
2025
Réalisé par : Dominik Moll
Avec : Léa Drucker, Jonathan Turnbull, Sandra Colombo
Film fourni par Darkstar pour Blaq Out
Puzzle policier
Inspiré par une multitude de faits divers, Dominik Moll décompose dans Dossier 137 une bavure parmi des centaines, survenues lors des manifestations des gilets jaunes. Il scrute et éclaire la mécanique système policier français qui écrase ceux qui agissent de bonne foi tout en protégeant les responsables d’exactions . Au cœur d’un dédale de papiers et de procédures, le cinéaste recherche l’humanité derrière le matricule. Il s’attache à ces femmes et à ces hommes au service de l’ordre public, ébranlés par les remous d’une investigation qui les dépasse et les habite. Il prolonge une volonté déjà esquissée lors de son précédent métrage. En 2022, le réalisateur marquait ainsi les esprits avec La Nuit du 12 et gravait dans la mémoire des spectateurs l’image indélébile de Clara, jeune femme au survêtement rouge éclatant, absorbée par la nuit. Trois ans plus tard, il replonge dans le labyrinthe des enquêtes tentaculaires et conflictuelles, animé par une même flamme obsessionnelle contenue, avec le très remarqué Dossier 137. À la PJ succède désormais l’IGPN, le meurtre cède la place à la bavure, mais une même idée de la lente érosion des fonctionnaires de police habite ses deux films.
Dominik Moll crée un dialogue implicite entre ses deux œuvres. Le lien est avant tout esthétique. Parfois clinique, le metteur en scène représente une France sous un jour froid, défait de sa rutilance. Bien que l’illustration concrète de la province à laquelle est très attaché l’auteur s’efface pour laisser entrevoir principalement Paris, un même pays morne, de bitume et de bureaux. Un monde miniature de rues banales et de longs couloirs s’impose aux yeux de tous. Comme son aîné, Dossier 137 refuse l’esthétisme et s’épanouit dans une forme en prise directe avec le réel. Ses personnages se répondent également, presque unis d’une même peine. Ici, l’affaire à laquelle doit faire face Stéphanie, jouée par Léa Drucker, n’est pas celle d’un meurtre, mais elle infecte son être jusqu’à la consumer. Elle est habitée par un désir ardent de justice face à ce qui est souvent perçu comme le travail le plus ingrat de l’IGPN : l’étude des dérives pendant les exercices chaotiques du maintien de l’ordre.
Ce nouveau personnage offert par le réalisateur et par son partenaire d’écriture Gilles Marchand est un prolongement de Yohan, l’inspecteur à bout de nerfs de La Nuit du 12. Davantage que de simples fonctionnaires, ils incarnent tous deux une véritable obsession pour la vérité. Ils sont les ultimes avatars d’un idéal des forces de l’ordre, prêts au sacrifice de leur carrière face à une hiérarchie critiquée dans les deux métrage. Une même soif insatiable de justice les anime. Dominik Moll revendique le biais affectif comme exaltateur du perfectionnisme, dans un État cette fois profondément fracturé. Réduit à de simples numéros dans les titres des films, des affaires parmi tant d’autres, les cas évoqués dessinent en réalité les contours d’une tâche impossible par nature.
À l’évidence, Stéphanie est tout aussi éprouvée que Yohan. Détestée de ses collègues car enquêtant sur eux, mais également haïe par une partie de la population qui voit dans l’IGPN un organe de justification des dérives policières, elle est écartelée entre sa mission, ses émotions, et son rôle de mère de famille. En pleine crise des gilets jaunes, elle se passionne consciencieusement pour un dossier complexe. Venu de Saint-Dizier à la capitale pour manifester, un jeune homme est touché en pleine tête par un tir de LBD. Inanimé sur le bitume, il s’est longuement vidé de son sang avant que les pompiers n’interviennent. Que s’est-il réellement passé ? Comment et pourquoi un garçon apolitique a-t-il vu sa vie basculer un dimanche soir, dans les rues bordant les Champs-Élysées, au point d’en garder de lourdes séquelles ? En remontant le fil des enregistrements vidéos, Stéphanie met à jour la vérité, mais elle se heurte à l’omerta d’une police qui cherche à protéger les siens en se dédouanant de toutes responsabilités. Un soir figé dans le temps mais sans cesse revisité dans le film ; un dossier au milieu d’une pile infinie; une “poésie du langage des procédures, selon Dominik Moll; Une affaire qui fait basculer la perception que Stéphanie nourrit de son métier.

