
(زن و بچه)
2026
Réalisé par : Saeed Roustaee
Avec : Parinaz Izadyar, Payman Maadi, Soha Niasti
Film fourni par Darkstar pour Diaphana Distribution
Filmer pour dénoncer
Dans les pays secoués par des crises politiques aux conséquences mortifères, l’art devient parfois un outil de révolte. Alors que l’Iran est à nouveau en proie à la révolte d’une population légitimement indignée, et pendant les insurgés morts pour leurs idées se comptent désormais en dizaines de milliers selon plusieurs sources, les yeux de la communauté internationale se braquent sur les massacres en cours. Le cinéma local représenté sur les scènes des plus grands festivals du septième art a depuis longtemps fait sa mue, de simple industrie du divertissement à douloureux cris d’alarme qui ont souvent préfiguré les immondes arrestations et exécutions.
À tous les réalisateurs iraniens observateurs d’une société défaillante, aux auteurs animés par un esprit de changement, un choix cornélien qui ne connaît aucune réponse pleinement satisfaisante se pose. Doivent-ils partir pour s’exprimer librement, ou rester et se plier à certaines contraintes pour continuer le dialogue avec une population endeuillée ? Quelques grands noms contemporains tels que Mohammad Rasoulof ou Jafar Panahi ont choisi la clandestinité, quitte à être emprisonnés pour leurs idées avant parfois de s’exiler pour que partout dans le monde, leurs chef-d’œuvre soient vus et leur détresse entendue. Malheureusement, leur insoumission leur a également fermé les portes d’une exploitation domestique de leurs longs métrages, reléguant leurs essais au marché illégal dans un pays frappé par une censure féroce. Saeed Roustaee tente quant à lui de déjouer les diktats et flirte avec de potentielles terribles sentences en continuant de s’exprimer dans les salles iraniennes, tout en conservant la flamme de sa rébellion face à l’injustice. Depuis 2016 et son premier long métrage Life and Day, il incarne un nouveau visage du septième art local, en équilibre sur le fil ténu de l’acceptable aux yeux du régime totalitaire, suspendu au-dessus du vide de la répression promise aux indomptables. Pourtant, le cinéaste est un pourfendeur acerbe des déviances sociales et politiques de son pays. En 2021, il met ainsi ostensiblement en accusation la législation iranienne absurde face au trafic de drogue, et plus généralement les dérives policières et juridiques, dans le très remarqué La loi de Téhéran. L’artiste s’est fait un nom bien au-delà de ses frontières, tout en continuant d’interpeller ses concitoyens. Seulement un an plus tard et mue par une acidité démentielle, il signe son œuvre incendiaire, Leila et ses frères et dénonce les dynamiques familiales rétrogrades pour les jeunes et principalement pour les femmes, à tel point que son œuvre semble préfigurer de la révolte de 2022. Il y multiplie les gestes frondeurs et brise les tabous, jusqu’à s’attirer l’ire du régime des mollahs. Le sélection au Festival de Cannes n’a pas servi de bouclier à Saeed Roustaee, qui écope de six mois de prison et de cinq ans d’interdiction de tournage, pour propagande contre le régime. Depuis suspendue, la sanction apparaît comme un avertissement pour le cinéaste, désormais scruté par les yeux vindicatifs des dictateurs en place.
Son retour en salles était donc attendu. Remarqué dès mai 2025 grâce à sa sélection officielle à Cannes, Woman and Child s’apprête à sortir en France et un parfum de polémique entoure le film. Saeed Roustaee a dû se plier aux contraintes imposées par le gouvernement pour pouvoir continuer de s’exprimer auprès des siens. Accusé de tourner sous autorisation officielle quand certains de ses pairs filment dans la plus grande illégalité, et acceptant de faire porter le voile à ses actrices dans toutes les scènes, le cinéaste déclenche la colère des contestataires de son pays et est taxé de conformiste. Pourtant, ce choix du réalisateur est assumé. Il se défend en mettant en avant sa volonté de raconter une histoire personnelle, partiellement inspirée de la vie de ses cousines, et il manifeste son désir ardent de pouvoir partager la douleur qui habite son récit avec ses compatriotes. De plus, les a priori qui précédaient la sortie du film sont balayés à l’écran : Saeed Roustaee reste le révolté armé d’une caméra qu’il a été par le passé. Il réussit à se jouer de la censure et il manipule l’implicite scénaristique et le langage visuel pour affirmer son constat alarmiste sur l’Iran actuel. Woman and Child est une forte décharge émotionnelle virtuose derrière laquelle se dissimule ça-et-là de violentes dénonciations à l’encontre d’un système construit autour de l’oppression des plus démunis.
