Faisceau : Fair Play
Fair Play affiche

2023

Réalisé par : Chloé Domont

Avec : Phoebe Dynevor, Alden Ehrenreich, Eddie Marsan

À plein temps

Entre les murs, le New York de Fair Play étouffe. Constamment en intérieur, comme prisonniers d’une cage sociale, ses personnages sont contraints et malmenés. Dans la fourmilière, deux silhouettes émergent du brouillard matinal sur les trottoirs de la ville. Emily et Luke partagent le même appartement, ils sont fiancés, ils pensent s’aimer. Leur chemin se sépare néanmoins au petit matin. Tous deux sont analystes dans une entreprise de courtage boursier. La politique interne de l’entreprise dicte sa loi à ses employés et interdit d’ordinaire les rapports intimes. L’union des personnages incarnés par Phoebe Dynevor et Alden Ehrenreich est un secret. Sa découverte serait sévèrement punie. Doucement, les tensions au travail s’invitent dans le logis. Emily est promue manager de portfolio, elle occupe désormais le poste que convoitait Luke. L’idylle se fissure. La vengeance injuste frappe une employée consciencieuse qui ne doit son succès qu’à son mérite. La pression du travail s’immisce dans la vie affective.

Fair Play illu 8
Phoebe Dynevor et Alden Ehrenreich dans les rôles d’Emily et Luke

L’idéal de l’accomplissement par le travail se fragmente dans un open space aux allures d’arène. Dans la prison de verre, dans les hauteurs des bureaux de New York, la prédation constante guette les employés. La convoitise et la jalousie animent des individus prêts à tous les coups bas pour assouvir leur appétit professionnel. Les murmures charrient les injures. Les collègues se sont détachés de toute camaraderie pour alimenter de leur bassesse un cadre oppressif. La constante pression du renvoi a distordu la nature humaine des employés pour en faire des prédateurs. L’accumulation de chiffres si démesurés qu’ils en deviennent abstraits les déconnecte de la réalité. Leur vie appartient à l’entreprise. Les journées entières s’y perdent. La lumière appartient au travail, qui absorbe toutes les séquences diurnes. Seul le secret de la nuit laisse voir une vie personnelle gangrénée par les tensions professionnelles. La démence est promise à tous les adeptes de la société de trading. La cinéaste Chloé Domont trace le destin d’Emily et Luke. La caméra cadre sur les visages des deux analystes en réunion. Puis, elle cible un gérant de portfolio qui détruit de rage son bureau, dans l’indifférence générale. Dans la coquille de verre, il devient plus animal qu’humain. La concurrence a vaincu l’individu devenu sauvage.

Fair Play illu 7

À genoux devant son employeur, Luke déclame un discours finement préparé pour lui prêter serment d’allégeance. La fidélité suprême est confiée à un père qui réclame leur dévouement. Fair Play s’amuse de l’asymétrie créée avec le début du métrage, et la demande en mariage du protagoniste bafouillant devant Emily. Sa déclaration amoureuse est chaotique et désordonnée. Sa promesse professionnelle est passionnée. Violent et désintéressé, l’employeur lui promet néanmoins l’échec. Les bureaux sont l’espace clos d’une course sans fin à la performance. Aucun prix ne couronne l’ardeur à la tâche, seule l’efficience et l’abandon de soi méritent rétribution. Récompensé d’un bonus mirobolant, Emily n’encaisse pas le chèque qui lui est donné et se laisse aspirer par le prochain défi insurmontable. Le public est contraint d’adhérer malgré lui au périple de Luke et Emily. La folie du premier trader était illustrée depuis l’extérieur du bureau, le coup de sang de Luke est quant à lui montré à l’écran depuis l’intérieur de la pièce. La position marginale est désormais refusée. Le spectateur n’a plus le confort de l’incompréhension partielle. Il est aux premières loges d’une folie née d’un cadre néfaste.

Fair Play illu 6

Au rythme démultiplié des coups de fil nocturnes que reçoit Emily, la sphère professionnelle investit le cocon privé. Comme un agent corrupteur, le travail régit le rythme de vie, jusque dans le repos interdit. Progressivement, l’expression de l’amour s’éteint dans les dialogues, remplacée par des tirades qui n’évoquent plus que les tensions au bureau. L’entreprise a le droit de cité jusque dans les draps. L’intime est exclu de l’open space. Le manifester serait une faute professionnelle et une trahison envers le sacro-saint code de conduite des employés. La protagoniste est heureuse d’être fiancée, pourtant, dans un plan rapide, Fair Play cible sa bague laissée sur le comptoir de son appartement. La contamination par le travail éprouve les amours fragiles. Tout n’est qu’illusion entre collègues, l’oppression s’épanouit dans un microcosme en vase clos, où la camaraderie est dévoyée et corrompue. La performance ne suffit pas. Les personnages de Fair Play boivent, se droguent et échangent des histoires scabreuses comme seul témoignage de leur union. L’excès devient un mode de communication à part entière. Il est le seul biais par lequel l’employé modèle peut s’accomplir. Dans les nuits, Emily s’enivre. Au matin, ses frasques deviennent des faits de gloire. Elle appartient à un emploi auquel elle a abandonné ses nuits. À deux reprises, elle se trompe de clé et échoue à ouvrir la porte de son logement. Elle n’est plus épanouie dans son logis, elle est absorbée par son poste. Elle peine à s’extraire d’une cage pour en rejoindre une autre. Devant son écran, elle est sans cesse remise en cause dans ses fonctions. À son domicile refusé, elle est punie pour son ascension sociale. Le verrou se referme sur elle.

