Retour à Reims (Fragments)
Retour à Reims (Fragments) affiche

2021

Réalisé par: Jean-Gabriel Périot

Avec: Adèle Haenel

Film fourni par Jour2fête Distribution

Le cinéma de Jean-Gabriel Périot est un combat perpétuel pour la vérité. En plus de 20 ans de carrière, ce chercheur d’images trouve l’essence de son art dans la parole des inconnus, dont il déterre les interventions vidéos. Dans une approche qu’il définit comme académique, le réalisateur, toujours accompagné de la documentaliste Emmanuelle Koenig, plonge dans les archives de la télévision et du septième art français pour en extraire les pépites propices à mettre en lumière ses idées. Jean-Gabriel Périot se définit également comme frondeur: ses films sont des invitations au débat et même à la discorde. Néanmoins, impossible de renier à l’auteur la réalité qu’il retranscrit à l’écran. Si le cinéma de fiction souffre toujours des esprits critiques prompts à dénoncer un trucage de la vérité, il apparaît impossible de déposséder de véritables personnes de la douleur qu’ils confient, alors qu’ils la vivent au quotidien. Ainsi, lorsque Jean-Gabriel Périot s’attèle à Retour à Reims (Fragments), l’adaptation de l’essai autobiographique du philosophe Didier Eribon, il se détourne d’un escamotage de la vrai vie ouvrière: son oeuvre n’est pas interprétée par des acteurs, mais devient un véritable documentaire, dans un assemblage de séquences d’époque qui propulse le spectateur au coeur d’un voyage temporel. Plus de 50 ans de lutte pour la reconnaissance de la souffrance physique et mentale des classes opprimées se vivent au fil des minutes.

La portée de Retour à Reims (Fragments) est universelle, propre à toucher tous les spectateurs, mais ses racines sont profondément intimes. En guise de point de départ, le film positionne la narratrice (ici incarnée par la voix en off de Adèle Haenel) comme le témoin de la décrépitude de sa mère. Atteinte de la maladie d’Alzheimer, la vieille femme qu’on ne verra jamais est placée dans institut. Au crépuscule de sa vie, dans un dernier élan de l’esprit, elle raconte une ultime fois les difficultés de son existence d’ouvrière harassée par le poids d’un travail qui a broyé son être. Dès lors, le long métrage se transforme en témoignage de la misère des classes populaires, alors que le narrateur tente de réfléchir aux causes profondes du malheur de son aïeule, de son enfance à sa retraite.

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Retour à Reims (Fragments) s’installe comme un jeu constant entre échelle intime et collective. Si la lecture des écrits de Didier Eribon insuffle un aspect très personnel à la narration, la volonté de Jean-Gabriel Périot de toujours l’illustrer par des images d’archives lui octroie un statut plus universel. Entre films d’époque, documentaires, et interventions poignantes d’anonymes, le long métrage devient une photographie concrète de la France du XXème siècle et de la lutte pour l’égalité. Les confessions de la vieille femme sont le socle d’une réflexion bien plus poussée, d’une tentative méticuleuse de capturer l’essence d’un climat social sans cesse chahuté. La mémoire qui se reconstitue ne sert finalement qu’à étendre le propos de Retour à Reims (Fragments). Le film ne se revendique jamais comme vérité absolue, mais plutôt comme un espace de parole libre de la douleur des ouvriers. Jean-Gabriel Périot transforme un témoignage essentiel en brûlot politique, sans jamais dénaturer l’essence de l’ouvrage qui lui sert de matériel de base. Images d’époque et voix off évoluent de concert, pour former un documentaire proche du cri de rage désespéré.

La place de la femme y est centrale. Bien que l’ensemble du monde ouvrier soit opprimé par le patronat, Jean-Gabriel Périot a pleinement conscience de la double peine dont souffre la gente féminine, et que la lecture des écrits de Didier Eribon ne cesse d’accentuer. Au malheur des cadences infernales des usines et de la souffrance des corps marqués par des tâches robotiques, Retour à Reims (Fragments) ajoute celui de devoir assumer la vie du foyer et un spectre large de dilemmes moraux que seule une mère de famille peut connaître. Ainsi, dans les premières minutes du film, l’avortement alors illégal est frontalement évoqué. Alors qu’avoir un nouvel enfant est synonyme d’une charge financière impossible à assumer, le droit de disposer de son corps comme on l’entend devient une revendication essentielle, un combat contre les diktats patriarcaux. L’opposition aux hommes est une constante du récit: les ouvriers peuvent se réunir dans les cafés et échanger librement autour de la pénibilité de leur travail, mais les femmes doivent quant à elles regagner immédiatement le logis, sous peine de voir leur vertu critiquée. Par ailleurs, le choix de faire lire les passages du livre de Didier Eribon par une femme n’est assurément pas innocent: Retour à Reims (Fragments) donne une voix aux plus fragiles.