La nouvelle héroïne du panthéon des gens simples et désoeuvrés de Saeed Roustaee est Mahnaz (jouée par une éblouissante Parinaz Izadyar), une infirmière veuve d’une quarantaine d’année, qui auprès de sa soeur Mehri (l’envoûtante Soha Niasti) et de sa mère dévouée (Fereshteh Sadr Orafaee, ici tout en discrétion) tente d’élever difficilement ses deux jeunes enfants, dont le turbulent adolescent Alyar (le débutant Sinan Mohebi). En couple avec l’ambulancier Hamid, (Payman Maadi, fidèle de Saeed Roustaee) elle compte officialiser ses fiançailles, mais pour ne pas froisser ses futurs beaux-parents et sous l’ordre tacite de son partenaire, elle dissimule l’existence de son fils et de sa fille. Alors que la rencontre entre les familles prend place, elle confie ses enfants au père de son mari défunt. Le drame frappe avec une violence décuplée. Au cours d’une dispute avec son grand-père, Alyar se défenestre. Mahnaz se lance dès lors en quête de responsables à l’agonie de son fils décédé. Elle pointe du doigt et affronte dans le même temps les fonctionnaires du système éducatif qui n’ont pas su comprendre son fils, le grand-père colérique qui a poussé à bout l’adolescent, et Hamid qui l’a contrainte à s’éloigner des siens. Mahnaz se heurte désespérément seule au mur de l’obscurantisme de la société iranienne et fait face au vide ténébreux de son propre chagrin, tandis que Hamid décide finalement de demander Mehri en mariage, délaissant odieusement son ancienne promise pour sa sœur.
Un pays dans toute sa noirceur
Comme lancé dans l’élaboration d’une peinture au vitriol complète de l’Iran, et armé du pinceau de sa corrosivité, Saeed Roustaee attaque toute les strates de la société. Woman and Child apparaît souvent comme une pièce complémentaire d’une filmographie virtuose de laquelle émerge l’image brutale d’un pays vivant dans un état de stress et d’intranquillité permanent. L’Iran est gris, défraîchis, ses ruelles glauques, le danger guette partout où une décision impossible doit être prise, et même dans le cadre plus moderne et récurrent de l’hôpital, les petits délits et la corruption gangrènent un système sur le point d’imploser. Dans les lieux isolés, cachés aux yeux des quidams, suinte une autre population opprimée. Elles s’imposent comme un agglomérat d’esclaves d’un commerce délétère lorsque Hamid loue les civières de son ambulance pour la nuit à des hommes et des femmes que la misère prive de tout autre recours. En toile de fond du drame à haute charge émotionnelle, dans les recoins de la pellicule, les indigents sont à la merci des petits magouilleurs minables. Les hurlements moraux étouffés des marginalisés sont des signaux d’alarme désespérément initialement ignorés pour Mahnaz, destinée à confronter à terme son abnégation à l’opacité d’une mécanique de l’avilissement
“Les deux protagonistes travaillent à l’hôpital, mais seule Mahnaz est focalisée sur le fait de sauver les patients. Hamid, lui, vend la vie et les corps des malades, ce qui dit beaucoup sur son comportement à venir dans sa vie privée. Il agit de la même façon avec Mahnaz et Mehri, sa sœur. Il renonce à l’une et l’échange pour l’autre : il continue à faire du commerce.”
