Faisceau : The Chaser
The Chaser affiche

(추격자)

2009

Réalisé par : Na Hong-jin 

Avec : Kim Yoon-seok, Ha Jeong-Woo , Seo Young-hee

La ville, la nuit, la mort

Des néons blafards qui se reflètent sur des flaques d’eau. Une pénombre qui absorbe les oiseaux de nuit. Un homme qui recherche la cohérence au milieu du chaos urbain. En 2009, Na Hong-jin livre avec The Chaser un film poisseux et intoxiquant, où la violence sourde frappe à chaque occasion. Au cœur de son œuvre se dessine l’affrontement de deux hommes, deux chasseurs dans la cité de béton. Joong-ho est un ancien policier corrompu devenu proxénète. Il s’est laissé envahir par ses appétits illicites et par le monde interlope d’un Séoul crépusculaire. Dans les rues de la capitale, il débusque l’animal tapi à chaque croisement. Il retrace le fil des dernières rencontres de ses prostituées disparues. Il lève le voile sur l’émergence d’un mal absolu. Toutes ont rencontré le même homme d’apparence anodine, Ji Young-min. Le jeune homme sans grand charisme a torturé et disposé des corps de ses victimes. Dépourvu de sentiment, il fait de son quartier un territoire où il guette sa prochaine victime. Dans la cave de sa tanière survit encore Mi-jin, mais Joong-ho et la police peinent à localiser le repère de la bête. Une course contre la montre intense anime le métrage. La vie se recherche dans un marasme d’évocations mortifères que livre sporadiquement Ji Young-min au commissariat. The Chaser s’enlise dans son décor ombreux et se perd dans les ruelles d’un quartier sauvage.

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Davantage que par la collecte d’indices, l’investigation progresse à chaque collusion des corps. The Chaser est bestial, elle fait se croiser deux hommes réduits à leurs instincts les plus primaires. Dans un jeu sadique, chaque erreur de Joong-ho se traduit par un regain de violence. Le corps de la victime se vide de son sang sur le carrelage à chacune de ses errances. Na Hong-jin laisse une traînée d’hémoglobine derrière Ji Young-min. Comme un limier, le protagoniste du film remonte les traces du prédateur qu’il traque. Le crépuscule réveille les bas instincts du tueur et la nuit semble lui appartenir. Tous les personnages du film sont absorbés par le noir et se perdent malgré eux sur le territoire privilégié du monstre au visage souriant. Au petit matin, il ne reste plus que des traces résiduelles des femmes dévorées par l’assassin, une simple voiture dans une ruelle, isolée de tout, comme oubliée du monde. 

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Le monde noctambule coréen est un espace de perdition pour chaque femme qui s’y aventure. Les prostituées qui livrent leurs témoignages font toutes état d’une vision sans fard de la turpitude humaine. Complètement déconnectée du reste du récit, l’une des protégées de Joong-ho affronte la perversité d’un client en entame du film. L’Eros est absent de The Chaser, qui ne montre qu’un marchandage des corps. Les femmes dénudées se montrent sur des cartes collées sur les pare-brise, aux yeux de tous. Le secret est éventé, l’exaltation de la lubricité conduit inévitablement au conflit. Même malade, Mi-jin est rappelée à son labeur. Elle doit se donner à la ville qui a faim, elle doit se perdre dans les venelles ternes, elle doit se sacrifier à l’incarnation du mal. L’ombre dévore tout, jusqu’à la fille de la victime, retrouvée agonisante sur le bitume.

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Le champ d’action principal de The Chaser se réduit alors à un espace exigu, lieu de prédation de Ji Young-min, vers lequel les personnages sont sans cesse attirés. Ils gravitent autour et la pesanteur macabre les rappelle sans cesse à ce charnier. Pourtant axé autour de 48 heures clairement marquées, le métrage semble effectuer un mouvement de boucle autour du quartier insalubre. Na Hong-jin y dispose toutes les clés de l’intrigue, mais il condamne les enquêteurs de police qui s’en détournent. Le jour ment, il éloigne des lieux du drame. La nuit y revient sans cesse, elle plonge dans les ténèbres de la folie meurtrière. L’antagoniste peut investir chaque maison, avec son imposant trousseau de clés. Il peut se reposer dans chaque logis, y faire sa couche infâme. Il a laissé une trace de son passage dans les maisons les plus isolées, comme une marque de sa folie furieuse. En retrouvant un des anciens lieux de résidence de Ji Young-min, Joong-ho est baigné dans l’image par des dessins sur les murs de sa cible. Il est lui aussi dévoré par le monstre. 

