Le mépris

1963

réalisé par: Jean-Luc Godard

avec: Brigitte BardotJack PalanceMichel Piccoli

Lorsqu’on évoque le cinéma de Jean-Luc Godard, c’est souvent synonyme d’une certaine forme de prétention. Impossible de le nier, le cinéaste pète régulièrement plus haut que son cul (allons-y franchement) et on fronce les sourcils devant ces longs monologues de bouillie philosophique que déclament ses acteurs sur le siège des toilettes. Mais on ne peut pas réduire le réalisateur à ce simple postulat: Godard est un inventeur, un véritable scientifique du cinéma qui expérimente pour trouver la formule adéquate. À intervalles réguliers, sa filmographie est même ponctuée de quelques chefs-d’oeuvres, comme on va le voir aujourd’hui avec “Le mépris”: l’histoire d’un couple (Michel Piccoli qui joue un scénariste de cinéma et Brigitte Bardot) qui se déchire sur fond de tournage de film.

Une mise en abîme totale donc, assumée dès l’entame du long-métrage alors que le premier plan du film expose un traveling sur le site du tournage d’une nouvelle version de “L’Odyssée”. Ce film dans le film va être le coeur de l’œuvre, celui qui réunit les personnages et les confronte aussi. Godard aime prendre un pas de recul pour plonger son spectateur dans des procédés uniques et “Le mépris” ne fait pas exception en explosant le quatrième mur. Parmi la poignée de protagonistes, on retrouve même le génial Fritz Lang dans le rôle de… Fritz Lang. Non seulement un hommage mais également un outil de plus pour immerger le public.

Dès le début, c’est également une belle fluidité dans les plans que l’on constate. La caméra souligne, ponctue, colle à l’histoire avec toujours beaucoup de sens. C’est parfois un traveling, parfois un zoom ou encore une contre-plongée: Godard démontre qu’il n’est pas que philosophe mais avant tout réalisateur.

On n’enlèvera tout de même pas au film un côté terriblement verbeux inhérent au style du cinéaste. Les personnages échangent des dialogues bien trop écrits et comme toujours avec Godard, on ne peut pas conseiller le film à ceux qui ne cherchent qu’un divertissement. Plonger dans “Le mépris” c’est concéder à son auteur ce côté parfois indigeste d’une oeuvre déjà très symbolique dans son approche.

« Vacances péperes »

Car nombreuses sont les thèses amorcées par le film, avec au premier degré une équation humaine désastreuse. Avec beaucoup de pessimisme mais aussi de pertinence, Godard impose l’idée qu’une fois l’amour soustrait au couple, il ne reste que le mépris. Piccoli et Bardot sont dans un rapport de force qui ne cesse jamais de s’inverser mais qui ne rime jamais avec bonheur. L’affection est passée, ne reste que la haine qui se manifeste en engueulades, jalousie et lassitude.

Mais si on cherche plus loin, l’histoire de “L’Odyssée” que tourne Fritz Lang est également avancée comme un symbole de la décrépitude du couple: régulièrement, les protagonistes du film vont s’interroger sur les motivations d’Ulysse que plusieurs assimilent à une envie de s’échapper de sa compagne. Intriguant de voir Godard s’approprier l’une des plus anciennes fictions de notre monde pour en tirer une morale toujours d’actualité.

Pour mieux encaisser un film un peu lourd à certains tournants, le cinéaste va s’appuyer sur plusieurs artifices qui vont donner du liant à sa thèse. En premier lieu, on pense à ce thème musical de Georges Delerue et Piero Piccioni. On fait un pari avec vous: sans le savoir, vous connaissez cette musique maintes fois utilisée au cinéma et à la télévision. Ce morceau va perpétuellement (parfois trop) accompagner le film.

Autre élément qui apporte un peu plus de naturel au film: le jeu de Michel Piccoli. Si on n’enlève rien au talent de Brigitte Bardot, c’est vraiment le rôle de l’acteur qui nous a le plus saisi. Son interprétation quasi parfaite d’une partition pourtant fournie inscrit un peu plus le long-métrage dans le réel et l’empêche de devenir lourdingue. Un des plus grands acteurs français dans l’un de ses plus grands rôles.

Enfin, la photo nous a séduit également. C’est tout particulièrement saisissant dans la deuxième moitié du film où Godard capture toute la beauté de Capri. Entre décors paradisiaques, maisons à l’architecture intéressante et plans calculés au millimètre près, on voyage nous aussi dans cette triste histoire.

Pour cinéphiles avertis: voilà comment on pourrait qualifier “Le mépris”. Comme toujours avec Godard, il faut être conscient d’où on met les pieds mais ce film en particulier est sûrement l’un des plus accessibles du cinéaste.

Nicolas Marquis

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