Saeed Roustaee – Extraits tirés du dossier de presse s’appuyant sur un entretien publié dans Positif n° 780, février 2026. Propos recueillis par Stéphane Goudet et Thibaut Morand

Toute une nation aux ordres est maintenue dans l’immobilisme. Elle erre entre les barreaux d’une gigantesque prison, concrète ou allégorique, conçue pour maintenir les hommes et les femmes dans un état de servitude. L’école, les tribunaux, l’hôpital, le foyer sont autant de cellules dans lesquelles s’affirment des forces de domination, par les rites ou par les lois. Ainsi, l’école de Aliyar, dans toute sa décrépitude, se confondrait presque avec un gigantesque pénitencier, lorsque dans de véritables cages, les élèves des filières professionnelles s’échinent à un dur labeur. Aucun enseignement vertueux n’y est prodigué et le seul réconfort envisagé est un voyage scolaire, loin de ce lieux de perdition où ne semble s’inculquer que le vice du jeu d’argent, et la conformité aveugle à une autorité déviante. Symboliquement, et signé par un plan prodige de Saeed Roustaee qui prend de la hauteur sur la cohue des adolescents, Aliyar est prisonnier par sa propre effronterie des grilles de l’école. Il est condamné à y survivre, faisant de son caractère explosif autant un masque social qu’une manifestation de l’échec d’un système scolaire qui ne comprend pas les psychés différentes. Avant même d’être martyr du destin, il est forçat du rigorisme, un réprouvé qui survit dans sa minuscule chambre, à la marge des autres.
Sa mort est un catalyseur émotionnel pour sa mère, qui doit dès lors quitter sa vie idyllique pour affronter elle aussi le sort réservé aux indigents. À l’instar de Leila et ses frères mais cette fois avec beaucoup plus de fatalisme, Woman and Child montre la femme iranienne dépossédée de tout pouvoir. Le recours juridique face aux bourreaux de Aliyar n’existe pas, Mahnaz n’a même pas le droit de s’asseoir au tribunal avant que la mécanique légale ne menace de se replier sur elle. Au sein même de son foyer, la femme est à la base de tous les efforts et de tous les labeurs, pourtant les rites l’avilissent, elle n’a aucun pouvoir décisionnel concret sur son propre destin, davantage confié à des anciens qui écartent sa parole. Même le voile musulman, contrainte imposée à Saeed Roustaee, est une manifestation de l’hypocrisie du monde qui entoure Mahnaz, lorsque Hamid s’amuse à la prendre en photo les cheveux nus, bien que la protagoniste reste hors champ de la caméra du réalisateur. Woman and Child transformerait alors presque un impératif en levier de protestation. Tout le monde se joue des règles dans cet Iran de la prédation, sauf les femmes, obligées d’éprouver la charge de règles tyranniques et d’un devoir maternel. Les figures paternelles sont ici soit absentes, soit vecteurs de violences physiques et morales.

Grâce à l’intensité hors norme du jeu de Parinaz Izadyar, dans un pur rôle de décomposition, Mahnaz incarne à la fois une lutte contre un obscurantisme omniprésent, mais également la fatalité d’une victoire impossible. La mère coupable d’avoir voulu se conformer en cachant ses enfants et désormais livrée au chagrin n’est jamais mise en accusation, elle revêt plutôt les habits du courage. Néanmoins, son combat est perdu d’avance. Devant la caméra, et illustré par les cheveux de Mahnaz initialement parfaitement coiffés, et qui progressivement s’ébouriffent et se teintent de gris, une femme se dresse face à l’injustice politique et morale. Pourtant, elle se délite, elle s’écroule, elle s’effondre, et plus bas que terre, elle tente de se relever.
Famille déchirée
Bien loin du havre de paix potentiel, le foyer familial et les rapports de force qui s’ expriment décuplent le sentiment de film sans repos, sans respiration, sans calme. Une perpétuelle conflictualisation des échanges font de chaque dialogue un affrontement verbal. Tous les lieux où se sont un temps exprimés une cohésion de façade se trouvent pervertis dans Woman and Child. Ainsi, si Mahnaz et Aliyar semblent complice dans l’habitacle de la voiture de la mère, l’engin mécanique sert par la suite de véritable bélier, lorsque dans le fracas des taules, la protagoniste emboutit de plein fouet le véhicule du surveillant du collège, manifestant le deuil et la colère explosive par la collision visuelle. La mort de Aliyar agit ainsi en véritable axe de symétrie du film, qui laisse percevoir initialement des reproches uniquement larvés et implicites, et qui explosent par la suite en véritables joutes où se mêlent rage et chagrin.