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Le nid du rapace s’impose quand même en un lieu précis, une résidence où la pièce de la torture est d’abord révélée à la victime, avant que la violence ne la frappe. Na Hong-jin conçoit un monstre, et il confectionne son refuge défraîchi, sale et sauvage. La zone est quadrillée pour découvrir l’enfer de pierre, mais un Séoul à l’identité neutre digère ceux qui s’y perdent et les confrontent. Tous sont réunis et tous se télescopent. Tous les chemins se ressemblent et peu importe l’itinéraire des courses-poursuites, les hommes seront toujours opposés au terme d’une impasse dans le dédale de béton. La course, la chasse, puis enfin l’affrontement : par deux fois le même motif se répète. Même le hasard provoque le combat. Une simple collision de voiture fortuite réunit antagoniste et protagoniste. L’espace est étroit, les personnages s’y abîment.

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L’ivresse de la traque

Puisqu’il appartient aux heures des loups, Joong-ho épouse un esprit de la chasse différent de celui de ses anciens collègues. Constamment, le film les confronte. Le policier repenti fait de sa quête une recherche humaine et empathique, bien qu’uniquement après avoir fait tomber le masque du proxénète. À l’inverse, les forces de l’ordre souffrent de la bureaucratie, ils s’embourbent dans les dossiers, les dépositions, et les paroles contradictoires du tueur. Avec la retenue nécessaire, The Chaser laisse aussi à penser que la politique influe sur le cheminement de l’investigation. Pour Joong-ho, l’essentiel est dans la sauvegarde d’une vie. Pour les officiers de police, la découverte du tueur est un contre-feu médiatique à l’agression du maire de Séoul par un homme qui le macule de déjections. À l’écran, Na Hong-jin confond les deux criminels, tous deux assis à l’arrière d’une fourgonnette, dans un même plan. Le métrage serait presque cynique au moment de sa conclusion, lorsqu’au terme de son odyssée barbare, Joong-ho ne reçoit aucun éloge et affronte sous la pluie le regard de l’édile qui se lamente de ne recevoir aucun accueil.

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Par imbroglio administratif, la police relâche même Ji Young-min, malgré ses aveux. Son chasseur refuse néanmoins de le laisser sortir de sa ligne de mire. De l’ancienne vie de Joong-ho lui est restée une certaine méthodologie. Le proxénète recoupe ses informations, il remonte une piste en écoutant des témoignages, il fouille le quartier. À l’inverse, les forces de l’ordre sombrent dans les paroles contradictoires de l’assassin. Ils sont à sa merci, alors que la traque est exaltée sur le terrain. Seul l’homme qui connaît la bassesse humaine des soirs lugubres peut pister sa proie. Séquences diurnes et nocturnes se contrebalancent en conséquence. Le jour, l’enquête stagne et se perd. La nuit, elle ressuscite et l’étau se resserre. Joong-ho prédit les égarements de ses anciens collègues. Il sait que les fouilles dans un parc sont un leurre installé par un homme qui jouit de sa petite notoriété trouvée par le sang. Le proxénète comprend que la police se trompe en jouant la partition de l’assassin et que seul le travail de recherche peut tuer la bête. Il partage le même monde que son rival, tous deux sont des êtres des ombres.  

