dérobe à lui jusqu’au cloisonnement ultime. La Disparition de Josef Mengele lui réserve une cellule de solitude. Sa parole haineuse initialement partagée par les personnages secondaires est finalement chahutée par le couple de fermiers brésiliens qui l’héberge. Le cadre esthétique se défait aussi de son emprise.  L’ange de la mort est déchu du royaume des vivants, prisonnier de ses démons. Les villes sont quittées dans la précipitation, la campagne autarcique émerge. Le petit roitelet médiocre l’arpente comme le maître du domaine alors qu’il n’est qu’un employé agricole. Le milieu rural devient l’ultime évocation de son idéal effroyable lorsque méthodiquement, il saigne des cochons. Néanmoins il n’y dirige rien. Il s’illusionne sur une stature que le film refuse de lui donner. Il se heurte au monde avant de connaître l’ultime punition, un appartement insalubre qu’il ne peut plus quitter. Il agonise entre les murs.

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L’idéologie exaltée de Mengele est vaincue. Le monde a renié les semblables de cette créature à la rigueur mortifère. Le film le châtie en lui ôtant tout pouvoir. Il a régné en despote sur Auschwitz, il meurt sans avoir laissé la moindre trace autre que ses crimes dans l’histoire. Le régent est désormais méprisé. Mengele est impuissant face à la civilisation qui se construit dans le reniement de ce qu’il incarnait. Il n’influe plus sur le cours des événements. Il subit l’émergence de la culture anglo-saxonne à la télévision, qu’il coupe pour ne pas accepter cette juste défaite. Il ne se reflète plus dans son univers miniature, mais à l’inverse, la petite lucarne se dédouble sur ses lunettes. Il ne survit plus que dans une accumulation de coupures de presse qu’il collectionne autant qu’il les hait. Elles sont la preuve qu’il a existé, mais elles attestent aussi de la lumière faite sur ses plus profondes turpitudes. Sa fuite est sa défaite, celle d’une doctrine morte qui ne peut plus camoufler son immondice. Sa pensée a été marginalisée. Du peuple à l’unisson qu’il évoque, il ne reste plus que des humanistes qui veulent se défaire de cette ascendance. Le nouvel âge appartient aux épris de liberté. Il est entre les mains des cheveux longs, comme Rolf, le fils du tortionnaire. Kirill Serebrennikov méprise son sujet à sa juste mesure. Il le défait de tous apparats. Il en fait un homme seul, aigri, miséreux. Un être malade dont le corps l’abandonne. La Disparition de Josef Mengele démolit la notoriété morbide pour réserver un autre sort à son personnage. Son nazisme écoeurant ne trouve finalement plus écho nulle part.

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L’impunité face au traumatisme universel

Mengele est dépossédé d’un faste militaire nazi qui a pourtant survécu à la fin de la guerre. Le film refuse de détourner le regard au moment de laisser exprimer des interjections barbares et des éléments purement négationnistes. La peur n’est pas née en 1945 pour les anciens dignitaires.Dans le marasme de l’Allemagne d’après-guerre, le film montre un nazisme survivant. Le nouveau régime les a d’abord absorbés. L’exil de Mengele est même initialement décrit comme inutile et même contreproductif. L’emprise de l’entreprise familiale sur leur ville installe un sentiment d’impunité odieuse. L’Allemagne nouvelle reste leur domaine, ils s’en partagent les restes. Derrière eux, une cohorte de suiveurs continue de s’affairer à leur bon plaisir. Durant de longues secondes, Kirill Serebrennikov reste fixe sur les employés du manoir Mengele. Les dévots continuent d’honorer leurs maîtres déviants. La rigidité de cette séquence répond au mouvement continu du très long plan séquence montrant le remariage de Josef Mengele, au sortir de la guerre. D’abord dans les cuisines des festivités, la caméra épouse les déambulations des serviteurs. Inconscients de qui ils servent, ils naviguent entre les invités qui entretiennent un nazisme sans retenue. Les bribes de dialogue plongent dans l’abjection. L’image prolonge le verbe. D’abord discrète sur le gâteau de mariage, la svastika ressurgit en plein écran dans un ornement floral tapageur qui clôt la scène. La reconstruction n’a pas été immédiate. Un peuple s’est tenu sage en attendant la décrépitude des monstres du passé. Les diables ont changé de costume.

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Face aux mensonges des anciens despotes, la vérité doit être une rupture formelle et narrative. Kirill Serebrennikov éblouit de son noir et blanc vénéneux. Cependant, la démonstration des crimes d’Auschwitz ne peut être restituée par une recherche esthétique. À l’exacte moitié du métrage, il casse les dogmes pour que les scènes de torture violente s’exposent sans fard. Le réalisateur passe à la couleur. La brisure chromatique impose la véracité des faits. En filmant par ailleurs ce montage à l’aide d’une caméra d’époque, il ancre la scène dans une succession de faits rendus impossibles à ignorer. Mengele sourit comme un dément, alors que mort et torture sont partout et interdisent tout sentiment d’humanité possible pour le tortionnaire. Des baraquements aux laboratoires, la décrépitude infecte la pellicule. Le cinéaste fait ici preuve d’une digestion intelligente du livre d’Olivier Guez. Lui aussi rompait sa diégèse à la moitié de son roman, mais l’épreuve des exactions passait par une succession de témoignages de survivants. Le long métrage substitue cette parole à une autre forme de récit, celui des corps contrits. La violence des mots appartient à la littérature, celle des images au cinéma. La Disparition de Josef Mengele maudit le démon lors de cette séquence. La couleur est appelée à se répéter et à faire écho à sa paranoïa sénile au terme de l’oeuvre. Jamais il ne peut se défaire de son passé abominable. Les crimes de guerre seraient presque inconcevables sans l’utilisation de la couleur qui cimente l’immuabilité de la vérité. 