La segmentation du film est scénaristique mais aussi esthétique. Mehri est une incarnation de la jeunesse et de la bienveillance dans la partie initiale du film, mais à mesure que le piège amoureux tendu par Hamid se referme sur elle, au point qu’elle déclame avoir conscience de ses mensonges, Saeed Roustaee l’enferme dans les lignes du décor. D’abord en surcadrage, dans les contours d’une fenêtre, lorsqu’elle croise pour la première fois l’ambulancier, elle est ensuite clairement séparée de sa sœur par un mur au milieu de l’image, au moment où le changement de fiancée s’annonce. Toujours plus loin dans le cloisonnement, Woman and Child montre cette jeunesse volée derrière un grillage lors de son mariage, et finalement, dans une séquence qui confine à l’abstrait, dans une véritable cage lorsqu’elle avoue, désemparée, sa grossesse à Mahnaz. Le film emprisonne le personnage jusqu’à ce que le spectateur ressente jusque dans sa chair un sentiment d’étouffement intense.

Déjà présent dans les précédents films de Saeed Roustaee, le thème de la famille est ici abordé avec un ton acerbe mais discret. Un monde des anciens se meurt, à l’image du grand-père de Aliyar, un vieillard agonisant mais encore capable des pires sévices. Une société aux mains d’une génération passée qui perpétue le malheur en refusant le modernisme des rapports amoureux. À la base de la pyramide oppressive, la femme est pillier de toutes les souffrances, de tous les affronts et de toutes les contraintes. La mère de Mahnaz et Mehri voudrait tendre vers une ouverture sur le monde, notamment en apprenant l’anglais, mais elle est sans cesse rappeler à son rôle de trait d’union impossible entre les forces sororales qui se confrontent. L’iranienne d’hier comme celle d’aujourd’hui n’a aucun recours, pas même celui des lois, autre thème fétiche propre à Saeed Roustaee, conçue pour les hommes et les ancêtres. Le seul maigre réconfort éprouvé est auprès de sœurs, de mères ou de collègues, dans le partage de la peine et du désespoir. Sommet de mise en scène, le dernier plan du film invite ainsi Mahnaz à reprendre sa place auprès des femmes de sa famille. Dans son appartement, elle contemple sa mère qui étudie. Un peu plus loin Mehri qui inscrit des formules mathématiques sur la baie vitrée du salon pour aider Neda, la fille de la protagoniste, dans ses devoirs. Woman and Child reproduit l’une de ses premières scènes, lorsque Mahnaz faisait de même pour Aliyar et crée ainsi un élan émotionnelle pour inscrire l’héroïne tragique dans le foyer. Son regard perçant qui contemple ce qu’elle a été touche au plus profond de l’âme, tandis que Hamid est lui relégué au balcon. Cependant, c’est la présence du bébé de Mehri qui cimente l’unité féminine trouvée.

“Elle se retrouve face à deux choix : soit elle s’enferme dans le deuil, se retire du monde, et sa vie personnelle est finie, soit elle dépasse ce deuil pour sauver les générations suivantes, à savoir sa sœur, sa fille et son neveu. C’est le sens de la séquence finale. Je voulais montrer qu’elle n’a plus ni colère, ni haine, ni jalousie quand elle voit ce bébé, elle n’éprouve plus que de l’amour.”