Insurgés et impunis
Mobilisées pour réprimer au nom d’un idéal fallacieux de protection de la République, les forces de l’ordre sur le terrain sont sur la ligne de front d’un pays en lutte. Dossier 137 s’imprègne d’un climat conflictuel sous-jacent pour insuffler un esprit de fracture nationale profonde. Derrière la crise des gilets jaunes, le film convoque ainsi les souvenirs diffus de la plupart des luttes sociales récentes. Se réveillent toutes les collisions qui ont opposé une population aux abois, soucieuse de préserver le peu de leurs acquis, et une classe politique odieusement sourde aux revendications. Dominik Moll n’est pas par nature un cinéaste du discours sociétal. Il constate et s’imprègne du concret. Son observation nourrit ainsi un regard sans artifices sur une réelle détresse. Certains manquent de tout, tandis que d’autres jouissent d’une impunité totale. Le motif narratif divisé est reproduit durant l’essentiel du métrage, toujours à la recherche d’une position intermédiaire juste. La parole des chefs est ainsi moquée et apparaît déconnectée de la réalité. Dans la bouche du chef de la BRI, puis dans les mots de l’inspecteur de l’IGPN Benoît Guérini, joué par Jonathan Turnbull, les ordres graves sont tournés en dérision. Au sein même de la police et à l’instar de toute une nation, une scission s’observe entre ceux qui décident et ceux qui exécutent avec peu de moyens et de considération. Appelés à accomplir des tâches pour lesquelles ils n’ont pas été formés, les policiers au cœur des manifestations sont livrés à eux-mêmes. Jamais le long métrage ne pardonne leur faute, mais jamais non plus il ne se prive d’étoffer le contexte. Les officiers sont transformés malgré eux en nervis du pouvoir. Ils subissent au même titre que les insurgés les conséquences d’une politique de la sourde oreille. La famille Girard, meurtrie par la monstruosité de la bavure, est à ce titre voisine des souffrances des forces de l’ordre. Seule sa douleur est démultipliée. Un râle d’agonie est étouffé; le sang du corps social malade coule sur les pavés de Paris; une rébellion est réprimée. Dossier 137 devient partisan en montrant plutôt qu’en démontrant. Les Girard n’ont pas mérité l’infamie, ils ont même cru un temps que la lutte était une fête et que la capitale était aussi un lieu de tourisme. La violence subie par Guillaume, victime quasiment invisible du film, est le réveil de ces rêves joyeux. La collision générale est synthétisée dans un fragment de seconde. La fatalité sociale naît d’une détonation, elle s’incarne sous la forme d’une munition de LBD propulsée à pleine vitesse vers le crâne d’une jeunesse opprimée.
La place de l’IGPN est alors interrogée. Au moment de décrire sa mission de policière auprès de son fils, Stéphanie évoque un métier dans lequel il est impossible de ne se faire que des amis, mais dont chacun se réjouit de l’existence. Le motif textuel s’étend au schéma narratif complet de Dossier 137. Tout le monde déteste la police des polices, de l’ensemble de la profession qui y voit un potentiel couperet judiciaire apte à violenter les collègues, à la population civile qui ne croit pas à l’efficacité du service. Confrontée à une jeune femme de banlieue, Alicia, jouée par Guslagie Malanda, Stéphanie se heurte à la vision partagée quant à sa profession. L’IGPN pardonne plus souvent qu’elle ne punit. En montrant ainsi ponctuellement une autre France, celle des quartiers, Dossier 137 rend unanime un constat partagé également par les ruraux, sous les traits de la famille Girard. Le fantasme professionnel de Stéphanie est un leurre. Elle-même ne l’épouse pas complètement, lorsqu’en introduction du métrage, elle pardonne malgré les preuves à un officier de police coupable. De sa fenêtre du second étage, elle regarde en bas l’homme sortir des locaux blanchis de tout. Souvent virtuose au moment d’installer un sentiment de récurrence visuelle, Dominik Moll reproduit à l’identique la captation de ce moment, lorsque les bourreaux de Guillaume sortent innocentés des bureaux de l’IGPN. La mémoire visuelle implicite du spectateur est sollicitée pour qu’à deux reprises, derrière l’épaule de Léa Drucker, le public constate l’impunité absolue de la police. La passion retrouvée de Stéphanie n’a rien changé. Le dossier 137 n’est qu’un numéro.