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À l’homme qui s’enivre de la haine, La Disparition de Josef Mengele oppose les résurgences du passé. Le vice profond du personnage frappe d’un regard répété. Obsédé par la gémellité, Mengele voit son ancien champ d’étude barbare ressurgir devant ses yeux à chaque récurrence de jumeaux. Kirill Serebrennikov refuse le pardon, il utilise la duplicité d’un geste ou d’un mot pour faire renaître le mal. Pourtant, ce monde qui gravite autour de lui et l’abandonne, progresse sans lui. Celui qui se croit chercheur n’a rien accompli de bénéfique dans sa vie. Sa trace dans l’histoire est maculée de sang. La culture germanique impériale dont il s’enivrait est morte. L’Allemagne de l’Ouest incarnée par Rolf se défait de cet ignoble héritage. Dans la maison insalubre brésilienne, les échanges entre les deux hommes deviennent des affrontements. Josef impose initialement une rigueur carcérale à son fils, le forçant à se couper les cheveux comme un détenu des temps lointains. Le métrage enferme le jeune homme. Derrière des grilles, ses traits sont tirés, son visage éprouvé, son dilemme moral est insoutenable. Seul l’affrontement avec le diable paternel peut conjurer le mal de l’ignoble ascendance. Dans l’arène crasseuse, les mensonges paternels s’effondrent face à la factualité du fils. L’idéologie de Josef n’est plus qu’un mirage. Elle a été balayée par la lumière faite sur l’histoire. Dans des élans de rage débridée, le tortionnaire s’impose comme dernier reliquat d’un Reich mort. Il n’est plus qu’un vestige, recroquevillé dans la poussière, assailli par une jeunesse qui exige la vérité et qui renie les discours formatés. Si Josef n’a jamais été arrêté, le film lui réserve un accusateur privilégié. De sa propre chair, un homme le juge et l’affronte. La lignée soi-disant pure met à mort les ancêtres pour se défaire de leur joug.

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Mettre à mort la bête infâme

Kirill Serebrennikov déshabille Mengele de son uniforme pour le montrer sous un jour cru et déliquescent. Sa déchéance est avant tout sociale. Dans la ferme brésilienne, plus personne ne vit au rythme de ses ordres. Sa figure solitaire s’enfonce dans les sous-bois impénétrables. À chaque retour au foyer, il est remis en cause et moqué par ses hôtes. Sa potentielle capture devient un sujet de blague sadique pour lutter contre son autoritarisme. Le tyran croit encore à l’illusion du contrôle. Pourtant, le rapport de force s’est complètement inversé. Il est désormais à la merci des autres. Coquille creuse, il erre dans ces limbes, croisant sur un arbre l’un de ses costumes accroché comme un pendu. Il a été totalement vidé de sa raison d’être despotique. Il abandonne même son idéologie face à cette descente aux enfers. Il se moque désormais du protocole, il rechigne au salut nazi, il méprise les impunis. Le monstre infâme n’a pas perdu sa sournoiserie, mais il ne croit plus aux rites d’antan. Ses convictions vacillent. Il ne lui reste plus que sa haine de vieil homme pervers. L’eugéniste en perd même le contrôle de son corps, désormais décrépi et malade. Son laboratoire immaculé est substitué par des murs crasseux, des sols fissurés et une salissure permanente. La Disparition de Josef Mengele voue une haine farouche à son personnage principal. Il refuse la fascination. Kirill Serebrennikov ne peut pas trahir les faits historiques, mais il se réserve le droit de punir Mengele en l’immergeant dans le pourrissement de sa chair et de son habitat. Misérable, malade, incohérent, paranoïaque, le nazi s’embourbe dans la tragédie de sa propre histoire pathétique.

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Les croyances de Mengele sont mises à mort. Elles agonisent dans les caniveaux. Kirill Serebrennikov ridiculise les diables pour conjurer leur présence. Dans une nouvelle scène de mariage qui se révèle n’être qu’une illusion, Mengele est plongé dans son propre enfer. Il est entouré d’un mélange des cultures, son corps l’abandonne, et il finit mis en scène avachi sur une mule. Le film se réapproprie l’image d’un tableau chéri par le personnage principal pour en livrer une vision désenchantée. Le fier cheval n’est qu’un âne, l’intrépide lancier est un homme déjà mort. Le vieillard éprouve l’agonie de tout ce qu’il vénérait. Aucun héritage ne lui survivra. Son seul fait notable est d’avoir été un des principaux artisans de l’Holocauste. Le repos éternel lui est confisqué pour parachever le crachat cinématographique. Mengele n’est utile que dans la mort, seuls ses os blanchis sont encore utiles. Lors de l’introduction du film, plusieurs élèves en médecine contemplent ses ossements. Le métrage convoque les angoisses de Mengele. Dans la mort, il n’est plus qu’un sujet d’étude banal, loin de son idéal déviant du corps. Il sert à l’éducation de deux jumeaux de couleur noire. L’espace clinique se défait de son legs en résumant l’existence du tortionnaire à un simple agglomérat blanchâtre et distordu.

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En bref : 

Symphonie de l’abjection humaine et recherche d’une forme de rétribution dans le pourrissement de l’être, La Disparition de Josef Mengele dissèque le monstre pour le rendre misérable.

La Disparition de Josef Mengele est disponible en Blu-ray et DVD chez Blaq Out, avec en bonus : 

  • Entretien avec Emmanuel Raspiengeas, critique de cinéma
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Nicolas Marquis

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