Saeed Roustaee – Extraits tirés du dossier de presse s’appuyant sur un entretien publié dans Positif n° 780, février 2026. Propos recueillis par Stéphane Goudet et Thibaut Morand
Diagonale du vide
Puisque le deuil est le moteur narratif du film, Woman and Child se métamorphose après le décès de Aliyar. La tragédie revendiquée par Saeed Roustaee se manifeste par des longues effusions de tristesse, mais de manière plus poétique, l’absence du disparu, dans toute sa simplicité, s’invite pour amplifier le spleen du spectateur. Que ce soit à travers des silences criants de détresse, ou simplement par une succession de plans vides, le non-dit ponctue l’épreuve émotionnelle. La réitération d’une séquence spécifique, détachée des enjeux maternels, capture l’essence de la mort sous sa forme la plus basique, et pourtant la plus essentielle. Dans la première partie du film, Aliyar et Neda s’amusent en descendant les étages de leur immeuble, se faisant la course, le premier par l’escalier, la seconde par l’ascenseur. Une emphase esthétique toute particulière accompagne la scène : le visuel nous plonge dans le vide, comme happé par la gravité. En reproduisant le même instant, suivant le même langage cinématographique, mais cette fois sans le jeune garçon, la solitude extrême qui frappe sa sœur, le plus souvent muette, contamine le public. Saeed Roustaee caresse une émotion brute qui n’a pas de mot, l’essence de ce qui a été mais qui n’est plus. La recherche de la narration par l’invisible émaille son œuvre. Si la défenestration de Aliyar n’est jamais montrée, une grande récurrence de moments succincts où les personnages de Woman and Child sont face au précipice convoque l’esprit de l’adolescent et de sa fin tragique. Mahnaz fume à la fenêtre de son appartement, en compagnie de sa sœur ou bien seule. Elle sort aussi régulièrement sur le balcon ou sur les passerelles de l’hôpital où elle travaille. Pour celle qui a délaissé brièvement son enfant, l’image du sort funeste de Aliyar transpire de ces instants où l’aérien ressuscite le danger. Par jeu scénaristique, c’est lors de l’une de ces scènes qui ressemblent parfois à une communion avec la mort, qu’elle apprend les mauvais traitements que subissait son fils chez son grand-père. En tutoyant une certaine image des derniers instants, elle découvre les ramifications et les motivations de la décision fatale de Aliyar.

Le deuil apparaitrait presque comme le châtiment karmique d’une mère qui a délaissé les siens, si Woman and Child ne s’évertuait pas à retirer la culpabilité qui pèse sur Mahnaz. Pourtant, la scène de fin, en symbiose avec le bébé de Mehri nommé lui aussi Aliyar à presque toutes les caractéristiques d’une véritable réincarnation. Une vie en a remplacé une autre. Pour la protagoniste, un retour des limbes du chagrin et de l’affliction lui redonne un souffle de vie, alors qu’une chape de plomb se lève du film. La mort est acceptée, assimilée, digérée, et la vie reprend, aussi lourde soit elle désormais à perpétuer. Néanmoins, le principal vecteur de l’expérience du deuil le plus ignoble possible pour une mère se lit avant tout dans le jeu de regards permanent sur lequel s’appuie Saeed Roustaee. Défaite de sa colère, Mahnaz, transcendée par la sublime performance de Parinaz Izadyar, exprime par le reflet de ses yeux davantage de nuances d’émotions que ne le permettent les discours. Tout est alors question de souffrance ultime et à nouveau de vide, dans une attitude muette et un regard qui se perd. Comme pour reproduire un motif sur une génération suivante, Neda emprunte le même masque de lamentation que sa mère, à une échelle plus intime, et assume son propre fardeau. Elle aussi violentée par les hommes, qu’ils soient inspecteur de police peu compréhensif de la peine ou bien grand-père qui force au secret, ils sont tous prêts à utiliser l’enfant à leurs fins. À l’instar de sa mère, elle cherche aussi du regard les bribes d’un passé lointain, que seule une étreinte maternelle longtemps attendue conjure. Sans un mot, deux peines jumelles se mélangent et se guérissent.
“Cependant, parce que j’écris beaucoup de dialogues, j’ai besoin de produire des respirations, en passant par un jeu de regard, notamment en fin de séquence. Le film devait d’abord s’appeler Les Regards. L’une des principales manifestations de l’humanité, c’est l’échange de regards. Et c’est dans ces moments, où l’on ne parle pas, que l’on exprime quelque chose de plus intéressant”
Saeed Roustaee – Extraits tirés du dossier de presse s’appuyant sur un entretien publié dans Positif n° 780, février 2026. Propos recueillis par Stéphane Goudet et Thibaut Morand
Les deux tombes
Tout le chemin de réunification familial vers lequel tend en définitive Woman and Child est jalonné par un esprit de vengeance, unique force motrice qui semble animer Mahnaz pendant la majeure partie du long métrage. Toujours soucieux de revenir à l’humain dans le tumulte des grands enjeux, le cinéaste livre un essai brillant sur la vertu illusoire de la rétribution et sur le réconfort chimérique qu’elle apporte. Le cadre iranien exacerbe les enjeux et les passions, le mariage de Hamid et Mehri crée une couche de ressentiment supplémentaire, mais perpétuellement le film revient à la mère endeuillée, à sa propre vision des sentiments. Le spectateur ne dispose à ce titre que de très peu d’informations dont serait privée la protagoniste. C’est précisément cette délivrance lente des bribes inconnus de la vie de Aliyar qui offre un maigre réconfort à Mahnaz, bien plus que sa fronde éperdue contre toute un système. Son enfant survit dans les récits des autres, davantage que dans la colère, même légitime. L’un des sommets émotionnels de Woman and Child s’affirme en conséquence, dans une scène où Mehri et sa sœur échangent sur la vie du défunt. En découvrant les secrets de la vie de Aliyar, que seule la tante connaissait, la mère renoue avec le souvenir de son fils.

