Reflet : Furie
Furie affiche

(The Fury)

1978

Réalisé par : Brian De Palma

Avec : Kirk Douglas, Amy Irving, John Cassavetes

Après 18 ans de carrière qui auront vu Brian De Palma s’extirper de la scène expérimentale pour s’affirmer en maître du cinéma fantastique, le réalisateur entame un virage artistique radical durant la fin des années 1970. Consacré, parfois à postériori, pour des monuments du septième art de l’étrange tel que Phantom of the Paradise ou Carrie au bal du diable, le metteur en scène s’apprête à métamorphoser progressivement son cinéma au bénéfice d’oeuvres plus ancrées dans le registre du polar sordide. Brian De Palma est comme rassasié de son festin au banquet horrifique et il commence à s’attacher au réel tout en continuant d’interroger la perception sensorielle du spectateur. Si Obsession, en 1976, alimentait déjà ce nouvel appétit vorace, le film de la transition entre mondes partiellement imaginaires et une recherche du suspense dans un cadre concret semble être Furie, course poursuite à la lisière du vraisemblable. L’artiste y regarde en arrière vers son âge du paranormal autant qu’il annonce par bribes sa mue vers la maestria du thriller qui explosera aux yeux de tous les spectateurs avec Pulsions, Blow Out et Body Double. Comme toujours avec Brian De Palma, impossible ici de se contenter d’une interprétation primaire des images, mais comme pour un adieu à la fantaisie, l’acceptation de l’imperceptible est aussi indispensable. Il résulte de ce mélange des genres un objet cinématographique étrange, un film scénaristiquement très segmenté qui sépare radicalement la traque d’un enfant disparu, de l’approche du monde des médiums. Deux longs métrages cohabitent difficilement sur une seule pellicule, comme si les pôles des obsessions du créateur ne communiquaient pas entre eux. 

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Brian De Palma s’intéresse beaucoup plus à la couche adolescente de Furie, lui réservant ses plus belles envolées esthétiques et un plus grand souci du détail, qu’à la partie adulte de son récit. La quête d’un fils disparu du personnage joué par Kirk Douglas, Peter, un ancien agent d’une mystérieuse organisation gouvernementale secrète et passé pour mort, donne régulièrement l’impression que l’acteur est présent pour répondre au besoin commercial d’avoir un nom prestigieux à l’affiche, comme le souhaitait Brian De Palma. Plus intrigante se révèle être l’exploration des affres émotionnelles d’une jeune adulte, Gillian, incarnée par Amy Irving, métaphorisés par son don pour la prescience et la télékinésie. Les deux strates opaques d’un même récit ne se rejoignent que sous l’emprise invisible d’une même administration au pouvoir absolu qui jette son dévolu sur les enfants aux aptitudes exceptionnelles tel que Gillian ou Robin, le fils perdu, joué par Andrew Stevens.

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Amy Irving dans le rôle de Gillian.

Furie s’enlise bien trop souvent dans une représentation consensuelle de la traque de Peter, chasseur et proie à la fois. Comme de violents coups de coude, Brian De Palma se noie tantôt dans des scènes au ton pseudo-humoristique, tantôt dans une démystification complète de l’univers étrange propre à ce film. Jusqu’alors un peu rebelle dans le monde du septième art américain, le cinéaste est bien trop sage pour satisfaire. Il reste alourdi dans son élan artistique par cette pesanteur initiale qui n’est finalement brisée que dans une fin enfin explosive. Derrière le camouflage un peu propre du film facilement commercialisable, le metteur en scène laisse poindre ponctuellement une étude esthétique plus sensorielle de la recherche de la vérité. Le toucher devient ainsi un déclencheur de mémoire sous un air de flashback psychédélique, comme si le verrou du passé avait cédé grâce au contact physique. D’une même manière, et à l’image de tout le cinéma de Brian De Palma, la réflexion régulière sur le point de vue adopté ou sur celui offert, fait de la perception du spectateur un élément actif de l’appréciation du film. Parfois omnisciente, comme lorsque Gillian est filmée depuis le plafond de sa chambre, la captation des images est parfois aussi alimentée par l’image sèche d’écrans de télésurveillance. Furie déclenche la paranoïa. Le public peut tout voir de l’intrigue, jusqu’à percevoir l’immatériel, mais un œil qui nous observe tous dans des séquences tranchées est omniprésent, obscur, réservé à ceux qui tirent les ficelles. La technologie devient une autre paranormalité, celle du médium télévisuel que Robin est forcé de regarder sous la torture, dans des plans en vue subjective. L’outil vidéo peut tout capturer, tout reconfigurer, tout malmener pour tordre la réalité à son désir. A l’instar d’une scène de plage, perçue deux fois dans le film, mais dans deux langages cinématographiques différents. Lorsque certains cinéastes contemplent, Brian De Palma réfléchit à l’acte même de l’observation, et plus ouvertement la servilité du spectateur soumis au regard d’un autre. Furie défie dès lors un Big Brother volontairement mal dégrossi. Le film affronte un concept du pouvoir centralisé et omnipotent, plutôt qu’un organe clair du gouvernement. Les motivations de Peter et Gillian ne sont pas les mêmes, mais ils sont unis par une volonté de malmener une autorité déviante. Les deux protagonistes sont érigés en figures symétriques, l’un chasseur et l’autre chassé, mais leur découverte d’une même vérité factuelle les lie invariablement. Le long métrage tente de créer une union entre eux qui dépasse le simple cadre de la découverte d’une réalité et par petites touches, Brian De Palma leur octroie des impulsions communes. Certains dialogues sont repris par chacun d’entre eux à différents moments, où un plan qui gravite autour de la table d’un repas est d’abord adopté pour montrer Peter, avant d’être reproduit pour Gillian. Malheureusement, la patte du metteur en scène est un peu artificielle, trop grossière pour être implicite, trop discrète pour savourer un esprit mystique. Furie n’est jamais aussi brillant que lorsqu’il ralentit son image et s’appuie sur la sphère musicale. Habité par un esprit hitchcockien dont se réclame ouvertement le compositeur John Williams, la scène de réunion entre Peter et Gillian est le sommet émotionnel de l’œuvre. L’urgence est dans chaque plan de cet instant suspendu, les choix de cadrage multiplient les perceptions et la dramaturgie est amplifiée par la narration musicale.

