Les sorcières de Salem
Les sorcières de Salem

1957

Réalisé par: Raymond Rouleau

Avec: Yves Montand, Simone Signoret, Mylène Demongeot

Film vu par nos propres moyens

Pour trouver la pertinence, il faut parfois exporter les grandes histoires. Si les faits entourant les supposés actes de magie noire ayant pris place à Salem, Massachusset, au XVIIème siècle sont relativement connus de tous, il aura pourtant fallu quitter les terres de l’Oncle Sam pour les inscrire dans le cadre d’une fiction cinématographique. C’est certe sous la forme d’une pièce de théâtre d’Arthur Miller que Les sorcières de Salem proposera sa première itération, mais c’est bien en France que l’adaptation sur grand écran connaîtra sa flamboyante déclinaison. 

Espace et temps

En faisant siennes les thématiques profondes de l’œuvre, le réalisateur Raymond Rouleau, épaulé au scénario de Jean-Paul Sartre, excusez du peu, peut pleinement développer sa vision, faisant écho aux tourments internationaux de son époque malgré les centaines d’années qui les séparent du cadre de son long métrage. La liberté de créer n’aurait sans doute pas été la même aux USA, à l’époque de la traque des sympathisants communistes, période qu’on qualifiera également et ironiquement de “chasse au sorcières”.

Les sorcières de Salem

Dans Les sorcières de Salem, on suit l’humble paysan John Proctor, incarné par Yves Montand, partagé entre ses obligations de père de famille et l’attirance qu’il éprouve pour une de ses servantes, Abigail Williams, jouée par Mylène Demongeot. Après avoir commis le péché d’adultère, John est en proie aux pires tourments et éconduit son amante pour retourner dans les bras de sa femme Elizabeth que campe Simone Signoret. Mais sa maîtresse ne l’entend pas ainsi et décide d’assouvir sa vengeance en accusant les Proctor de sorcellerie. Rapidement, l’hystérie se propage à toute la ville de Salem qui devient alors le théâtre de toutes les calomnies les plus ubuesques, sous le joug autoritaire de l’église inquisitrice.

Oppression et rébellion

Il y a donc dès le premier degré de lecture de l’œuvre une fronde franche et sévère menée contre les figures d’autorité aveuglées par leur pouvoir. C’est ici le fanatisme religieux qui sera le plus vivement attaqué mais la réflexion est applicable à toute forme de gouvernement: le pasteur de Salem prêche la haine de manière exagérée et dicte des codes moraux oppressants à son village, loin des grandes villes de la côte Est des USA. On impose par exemple le devoir de ne pas travailler ou s’amuser le dimanche, arbitrairement, et quiconque défie cet ordre se voit ostracisé par les autres habitants. Salem est dirigé comme une dictature totalitaire.

Les sorcières de Salem

Seul John Proctor semble vouloir s’affranchir des entraves qu’on lui inflige, et s’en verra puni. L’ordre de repos dominical, pour poursuivre sur cet axe, le personnage d’Yves Montand s’en détourne dès les toutes premières scènes du film. Les discours au sein du Temple, John les remet également en cause, accusant le pasteur de “parler sans cesse du Diable alors que les habitants viennent chercher Dieu”. Ce héros est même érigé en porte-parole des paroissiens les plus pauvres, une forme d’élu.

Pensée impure 

De la a y voir une évocation du messie, il n’y a qu’un pas que Raymond Rouleau franchit allègrement: outre la dimension de martyr que prendra John par la suite, son activité physique incessante le transforme en bête de somme torturée par le travail aux champs, souffrant pour les autres. La tentation et le repentir semble également habiter ce protagoniste à qui on reprochera avant tout le crime d’être un libre penseur. 

Les sorcières de Salem

Mais c’est en se détachant du discours cléricale qu’on comprend peut être le mieux Les sorcières de Salem. Les opprimés sont face à un pouvoir rendu fou, en perpétuel recherche du moindre prétexte prompt à faire s’abattre une terrible rage sur les innocents. Certes Abigail manipule le tribunal religieux, certes une forme d’hystérie collective envoute les femmes de Salem, mais ce détournement du droit chemin ne peut s’opérer que parce que les responsables des institutions sont dans une logique mortifère. Le scénario de Sartre et l’œuvre originelle de Miller s’interprète naturellement en accusation des régimes capitalistes des années 50 et de leur “peur du rouge”. Ce n’est finalement qu’une fois eux même en danger que les puissants feront marche arrière.

Mise en scène de l’infâme

Pour parfaitement délivrer son message, Raymond Rouleau peut s’asseoir sur deux qualités principales: la première, c’est le talent d’interprétation formidable de son casting. Yves Montand crève l’écran de tout son charisme, Simone Signoret lui rend parfaitement la pareille et Mylène Demongeot propose une excellente tentatrice vicieuse. Le trio est parfaitement servi par des dialogues ciselés qui font la force du long métrage.

Les sorcières de Salem

Le second point sur lequel le cinéaste va s’avérer hautement brillant, c’est dans sa mise en scène des instants de panique. Le chaos est magnifié par d’amples mouvements de caméra rapides, par des cris et des corps qui s’entrechoquent pour souligner encore davantage les tourments de l’âme des personnages de ce grand film.

Les sorcières de Salem est édité par Pathé.

En proposant un fond complexe et torturé sans jamais perdre de son intelligibilité, Les sorcières de Salem transcende le 7ème art pour hurler un message de révolte envoûtant.

Nicolas Marquis

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