Toute l’intelligence de la réflexion de Saeed Roustaee réside dans sa volonté de ne désigner ni coupable absolu, ni innocent parfait. Un enfant est mort car un système entier s’est mis en branle pour le pousser vers la tombe. Bien évidemment, le système scolaire défaillant et le grand-père maltraitant portent l’essentiel de l’opprobre, et la lutte de Mahnaz pour tenter de les faire chuter emporte l’adhésion du spectateur, mais ils sont en réalité des variables d’une grande addition funeste. Davantage que leur responsabilité, le long métrage dénonce plus ardemment les mécanismes judiciaires qui leur permettent de se soustraire à la justice. Encore plus loin dans l’exploration d’une zone grise morale, Woman and Child n’absout pas Mahnaz de tout reproche. Elle a camouflé ses enfants et elle en paye le prix, même si à l’évidence, Hamid est le plus à blâmer dans cet escamotage mortifère, et assurément l’antagoniste du film. Néanmoins la mère endeuillée ne saurait trouver le repos sans accepter ses propres errances. Son retour final vers la vie laisse à penser qu’elle trouve une paix ténue avec une réalité à la violence sourde. Le seul espoir de cette femme en plein effondrement physique et psychique, réside dans le renoncement à la colère après être entrée en collision avec le système masculin, comme si le plus bel affronts qu’elle pouvait faire à ses bourreaux était de ne pas couler et de resister, au nom du fils. Une fois de plus, toute la finesse du jeu de Parinaz Izadyar est essentiel pour maintenir la cohésion du personnage, et assurément, sa relation de confiance avec Saeed Roustaee alimente le succès issu de cette relation d’auteur à interprète/
“Parinaz est comme un appareil avec une multitude de commandes. Vous appuyez sur l’un des boutons, et elle crée immédiatement ce que vous voulez. Son visage exprime un spectre infini de sentiments. C’est donc très facile de travailler avec elle.”
Saeed Roustaee – Extraits tirés du dossier de presse s’appuyant sur un entretien publié dans Positif n° 780, février 2026. Propos recueillis par Stéphane Goudet et Thibaut Morand
Que reste-t-il alors de la lutte d’une femme pour la justice ? Probablement le sentiment tenace qu’elle ne s’exprime jamais sur ces terres, freinée par un système patriarcal qui menaçait auparavant de déteindre sur Aliyar. La vengeance est une chimère vide de sens, qui conduit à se consumer soi-même à la recherche d’une compensation impossible. Woman and Child accuse ouvertement tout un monde, et demande des comptes, mais il sait aussi qu’il faudra un jour reconstruire une vie sur les ruines du chagrin pour Mahnaz. Ce visage du courage est ainsi montré comme une force de la vie lors d’une scène miroir de l’agonie de Aliyar, lorsque la mère débranche le respirateur artificiel de son tortionnaire de beau-père, avant de finalement consentir à appeler l’équipe médicale. Le dialogue symétrique à l’intérieur du film se perpétue : la mort est contrebalancée par la réanimation d’un homme. Mahnaz n’a pas racheté son salut, la peine la dévore, mais elle à au moins réussi à rester digne dans le deuil, bien au-dessus de la moralité déviante des hommes de Woman and Child.
En bref :
Sur les instantanés d’une Iran corrompue par les dogmes et les arrangements mortifères, Woman and Child livre un récit bouleversant où la vengeance s’efface au profit de l’abnégation de vivre en souvenir des disparus. Un grand film

Woman and Childest à retrouver au cinéma grâce à Diaphana Distribution, dès le 25 février.