Son travail empathique est balayé par la hiérarchie. Les malfrats dorment en paix. Son réveil émotionnel, issu du dialogue avec son fils, précède l’exact moment où l’agent de la police des polices découvre l’existence d’un potentiel enregistrement vidéo irréfutable de la bavure. Son humanité et son implication retrouvées sont le point de départ d’un mouvement scénaristique qui la mène vers la preuve formelle. Irréfutable, la séquence ne cesse d’être revue et de nourrir les interprétations frauduleuses des policiers incriminés. Le moindre geste, la moindre décision, et absolument toutes les violences sont discutés, nuancés, et finalement reniés. La vérité est à la vue de tous, et du spectateur en premier lieu, pourtant les perfides discours vident les images de leur sens. Le public est lui-même bousculé moralement, alors que Dossier 137 condamne des membres de la BRI pour leurs exactions pendant les manifestations. Les héros du Bataclan ont été corrompus par des ordres impossibles, par une glorification de l’action violente, et par l’ivresse de discours patriotes. L’incarnation de la grandeur policière s’est mue en violenteur de la colère populaire.

Par ailleurs, l’évocation visuelle incontestable de la violence policière est aussi perçue depuis la fenêtre d’un immeuble. Dominik Moll sépare et réunit. Alicia, la femme de chambre qui filme, est au contact d’un monde de luxe, pourtant elle rentre chaque soir dans sa cité dortoir. L’image de la fracture sociale s’invite à nouveau. Néanmoins, la salariée du palace observe le drame de l’ire policière depuis une fenêtre, comme Stéphanie. Le cinéaste use ainsi de la mise en scène pure pour fusionner deux personnages en traque de vérité. Tragiquement, la passion de l’inspecteur de l’IGPN ne change rien. Son exercice de la fonction est parfait mais le désaveu est institutionnalisé. Elle est le maillon éprouvé d’une chaîne rouillée de l’irresponsabilité des forces de l’ordre. Dans un récit contradictoire, elle prend à la fois conscience de la nécessité de l’investissement total, mais aussi de sa condition de prétexte pour dédouaner les hors la loi en uniforme. Stéphanie est le clou vindicatif qui dépasse de la planche de l’inaction de l’IGPN. Le marteau politique est voué à la frapper à pleine force.
La vérité et le récit
Dossier 137 articule l’ensemble de sa structure narrative et de sa recherche esthétique autour d’une représentation évolutive de la nuit du drame. Par les interrogatoires ou par les bandes vidéo, le film apparaît d’emblée comme un gigantesque puzzle. La tête du spectateur tourne, enivrée par une profusion d’éléments concrets aptes à reconstituer une chronologie cohérente. La détonation du LBD résonne dans la nuit. Son écho investit les minutes précédant le drame, et les jours qui le suivent. Dominik Moll livre un spectre très large d’éléments à glaner, jusqu’à faire naître une perte volontaire de tout repère, identique à celle de Stéphanie. Un millier de petits fragments de la vérité sont disposés, autant de nuances des faits. Dans un deuxième mouvement, le cinéaste recadre son récit tout au long du film et cible progressivement l’essentiel, pour aboutir à une vérité inébranlable et avérée. La mission de l’inspectrice l’IGPN est une immersion, une plongée dans la multiplicité des pistes pour découvrir une véracité nue dans les abîmes de l’enquête. Même s’il est permis d’y voir un des seuls espaces propices à l’expression de l’émotion, l’authenticité de la parole est sans cesse interrogée. Le sémantique est traître et perfide. Elle exalte les passions et arme les menteurs. Les personnages de Dossier 137 ne déclament jamais sans contradiction. Ils se succèdent au bureau de l’IGPN où un interlocuteur confronte toujours leurs dires. Tous sont placés dans la position de l’interrogé, soumis à un duel oral : les policiers incriminés et coupables, la famille Girard de façon plus inattendue, mais aussi Stéphanie au moment de sa déchéance. Les mots sont vides de sens. Ils se déforment pour qu’ émerge une contre-vérité délimitée par la vision altérée des officiers et décisionnaires de police. Le focus opéré par Dominik Moll sur la recherche d’un témoignage unique est ainsi bafoué. Dans des montages rapides, le cinéaste étale d’abord la parole éclatée