Fair Play illu 5

Masculin et féminin

Emily se heurte à des exigences qui se multiplient et se contredisent. Lorsque son professionnalisme n’est plus remis en cause, son sexe devient motif de vexations. Une fois que les preuves de sa productivité ne sont plus discutées, son apparence ou sa personnalité sont interrogées. Luke est son premier accusateur. L’agitation des bureaux s’incarne en fureur dans l’appartement. L’homme méprise sa conjointe pour ne pas affronter sa propre médiocrité. La réussite de sa fiancée le brise et il entend l’entraîner dans sa chute. Les accusations d’infidélité et de discrimination positive sont réitérées à plusieurs reprises dans le film, sans que jamais une base concrète n’étaye la calomnie. La simple idée que sa future femme soit plus accomplie que lui professionnellement enrage Luke qui sombre dans un repli égotique. Seul face à son écran d’ordinateur, il cultive le culte de soi devant d’absurdes vidéos de coaching. L’alchimie du couple émule le cadre du travail. Le mal est décuplé dans le confort volé des appartements. Emily doit sans cesse prouver ses sentiments. Ses efforts n’empêchent pas les étreintes de se briser, en complète opposition aux enlacements des débuts.

Fair Play illu 4

Fair Play destructure le couple. La détresse est suggérée dans les bureaux. Elle est dramatiquement affirmée au foyer. Emily subit la frustration professionnelle de son partenaire. La vexation est transposée en refus de l’affect. À chaque essai pour renouer une intimité de couple, elle reste seule à l’écran alors que son fiancé se dérobe. Elle souffre d’une graduelle montée de la violence psychologique, bientôt transformée en torture physique lors d’une scène de viol conjugale éprouvante. Le travail a anéanti l’union. La réussite d’une transaction financière d’Emily par sa propre méthode est réprimée. Elle a piqué la fierté de l’analyste en refusant sa feuille de route. Plutôt que d’apprécier l’intelligence de sa partenaire, Luke lui reproche une trahison factice. Leur scission éclate dans le seul recoin discret de l’open space montré à l’écran. Le logis n’accueille plus que le ressentiment et la froideur. La rupture sentimentale est consommée.

Fair Play illu 3
Phoebe Dynevor et Alden Ehrenreich dans les rôles d’Emily et Luke

La chute de Luke laisse émerger la figure déconfite d’un homme inconscient de son impuissance. Il s’enivre d’une potentielle trahison, il élabore mille scénarios pour se déresponsabiliser de tous ses excès, il chavire en nourrissant la croyance d’une injustice. Il refuse de discuter de ses performances professionnelles et cultive le culte du corps dans une brève séquence de musculation. L’équilibre du couple vacille. Luke cherche constamment à manifester son ascendant psychologique en mordant sa partenaire de ses injures acerbes. Il refuse par ailleurs ses avances, pensant que la frustration infligée grandira son emprise. Avec froideur, le film explose dans la scène du viol infligé par Luke. Chaque coup de la tête d’Emily sur le lavabo des toilettes où elle est contrainte métronome l’immondice. Rigide et sans emphase, le film s’épanouit dans la brutalité d’un cadre serré sur le visage de la protagoniste. Sa dignité jusqu’alors malmenée est dérobée. Pourtant, Chloé Domont refuse l’impunité. Elle fait saigner Luke dans une séquence ou Emily le poignarde au bras, et le force à pleurer en position foetale. Installée à la fin du métrage, la rétribution ponctue un récit d’injustice.

Fair Play illu 2

Sous les traits d’Emily, une figure féminine forte s’extrait d’une pression sociale insoutenable. Perpétuellement sollicitée, elle doit composer avec la collusion de ses vies professionnelles, de famille et de couple. Sans discontinuer, le téléphone sonne pour lui réclamer une autre part de sa considération. Au cœur des disputes, une mère intrusive ou un patron tyrannique perturbe le dialogue. Les phrases se chevauchent, l’obsession de la seconde varie au sein d’une même scène. L’héroïne moderne s’accomplit par son mérite, acculée à l’impossible, face à la déchéance d’un homme qui sombre dans la bassesse. Envers et contre tous, Emily arpente les bureaux de la société de trading, elle reste fière de son rôle dans un milieu hautement masculin. Luke s’effondre quant à lui, jusqu’à l’ivresse sur le lieu de travail qui conduit à son licenciement. Leurs trajectoires sont asymétriques. L’une s’est élevée, l’autre a coulé. Fair Play déconstruit l’image du couple aisé new-yorkais. Il le fait mourir devant la caméra. Il oppose deux scènes de repas familial, complètement contradictoires, en entame et en conclusion du métrage. L’Eros de la première est devenue violence absolue dans les coups échangés et dans la scène du viol. Le sentiment concurrentiel a démoli l’union des cœurs. L’agonie du duo a donné naissance à l’expression d’une impunité masculine, contrariée par l’essor d’une femme déterminée. Si Emily ne peut pas faire pleurer Luke, elle le fera saigner, comme elle l’énonce ouvertement. Elle marque son corps de sa colère légitime à chaque coup de lame.

Fair Play illu 1

En bref : 

Martyrisée par le monde du travail et par le sentiment concurrentiel qui s’immisce dans le couple, une femme nouvelle se dresse face aux épreuves dans Fair Play. Réprimée pour tout, Emily impose ses mots et son corps contre les affronts modernes. Un masculin perfide agonise, un féminin déterminé éclot. 


Fair Play est disponible sur Netflix.

Nicolas Marquis

Retrouvez moi sur Bluesky : @refracteurnico.bsky.social

Laisser un commentaire