Profession: reporter

(Professione: reporter)

1975

réalisé par: Michelangelo Antonioni

avec: Jack NicholsonMaria SchneiderJenny Runacre

On a beau être satisfait de notre travail sur notre petit blog depuis quelques mois, on en reste pas moins loin du métier de journaliste. Certes, on espère s’améliorer et on fait chaque jour un effort supplémentaire pour élever le niveau de nos écrits, mais impossible de se comparer à ceux qui vivent de ce travail dans l’immédiat. À plus forte raison, comment se substituer, nous qui sommes bien à l’aise derrière nos claviers, à ceux qui prennent chaque jour des risques sur des terrains souvent dangereux: les reporters. On avait déjà évoqué ce boulot difficile avec “Sympathie pour le diable” et on y revient aujourd’hui d’une manière plus abstraite avec “Profession: reporter” de Michelangelo Antonioni.

L’histoire de Locke (Jack Nicholson), un correspondant de guerre en plein milieu de l’Afrique, fatigué des concessions qu’il doit faire aux pires dirigeants pour exercer son travail. Lorsque son voisin de chambre décède, il va échanger d’identité avec lui pour fuir son travail. Mais cette nouvelle vie s’avère dangereuse surtout lorsque Locke réalise que le défunt était en vérité un trafiquant d’armes.

Dans ce qui pourrait être qualifié de Road-Movie, on a tout d’abord été charmé par les décors qu’imposent Antonioni. L’Afrique, L’Allemagne, L’Espagne… Sans jamais en rajouter, le cinéaste tire le meilleur parti de ces pays différents pour nous transporter, un peu à la manière d’un reportage justement.

On pense d’ailleurs dans un premier temps que la réalisation d’Antonioni est plutôt simple et puis PAN! Le cinéaste de génie nous gratifie à plusieurs moments de plans à la symétrie pertinente ou à la composition finement travaillée. Locke prend par exemple une télécabine pour rejoindre sa destination en Espagne, il se penche par la fenêtre, écarte les bras et la caméra nous donne intelligemment l’impression que Nicholson vole au-dessus de l’eau, enfin libre de ses entraves: une méthodologie minutieuse et réfléchie.

Intéressant de constater également que dans “Profession: reporter”, la musique est presque totalement absente, générique compris. Une volonté de cinéma-vérité qui fait écho à la profession que dépeint Antonioni. Pas de faux artifices dans son film mais plutôt un parti-pris artistique auquel le cinéaste se tient parfaitement pendant 2h.

On regrette juste une impression de film un peu traînant, un montage un peu trop lent. Bien sûr, “Profession: reporter” n’est à l’évidence pas un thriller et la volonté d’authenticité des émotions appuie l’envie de s’attarder sur certaines scènes, mais la rythmique n’est tout de même pas parfaite, voire parfois redondante.

« Jack Nicholson passe le casting de « Magnum ». »

Toujours dans cette démarche de vérité, la performance de Jack Nicholson nous a intrigué. On est habitué à voir l’acteur qu’on adore dans des rôles fantasques qui se prêtent aux exubérances. Et bien ici, c’est tout l’inverse: le comédien est plus discret et contenu. Indispensable pour ce rôle et Nicholson l’assimile parfaitement pour restituer son personnage d’une manière presque documentaire, en accord avec la réalisation.

Allez, maintenant on rentre dans le fond de l’œuvre et on décortique son message. En tout premier lieu, on note donc cette fatigue de Locke pour son métier alors qu’il doit faire des concessions aux pires dictateurs pour une simple interview. Avec autant de pessimisme que de pertinence, Antonioni met le doigt sur un dilemme profond du métier de reporter: Locke n’incarne plus l’idéal du journaliste courageux mais est devenu exactement l’inverse, un homme qui sert la soupe aux pires canailles. Sorti en 1975, le film reste d’une force titanesque sur ce thème.

C’est finalement en changeant de peau, en devenant un autre (qui plus est un trafiquant d’armes, ce qui n’est pas un hasard) que Locke incarne au mieux ce qu’Antonioni impose comme un reporter total. Tout d’un coup, son personnage principal redevient un chercheur de vérité, un fouineur, alors qu’il sort du carcan dans lequel il s’était enfermé. C’est en prenant un nouveau nom que son travail prend du sens, mais également en coupant les ponts avec ses collègues, se laissant passer pour mort. Une fuite en avant pour se libérer de ses entraves.

Pour synthétiser cette théorie, Antonioni impose deux personnages féminins. Le premier est celui de Rachel (Jenny Runacre), son ex-femme et collègue qui se lance sur les traces de Locke. Elle symbolise cette vie passée qui tente de rattraper le reporter avec beaucoup de symbolisme.

Mais encore plus fort est la femme anonyme qu’incarne Maria Schneider et qui va accompagner Locke dans son errance. Alors qu’elle et Locke débattent pour savoir quel nouveau métier le journaliste devrait adopter, on comprend que ce protagoniste féminin est une muse, un idéal vers lequel Nicholson tend sans jamais réellement l’attraper. C’est en comparant ces deux femmes que le message du film prend de l’ampleur.

Lancinant par nature, on ne conseille pas “Profession: reporter” à ceux qui voudraient des sensations fortes mais plutôt à ceux qui chercheraient à théoriser un métier souvent idéalisé, avec beaucoup d’à-propos.

Spike

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