de plusieurs corps de brigade différents, avant de capter le témoignage de l’équipage violent, pour finalement se concentrer sur les deux policiers ayant fait usage de leur LBD. Si le fil d’exactitude générale de l’exercice de la force se tisse lors de premiers entretiens, découpés et juxtaposés à l’écran, la fabrique du mensonge se perfectionne au moment de réduire le champ des intervenants. L’ultime entorse à l’avancée de l’enquête de Stéphanie intervient à ce titre lorsqu’un agent des forces de l’ordre se substitue à sa convocation pour ne pas être entendu en même temps que son collègue. L’unité spatio-temporelle des échanges de Dossier 137 s’effondre. Les paroles n’évoluent plus en parallèle mais se succèdent. L’impunité se crée. Même face à l’irréfutable, le vocabulaire transforme la réalité en fiction admise. L’équipe de l’IGPN prédit ainsi, dans une brève séquence, les axes de la défense des accusés. Cassandre, le métrage anticipe le futur obscur. Il confie aux héros du film une prescience fataliste sur les entorses à la vérité. L’affront est absolu lorsque c’est finalement la protagoniste du film qui est entendue par sa hiérarchie, accusée implicitement de s’être trop impliquée dans son affaire. Tout est sujet à interprétation et propice à la mauvaise foi. Le verbe ment.
La quête de preuves vidéos de la bavure emprunte le même chemin narratif que le recueil des paroles, pourtant la vérité de l’image est complète. Les enregistrements sont impossibles à manipuler, ils livrent leur réalité au public sous son jour le plus cru. Bien qu’il ait reconstitué de nombreuses et ambitieuses séquences d’affrontements entre manifestants et forces de l’ordre, Dominik Moll ne les filme presque qu’au moyen de téléphones ou de caméras de sécurité. Il refuse le prisme partisan, il épouse une reproduction esthétique incontestable de l’incident tragique. D’abord macro, plurielles et circonstancielles, les captations deviennent lentement micro, uniques et factuelles. Le dialogue salit cette authenticité, mais le spectateur a quant à lui vu cette réalité, plusieurs fois réitérée à l’écran. Il ne peut s’en départir. L’affront de reniement du drame n’en est que démultiplié. À la poursuite de ces images, et notamment de l’enregistrement d’Alicia, Stéphanie plonge dans cette spirale infernale et y laisse s’exprimer son acharnement au moment de prendre en filature la femme de chambre. La policière avait jusqu’ici été principalement représentée derrière son bureau, elle investit désormais le monde des gens simples et se défait des intrigues fourbes de couloirs. Comme le dernier souffle d’un monde qui veut croire aux institutions, la femme des cités confie sa vidéo du drame à l’inspectrice.

Néanmoins, l’ultime clou dans le cercueil de la justice est apporté par la suggestion très implicite d’une confluence politico-médiatique néfaste. Livrée au narratif d’un syndicat qui ne se cache pas d’évoquer le tristement célèbre Alliance, une administration opaque ne se manifeste qu’à la toute fin. Toutefois, Dominik Moll confronte le spectateur qui pourrait succomber à la tentation de conscientiser cette entité. Dossier 137 se construit comme une recherche de preuves formelles et le réalisateur ne livre rien qui permettrait de délimiter clairement un contre-pouvoir. Comme la protagoniste, le public est pris par l’émotion et devient partie active de la réflexion du métrage. Son appréciation tend vers l’indignation puisqu’un faisceau de coïncidence et de décisions purement politiques et populistes mènent au pardon du crime. Le mal n’est cependant pas personnifié en un seul corps. L’injure de la conclusion de l’enquête, faite à la victime, est davantage le fruit d’intérêts concordants. Sur l’échiquier des puissants, Dominik Moll brille en montrant sans grands effets une partie propice au triomphe de l’impunité par une succession d’offensives contre l’impartialité. Guillaume a été touché de plein fouet une deuxième fois par le choix administratif de l’inaction. Personne ne veut reconnaître la culpabilité de cette seconde mitraille. Comme la bavure en elle-même, le crime est commis, vérifié, ses conséquences sont visibles, mais personne n’est responsable. Impossible de confondre un suspect clairement, le geste reste trop flou.