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Joong-ho apparaît presque comme un chaînon manquant entre une incarnation de la justice défaillante, et un monde illégal qu’il comprend mieux que la police. Le spectateur est appelé à épouser la figure d’un exploitateur de femme prêt à nouer des contrats de créance avec des victimes. À l’inverse, le public doit rejeter l’incarnation de l’homme d’apparence bien sous tout rapport. Les deux carnassiers sont plus semblables qu’il n’y paraît, et même leurs visages se confondent sur l’affiche du film. Ils fusionnent à l’écran après la collision de leur voiture. Au poste de police, ils sont tous deux menottés, interrogés et accusés. Certaines images rémanentes discrètes alimentent la confusion voulue par le métrage. À un téléphone qui glisse sur le siège passager de Joong-ho répond le trousseau de clé de Ji Young-min qui tombe de la même façon dans son véhicule. Ils sont traqueurs et proies à la fois, rassemblés par cet esprit de la chasse. Leur différenciation contre la réunion initiale est progressive. L’antagoniste du film n’est qu’une nébuleuse de violence, le frôler est synonyme de mort brutale, qui frappe indistinctement les prostituées et les voisins trop envahissants. Joong-ho s’humanise quant à lui au fil des rencontres. De la fille de Mi-jin, des prostitués qu’il rencontre, ou de la famille de Ji Young-min, l’ancien policier conserve une trace émotionnelle. Il éprouve la vie des autres lorsque sa némésis ne leur promet que la mort. Remonter le fil de la psyché du criminel est une indignation perpétuelle. Le film repousse sans discontinuer les regains de tension et de barbarisme brut. La différenciation finale est une des clés de résolution de l’intrigue, elle montre que les deux hommes ne sont plus les mêmes. Marteau en main, Joong-ho peut porter le coup de grâce à son adversaire avec sa propre arme. Il renonce. Il lâche l’arme. Il quitte le cocon de la violence pour retourner au chevet de la fille de Mi-jin, dont il prétend être le père dans une scène. The Chaser est insoutenable, mais il espère la vie.

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Le guépard et la gazelle

À l’inverse de l’humanisation de Joong-ho, Ji Young-min se bestialise. Son déguisement d’homme respectable s’effrite. Il renifle une femme, de toute son animalité. Ses sens sont en éveil à son prochain méfait. Son masque social se fissure, il ne trompe plus son monde. The Chaser habille le mal d’un visage qui camoufle ses pulsions. Ses rires odieux au moment de confesser ses crimes font définitivement tomber ses oripeaux d’homme pieux. Sa fascination pour la crucifixion semble même déviante. Il se délecte de la souffrance, il s’abreuve de l’agonie. Le martyr est son opposant, qui, face à une croix qu’a dessinée Ji Young-min, se perd dans la pluie. Le tueur fait de ses meurtres des faits de gloire, ses accomplissements. Il se matérialise par la mort, par le pur geste froid de ses coups de marteau. Il fauche. Des caniveaux, The Chaser fait naître un monstre de la pénombre, un cancer qui a métastasé dans l’ignorance des ruelles insalubres. Un simple appel lui offre sur un plateau son prochain repas macabre. Il consomme le supplice. Insulté, il reste hilare. Seule la remise en cause de sa virilité lui fait perdre ses moyens. Le prédateur refuse qu’on lui renie sa sauvagerie.

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Malgré la désacralisation du divin qui infecte rapidement le film, la figure de Mi-jin, survivante aux mains liées, confère à la vie une préciosité démultipliée. Les morts innombrables sont rapidement avérés, pourtant l’enjeu principal de The Chaser reste le sauvetage de la naufragée des trottoirs. Comme un métronome, Na Hong-jin revient sans cesse à ses entraves et à sa lutte pour s’en défaire. Il rappelle l’urgence du moment face aux circonvolutions de l’enquête. Son œuvre est funeste, mais sa dynamique tend vers la survie, avant le refus sadique final. L’auteur annihile les espoirs. Il détruit l’espérance d’une fin heureuse. Délicieux petit tyran, il malmène la perception de la mort par la mise en scène. La nuit était le refuge du monstre, le jour sera le lieu du crime. La bête se plaisait dans l’anonymat, son aide sera sollicitée. Le prédateur sévissait dans sa tanière, il frappera ici dans un lieu public. L’inconfort implicite de la perception de la mort déstabilise. Il rompt formellement le pacte. Mi-jin, éprouvée, est dévorée au moment le plus inattendu, dans une autre récurrence étrange du hasard. Tout le monde se croise à nouveau dans ce petit Séoul. Pourtant, le film transcende sa présence au-delà de son meurtre. La travailleuse du sexe résiste à son propre décès. Sa fille prend une place centrale dans le récit, mais même sa propre voix se fait entendre d’outre-tombe, comme une ultime prière à Joong-ho. Son souvenir survit. Il est trop tard pour la sauver, il ne reste plus qu’à accomplir la justice en se défaisant de la vengeance.

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En bref :

La tension mortifère de The Chaser décuple l’implication ressentie. Dans un grand jeu de perception brouillée, le sadisme d’un polar noir et sans concession agresse le spectateur.

Nicolas Marquis

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