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L’ossature d’un système oppressif s’esquisse au gré des confessions. La mère de la narratrice aurait voulu poursuivre des études, mais dans la France de l’après-guerre, ce luxe est réservé aux élites. Dès 13 ans, le travail n’est pas une simple option pour les plus pauvres, il est une obligation financière. Toute la société est construite dans un cloisonnement des classes sociales, et dans une segmentation profonde entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien. La richesse est un idéal inatteignable pour les plus précaires, un fantasme impossible à assouvir face aux règles tacites en vigueur. Les dogmes de l’époque vont même jusqu’à enfermer les ouvriers dans des cités faites de matériaux vétustes, à les empiler les uns sur les autres, loin du regard de la France fortunée. Un fossé infranchissable apparaît au fil de l’exploration de Jean-Gabriel Périot, qui fait de la souffrance physique et de la mort le prolongement naturel d’un odieux système dévoreur de corps.

La revendication d’une identité devient alors une nécessité. Le droit d’exister, et de se constituer comme groupe légitime dans le paysage politique français anime la flamme de révolte des ouvriers. Si tout confort se refuse à eux, alors la voix de la colère se doit de retentir. À travers une succession d’images d’archives mettant en avant les personnalités politiques de l’époque, Jean-Gabriel Périot dénonce néanmoins une grande hypocrisie des hommes d’État en place. Le sentiment de trahison des représentants, prompts à écouter la douleur au moment des élections mais à l’oublier une fois au pouvoir est vécu comme l’affront suprême. Ainsi, le communisme est un temps un idéal pour certains, le rêve de meilleurs lendemains, mais la désillusion des années Mitterrand plonge les ouvriers dans le désarroi. Sans se poser en donneur de leçons, mais sans se priver de critiquer fortement le Front National, Retour à Reims (Fragments) tente toutefois de comprendre comment des travailleurs ont pu un jour glisser un bulletin d’extrême droite dans une urne. Parce que eux-mêmes sont stigmatisés par les élites, certains opprimés trouvent dans la détestation idiote de l’étranger une façon de ne plus être le bas de l’échelle sociale. Lorsque plus personne n’écoute les hurlements de douleur, le choix du pire s’invite dans l’espace laissé libre par les gouvernants.

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Jean-Gabriel Périot quitte cependant le passé au moment de mettre un point final à son œuvre, pour tenter de s’aventurer dans le présent. Dans un épilogue qui ne figure pas dans le livre originel, le réalisateur convoque l’esprit des luttes actuelles pour esquisser un nouvel horizon. En utilisant davantage la musique extradiégétique, le cinéaste montre une multitude d’hommes et de femmes à bout de nerfs, allant du mouvement des gilets jaunes à des manifestations contre la pollution. Dans une ultime supplique, Retour à Reims (Fragments) affiche une nouvelle unité possible. Les identités sont différentes, certaines peuvent inviter au débat, mais la réunion des cris de colère est un levier pour faire évoluer une société figée. Le film en quitte presque la sphère politique pour transcender les clivages: le peuple doit se réapproprier les questions de société, imposer ses idéaux, et reprendre le pouvoir qui lui appartient.

Retour à Reims (Fragments) est plus qu’un habile travail de recherche d’archive, c’est une photographie pertinente de la détresse ouvrière, un cri de rage filmique nécessaire.

Retour à Reims (Fragments) est disponible en DVD chez Jour2fête Distribution, avec en bonus:

  • Entretien avec Jean-Gabriel Périot par Clarisse Fabre (critique de cinéma, Le Monde)
  • Grèves d’occupations (réalisation collective, 1936)
  • Journées de printemps 1948 (Jean Venard, 1948)
  • Livret : Retour à Reims de Didier Eribon. Chapitre 1 (Éditions Fayard, 2009)

Spike

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