À l’instar de Stéphanie, le spectateur est désormais dépositaire de la mémoire d’une bavure prouvée. Tout comme l’inspectrice de l’IGPN, il est giflé par l’omerta absolue d’un milieu corrompu jusqu’aux plus hautes sphères. Sous la doctrine immaculée de l’exemplarité fantasmée de la police, les tirs irresponsables de LBD sont légitimés par l’évocation d’une légitime défense manipulée. Un coup de pied haineux, pinacle de l’abject, se fait quant à lui simple mesure de désengagement. À de nombreuses reprises, comme pour asséner la froideur des faits, Dossier 137 remontre à l’écran et décompose le geste de nervosité colérique. Sa nature délictueuse semble sans équivoque. Tout le monde connaît la vérité, tout le monde l’a vue, tout le monde a constaté l’infraction qui laissera Guillaume avec de lourdes séquelles irréversibles. Pourtant, une puissance fantomatique émerge du marasme policier. L’idéal des forces de l’ordre voulu par tous les civils du film est désavoué. Le couperet immonde s’abat sur une réalité qui dérange. À bout de nerfs, Stéphanie subit l’insulte faite à son travail. Tous les leviers de l’oppression bureaucratique s’exercent sur elle afin de faire vaciller ce colosse discret. Pour avoir voulu bien faire son travail, elle est bafouée dans son honneur, renvoyée à un statut de mise en cause par l’infâme hiérarchie. L’emprise du dévoiement institutionnel est promise dans le film à quiconque tutoie la justice habitée par l’empathie.
L’escamotage du réel s’infiltre alors dans le récit comme un lent poison. Voulue par les accusés et leurs avocats, une reconstitution de la scène de drame destinée à alimenter leur défense, devient la manifestation éclatante de la chute de l’IGPN. Plus rien n’est à prouver de la culpabilité de l’équipage livré à lui-même dans les rues de Paris, leur déviance a été vérifiée. Pourtant les gardiens d’une paix intranquille rejouent la scène; ils reproduisent au lieu de produire; ils écrivent le récit plutôt que de relater les faits. Dominik Moll en avouerait presque avoir perdu sa bataille. Il doit concéder à l’organe policier une mise en scène du soir de l’infamie, alors que lui-même bornait sa réalisation au plus simple appareil filmique. Le cinéaste se place du côté des vaincus, en adhésion avec ses personnages principaux, mais anéantis comme eux par la toute puissance du mensonge. D’un regard, il signe même sa reddition. Présente sur les lieux de la reconstitution, Alicia qui avait voulu faire confiance à la police des polices se montre dans une dignité muette. Elle affronte à distance Stéphanie, et sur le visage de Léa Drucker se lit le désœuvrement d’une fonctionnaire désormais consciente que son pouvoir était illusoire. La femme de chambre avait raison et seule l’inspectrice croyait encore à sa potentielle influence sur l’exercice de la force. L’IGPN n’éclaircit pas, elle travestit, parfois malgré elle. Elle lave l’honneur des éléments néfastes et accable ses membres vertueux. Pire, une profession dans son ensemble discrédite le travail accompli pour rendre son honneur à la police, lors des saillies d’une syndicaliste aveuglée. L’apathie est le dernier refuge de Stéphanie. Puisque même l’image d’une jeunesse martyrisée peut être reniée, il ne lui reste plus que l’émotion brute, primaire et décérébrée de vidéos de chats sur internet, tandis que son idéal professionnel se meurt. Sur le même type d’écran que celui qui avait permis d’immortaliser l’agonie de Guillaume, un téléphone portable, elle anesthésie sa douleur. Elle se déconnecte du réel, bientôt transie par un rire incontrôlable. Plutôt du côté des policiers que de la police, Dossier 137 constate l’échec.