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Fiona Lewis et Andrew Stevens dans les rôles de Susan et Robin.

Pourtant émaillé par cette récurrence de variation des angles de vue, le film se fait bien trop discret sur le plan formel, au point de désintéresser le spectateur de la mission de Peter pour s’attacher plus vivement à la trajectoire de Gillian. En reprenant une actrice déjà présente pour Carrie au bal du diable, Brian De Palma signifie au public qu’il n’en a pas fini avec sa représentation de la fin de l’adolescence et de l’émergence d’une nouvelle génération dans un monde adulte inadapté. Furie se démarque d’ailleurs de son aîné en ne faisant que timidement de la prédation violente le résultat du microcosme des camarades de classe de l’héroïne.Il confronte bien plus ostensiblement la jeune femme à un mal plus âgé, incarné par John Cassavetes dans une performance un peu surjouée. Dans un déluge de sang qui rappelle l’approche de Carrie, ce nouvel essai crée un spectre d’angoisse lié d’une conformité à l’ordre bien plus attaché aux adultes. Certaines problématiques ne sont que esquissées, comme la grossesse d’une camarade de Gillian, d’autres sont bien plus ouvertement étalées, comme l’influence néfaste exercée par le personnel éducatif de l’école pour élèves aux aptitudes extraordinaires. L’amour de Robin pour l’une de ses encadrantes n’est ainsi qu’un leurre installé par le pouvoir ténébreux, une femme présente dans l’intimité comme dans la torture. La relation apparaît presque comme un avertissement pour Gillian qui emprunte un même chemin et cause la même convoitise de ses aînés. Se libérer avant que les fers n’entravent à jamais, Brian De Palma insuffle constamment cet élan à son long métrage. Les institutions corrompent une adolescence au potentiel infini. Elles la plient à un cadre rigide, qui ironiquement, est visuellement inversé lorsque Robin prend l’ascendant sur sa petite amie et que celle-ci apparaît surcadrée à l’image. Plus que tout, Furie représente une union implicite chez les personnages les plus jeunes, rassemblés autour d’une mise en scène commune du pouvoir surnaturel, mais aussi par une revisite des souvenirs de l’autre. Davantage qu’une incursion visuelle, le voyage mémoriel est un périple de la sensation et du sentiment, presque une symbiose ponctuelle qui culmine lorsque les deux adolescents enfin face à face ne communiquent que par un regard agrémenté d’une touche d’effets spéciaux. Brian De Palma fait ses adieux au monde de l’enfance dans le sang, l’explosivité et la mort refermant son film comme il l’avait ouvert. Il fait voler en éclats les figures tutélaires dans deux séquences d’explosion, l’une de feu et l’autre de viscères, après deux discours paternalistes faussés. Le cinéaste en devient presque insurgé contre un vieux monde agonisant mais encore oppressif. Un homme encore trop partagé entre ses idées récurrentes du passé et une aspiration à l’avenir.

En bref : 

Parfaitement imparfait, Furie est une œuvre de transformation pour un auteur qui change de registre dans sa carrière, et qui compense son désintérêt ponctuel par un formalisme toujours aussi éblouissant.

Furie est disponible en DVD chez Carlotta Films.

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Nicolas Marquis

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