City Hall

1996

Réalisé par: Harold Becker

Avec: Al Pacino, John Cusack, Bridget Fonda

Toute carrière professionnelle est fatalement faite de hauts et de bas. Si durant tout le mois de novembre, c’est l’amour de Paul Schrader qui nous anime, inutile de fermer stupidement les yeux sur ses quelques ratages. C’est parce qu’on aime au plus profond de nous son travail sur “Blue Collar”, “Rolling Thunder”, “Sur le chemin de la rédemption“, ou encore “Taxi Driver”, qu’on peste davantage lorsqu’il se fourvoie. Avec “City Hall”, dont il est l’un des nombreux scénaristes mais qui sera mis en scène par Harold Becker, on aurait pourtant bien du mal à ne jeter la pierre qu’à notre star du moment. À plus d’un titre, “City Hall” se fait le témoin des maux d’une époque pas si révolue, où les projets se montent d’abord sur des noms, puis seulement après sur des idées.

Pour bien cerner les affres dans lesquels nous plonge le long-métrage, le plus simple reste sans doute de suivre le fil de l’élaboration même du film, tant les problèmes se font pesants à tous les niveaux. Ironie du sort, c’est donc en partie sur Paul Schrader que nous pointons le doigt pour la première fois car scénaristiquement, d’énormes problèmes se posent. “City Hall” est presque un cas d’école d’erreur à ne pas faire. Si la volonté de réunir 4 scénaristes, qui plus est émérites puisque Schrader côtoie des des noms connus ayant officiés sur “Les Affranchis” ou “Vol au-dessus d’un nid de coucou”, n’est pas inédite, on ressent en permanence un récit complètement compartimenté qui ne s’épanouit pas. En nous offrant un coup d’œil dans les arcanes du pouvoir de la mairie de New York, mêlé à une enquête sur un fait divers tragique entraînant 3 morts dont un enfant, “City Hall” nous perd complètement. Ces différentes parties ne communiquent absolument pas entre elles, au point que le cheminement narratif se fait complètement absurde. Impossible d’unir naturellement les composantes politiques, policières, ou personnelles dans un film qui ne se ressent que comme un assemblage épars de bouts de scripts mal agencés.

Une histoire dans laquelle se distingue une galerie de personnages, tous plus farfelus les uns que les autres, et surtout incroyablement incohérents. On a parfois l’impression de voir chez John Cusack, le bras droit du maire campé par Al Pacino, un poulet à qui on aurait coupé la tête et qui continuerait de déambuler frénétiquement. Même son de cloche du côté de son supérieur hiérarchique, dont les scènes de discours sont un calvaire à subir. Une séquence toute particulière, celle de l’enterrement de la plus jeune victime, invite même à un malaise profond lorsqu’on voit Al Pacino livré à lui-même, en roue libre totale, une constante de l’œuvre. Les erreurs de (non) direction d’acteur et d’écriture se rejoignent.

Preuve ultime des faiblesses des protagonistes, les personnages secondaires sans consistance. On ne s’attache jamais à ceux qui devraient nous ramener au quotidien, nous sortir un peu des couloirs de la mairie pour venir susciter un affect profond. Non, ici on se contente de les voir apparaître avant que “City Hall” ne les délaisse froidement pendant parfois des dizaines de minutes, avant d’y revenir pour juste débloquer une situation. Peut-être que le long-métrage voulait suggérer une frontière hermétique entre le monde politique, plein de discours creux, et celui des gens de la rue, mais cette ambition est tuée dans l’œuf par une barrière émotive infranchissable.

Quand bien même toutes ces erreurs pourraient sembler imputables à l’histoire même du film, il apparaît limpide que le coupable principal du forfait n’est autre que le chef d’orchestre Harold Becker. Il y avait quand même un peu de matière dans “City Hall”, malgré ses imperfections, pour dessiner un système froid, corrompu, et inhumain. Dans son enchevêtrement de scènes, le réalisateur ne réussit pas à inviter cette idée. Pire, on sent que le cinéaste croit tenir le “Chinatown” de New York alors que sa représentation graphique rappelle au mieux “Law and Order”. Que de platitude, de manque de folie, dans ces scènes de couloirs froides et sans âmes.

On touche le fond lorsque “City Hall” tente des percées dans des domaines qu’il ne maîtrisent absolument pas. Qu’a voulu dire le film par la façon dont l’effroyablement naïf John Cusack tente vainement d’apprendre le yiddish pour naviguer dans les coulisses du pouvoir ? On préfère ne pas répondre à cette question. On soulignera tout de même que Harold Becker tacle allègrement les médias au service des politiques, le parti démocrate clairement identifié, mais s’abstient de toute représentation de l’opposition. Un bien étrange geste : si on ne spécule pas sur les intentions profondes d’un film sans construction claire dans tous les cas, on est obligé de mettre en lumière ces choix douteux.

City Hall” aurait pu être la réunion au sommet d’un scénario de Schrader et du jeu d’Al Pacino, mais il n’est au final qu’un objet difficilement compréhensible dans ses intentions et formellement raté.

Spike

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