La femme des deux mondes
Consciente qu’elle est maudite de tous, policiers ou civils, Stéphanie est sacrifiée pour offrir une vitrine immaculée à l’action policière. Lentement, son travail est mis à mal. Il est essentiel pour l’image idéalisée des forces de l’ordre. Cependant, sa mission est un mensonge destiné à être continuellement tenu secret. Désespérée, elle n’en reste pas moins coupable d’avoir elle aussi tergiversé avec la vérité. Son essor émotionnel apparaît alors autant comme une réponse spontanée à la lassitude d’un métier ingrat, qu’à une ouverture vers une autre forme de perception de la réalité. Son implication affective la glorifie. Dossier 137 ne se dépareille jamais de sa collecte purement informelle de preuves, mais il instaure un dialogue entre la continuité des faits et la perception personnelle de Stéphanie. Elle-même enfant de Saint-Dizier, elle doit appréhender une affaire impliquant des gens qui ont croisé lointainement sa route. Le simple nom de la ville meusienne l’ébranle au cours d’un interrogatoire. Toute sa ténacité indispensable à l’émergence de la réalité prend sa source dans ce biais personnel, dans l’appel à ce qu’elle a de plus profond en elle, dans l’évocation implicite de son propre parcours de vie. Elle ne fait pas que transcrire la peine des Girard sur des procès verbaux, elle l’éprouve aussi derrière son professionnalisme irréprochable. Pourtant c’est bien cette approche singulière qui lui est finalement reprochée face à une hiérarchie qui spécule honteusement sur son impartialité, lorsque l’accusatrice devient accusée. Le monde policier est froid, procédurier et menaçant. Il ne laisse pas naître dans ses rangs un être animé par des idéaux de noblesse. Le regard de Dominik Moll sur la possibilité d’une police vertueuse se voile lentement, alors qu’une partie de l’avenir du dossier 137 se joue désormais lors de réunions où Stéphanie est absente, absolument reniée par les siens. Au coeur de son récit, il place une femme empathique en milieu hostile. Proche d’un animal abandonné qu’elle secourt, elle est elle-même prise au piège par l’administration et par les contre-vérités distillées par les agents incriminés, puis finalement chassée de l’affaire. Elle est coupable d’avoir fait efficacement son travail, rabrouée pour avoir “pris trop à coeur” une souffrance manifestée. La patte du cinéaste est à l’image de son héroïne. Il conserve une approche concrète de l’enquête, mais il se laisse lui aussi gagner ponctuellement par le martyr des Girard. Presque l’intégralité des scènes de manifestations sont retranscrites par photographies ou par vidéos éparses de diverses sources. Pourtant durant une poignée de secondes, le metteur en scène casse une seule fois son propre dogme. Il montre brièvement les visages successifs des membres de la famille absorbés par le chaos, dans une pure recherche d’esthétisme. Il s’autorise à lui-même un pas de côté à l’écoute des victimes. Dominik Moll est Stéphanie. Ils sont garant d’un plan supérieur de perception du dossier 137, connecté aux enjeux humains.

Dans une autre rupture de ton qu’il s’accorde, le cinéaste recourt rapidement au monologue. Il donne une emphase volontairement contradictoire avec la logique dialectique du métrage, lorsque sa protagoniste défend sa probité. Ici seulement l’interlocuteur de l’entretien se tait, et laisse un espace de défense verbal à l’incriminée. La parole émotive s’impose et s’infiltre dans l’âme du spectateur pour étendre le plus largement le propos profond de Dossier 137 : à quelle police doit-on collectivement aspirer en tant que société et les conditions sont-elles réunies à son émergence ? Dans les gradins d’un gymnase, les éternels débats se confrontent. Stéphanie et son ancien mari policier viennent observer une démonstration de karaté de leur fils, mais ils se disputent en réalité les aboutissants d’une enquête désormais médiatisée. Pendant que se querellent deux discours contraires sur l’exercice du maintien de l’ordre, le futur se débat en contrebas. Une jeunesse s’invite à l’écran et à nouveau sollicité, le spectateur prend conscience que la bataille d’aujourd’hui influe sur le monde de demain. La protagoniste fait même mention d’un avenir austère, qui verrait tous les agents des forces de l’ordre vertueux démissionner à force de voir les criminels de leur rang restés impunis. Le mythe des forces de l’ordre de réaction s’étiole, une aspiration à la considération humaine des victimes se verbalise, un souci de transparence sans équivoque est ouvertement exposé. À l’instar de La Nuit du 12, Dominik Moll renoue ici avec un attachement profond pour l’évocation de la passion, au cœur du travail d’enquêteur. Ses héros sont torturés par leur vocation, mais ils sont des modèles de méticulosité. Les états de service glorieux passés de la BRI ne sauraient être un passe droit aux exactions présentes. Toutefois, l’utopie souhaitable se meurt sous les assauts bureaucratiques vindicatifs. Les parangons de justice gisent sur le chemin de la corruption.
