L’âge des ténèbres

2007

de: Denys Arcand

avec: Marc LabrècheDiane KrugerSylvie Léonard

Si vous êtes parmi les fidèles de notre petit site, il ne vous aura pas échappé que nous avions évoqué les deux premiers films qui composent la trilogie de Denys Arcand, le cinéaste québécois. Après “Le déclin de l’empire américain” et “Les invasions barbares”, nous vous avions promis un article sur “L’âge des ténèbres” malgré nos avis contrastés, car les Réfracteurs aiment aller au bout des choses. Suite et fin de notre analyse sur le triptyque du réalisateur, avec le film qui nous intéresse aujourd’hui.

Le long-métrage nous raconte l’histoire de Jean-Marc Leblanc, un petit fonctionnaire à la vie morose, qui pour s’échapper de son quotidien se réfugie dans un monde de fantasmes et de rêveries. Un moyen de fuir sa vie professionnelle et son mariage qui ne le satisfont plus.

En trois films, Denys Arcand aura donc réussi à proposer trois structures narratives différentes: “Le déclin de l’empire américain” était un film chorale sur une bande d’amis, “Les invasions barbares” prenait davantage des allures de drame familial, et donc “L’âge des ténèbres” lui, nous propose de se focaliser sur un seul personnage. Un homme solitaire à l’existence un peu minable, errant sans but dans sa routine moribonde. Mais aussi un univers différent, aux très légers relents de SF, où chaque petit plaisir, comme fumer, est interdit. Le cinéaste se réinvente une fois de plus, même si on va rapidement mettre en évidence que circonscrit à ce film uniquement, une certaine forme de longueur répétitive plombe son oeuvre. Il affirme une volonté de faire un film légèrement plus gaguesque pour casser ce sentiment: parfois pertinent, cela reste tout de même assez anecdotique.

Commençons par décrire l’univers nouveau que nous propose le réalisateur. La civilisation semble au bord du gouffre: la violence, les maladies contagieuses (qui dans le climat actuel prêtent à sourire avec gêne) et la pollution mettent en péril l’humanité, et un certain parfum d’apocalypse imminente semble régner. Par ailleurs, l’administration gouvernementale paraît avoir centralisé tous les bâtiments publics en un seul lieu, qui prend des airs de dédale dans lequel Jean-Marc travaille chaque jour, et évoque extrêmement légèrement le “Brazil” de Terry Gilliam. Deux ressorts scénaristiques qui serviront à appuyer la thèse du cinéaste, comme nous y reviendrons plus tard, mais dont on peut déjà dire qu’ils seront à peu de chose près les seules vraies inventivités de mise en scène. D’autant plus qu’on constate quelques écueils de montage bien baveux.

Dans les thèmes qu’il aborde, Denys Arcand continue sa réflexion autour de l’amour, et très souvent le désir sexuel, mais toujours d’une façon contenue, sans débauche de scènes charnelles même si les rêveries du héros proposent des images un peu plus crues que ce que les deux premiers films montraient. Certes, la vie sexuelle est le thème central du triptyque, mais au détour de ce film, on se demande si ça ne vire pas à l’obsession.

Toutefois, le long-métrage tente de contrebalancer les fantasmes du héros en le mettant en opposition avec le monde mourant proposé. Dès lors, l’appétit sexuel bridé par un mariage moribond semble bien dérisoire aux vues de la misère ambiante. Pour restituer ce contraste, Denys Arcand sème tout au long du film des scénettes d’entretiens, entre des gens qui sont dans la détresse, et notre héros de fonctionnaire qui semble avoir pour seule mission de les envoyer paître. Une ouverture sociale bienvenue, et qui manquait aux deux premières oeuvres, mais une façon de faire qui déjà annonce un constat malheureux: la structure est répétitive.

« et l’Oscar n’est pas attribué à… »

Ces entretiens sont aussi l’occasion de revoir les protagonistes des premiers films, réduits ici aux simples rôles de caméos. Si Denys Arcand impose une fois de plus un personnage de “petit bourgeois de gauche”, il sort cette fois complètement du cercle d’amis introduit par le début de sa trilogie. Nouveaux personnages, mais préoccupations similaires, et surtout une certaine envie de prédire la fin des “bobos”.

La mécanique des rêves que nous exposions plus tôt est elle aussi redondante. Arcand y revient sans cesse, et même si c’est l’occasion de mises en abîme sympathiques, on est vite ennuyé par ce schéma. C’est certes une façon d’affirmer un peu plus l’ennui de l’existence de Jean-Marc, mais son suremploi plombe le film. Signalons quand même une originalité au moment où le mariage du héros vole en éclat: les fantasmes s’écroulent, et les femmes qui les habitent ne se soumettent plus, mais jugent notre personnage. 

Malheureusement, la place des personnages féminins est, à l’instar du début de la trilogie, un vrai problème. Certes Arcand est un homme, certes il s’intéresse avant tout aux protagonistes de sexe masculin, mais sa considération des femmes est douteuse. Il nous inflige des personnages de pétasses stéréotypées (n’ayons pas peur des mots) jusque dans les filles adolescentes du héros, tellement clichées. Ces castratrices en chef, c’est un parti pris du réalisateur auquel nous n’adhérons pas vraiment (et pourtant votre humble serviteur du jour est lui aussi un homme). Une fois de plus, Arcand retombe dans ses travers et croit détenir une vérité absolue pour le moins contestable. 

Cette place de la femme va devenir encore plus malaisante à la moitié du film. Notre héros participe à une sorte de reconstitution médiévale déguisée. On sent parfaitement que le cinéaste tente d’utiliser cela pour une forme de retour aux valeurs et au sens de la vie. Une fois de plus, Les Réfracteurs s’interrogent: on n’a pas l’impression que le Moyen-âge était une période sympathique pour les demoiselles. Denys Arcand pouvait, il nous semble, affirmer son constat de la déchéance de l’homme sans caricaturer l’autre moitié de l’humanité. On ne fera pas injure au cinéaste en dévoilant son scénario, mais l’émancipation finale du héros arrive après un événement bien particulier, complètement surfait au cinéma, et qui ne contrebalance pas assez ce point négatif.

D’une façon générale, Arcand se permet même quelques considérations politiques douteuses. Exemple: un débat sur l’emploi du mot “nègre”. Malin, le réalisateur met en scène le débat de sorte que le reproche quand à l’utilisation du terrible qualificatif semble absurde. D’accord. Mais quel est le message derrière cela? La liberté d’expression jusqu’à l’insulte? On ne traite absolument pas le réalisateur de raciste, rien ne nous permet de l’affirmer, mais une fois de plus, son propos est brouillon et pas assez réfléchi.

Notre avis sur “L’âge des ténèbres” est à peu de choses près celui qu’on peut étendre à la trilogie dans son ensemble. Denys Arcand pense détenir une vérité absolue qu’on ne partage pas. Quand en plus le film est répétitif et sa morale contestable, on ne peut pas lui accorder la moyenne.

Spike

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