Pour la deuxième fois consécutive Dominik Moll dénoue les dilemmes émotionnels en livrant un film qui impose la figure de l’enquêteur exemplaire comme expérimentateur de la vie des opprimés. À nouveau, le sujet de l’obsession est absent. Guillaume n’est que rarement vu à l’écran et il n’est jamais interrogé par Stéphanie. Il est une figure mortifiée abstraite et lointaine. Le cinéaste se joue de ce vide pour en faire le nexus de son intrigue. Dossier 137 affirme d’ailleurs un peu plus la patte de l’auteur et son appétit discret pour créer un lien tenace entre investigateur et victime. Plus intensément encore que dans La Nuit du 12, un fil se noue entre les deux parties, ici issu d’un cadre socio-géographique commun. Loin de l’effervescence parisienne, les deux retours de Stéphanie à Saint-Dizier sont un lien avec son passé, avec le quotidien des Girard, mais aussi avec le désintérêt porté aux populations rurales. Dominik Moll ne se cache pas dans ses interventions médiatiques de son amour pour ces “villes que la plupart des gens ne savent pas situer sur une carte”. Il épouse le milieu des gens de rien du tout, dans une ville de pas grand-chose. Il accompagne les déshérités de la modernisation. Le message social profond semble d’ailleurs plus intense dans ce nouveau métrage, alors que chaque excursion dans la province est un moment de confusion des rôles pour la protagoniste. Une partie du pays lutte pour être considérée sur les ronds-points. Bien que Dossier 137 se dédouane intelligemment de l’adhésion au mouvement des gilets jaunes, l’enquêtrice se dilue ponctuellement en eux. Pour simplement passer un barrage, elle exhibe son propre gilet de sécurité plutôt que son insigne de police. Elle fait corps avec certains aspects de leur cri de détresse social du bas de l’échelle, même pour un bref instant. Plus inopinément encore, les rôles s’inversent entre l’inspectrice de police et la mère de Guillaume Girard. En se croisant dans un supermarché, les deux femmes s’affrontent mais c’est la pièce d’identité de Stéphanie qui est contrôlée par la civile accusatrice. L’inversion complète des rôles s’invite dans le récit, éprouvant un peu plus une policière prise entre deux feux. La justice pénale falsifiable et l’affection immaculée tiraille la protagoniste. Au terme du film, c’est devant la mère de famille meurtrie que l’investigatrice accepte une unique forme de jugement sur la conduite de son travail, venant de son initiative au logement des Girard. Le constat est froid mais concret : l’IGPN a une fois de plus blanchi les coupables et tous les efforts consentis par Stéphanie n’auront servi à rien. Sa mission est vaine, impossible à accomplir et ses dernières illusions s’effacent dans ce face à face ultime. Judiciairement, il ne reste rien du grand dérapage parisien. Les accusations ont été balayées, les criminels sont en liberté. Dominik Moll conjure néanmoins cette fatalité lors de son ultime séquence, en rupture formelle complète avec le reste de son œuvre. Pour la première fois, un personnage s’adresse pendant de longues minutes à la caméra sans qu’il ne soit coupé. Sa parole est inaltérée, mais aussi livrée sans effet esthétique, pas même un montage. Guillaume montre enfin son corps violenté. Toutes les vérités ont été manipulées dans Dossier 137, mais celle des séquelles du jeune Saint-Dizerois est inébranlable. Tout est mis en œuvre pour permettre aux fautifs de se soustraire à leur responsabilité, et pourtant, les souffrances sont réelles, livrées avec une grande crudité au spectateur. Des jours heureux du passé, il ne subsiste plus que des instantanés des heures qui ont précédé le drame. Le cinéaste s’appuie alors sur une image rémanente propre à son cinéma, celle d’une famille joyeuse dans l’habitacle d’une voiture, avant que le destin ne bascule à jamais. Seule la réalité des victimes mérite d’être sacralisée par le métrage.
En Bref :
Le vent colérique de l’impunité policière souffle sur Dossier 137. Dominik Moll livre un nouvel essai brillant autour de la figure de l’inspecteur obsessionnel, cette fois ponctué par un grand fatalisme.

Dossier 137 est disponible en DVD et Blu-ray chez Blaq Out, avec en bonus :
- Entretien avec le cinéaste Dominik Moll
- Analyse de séquence


