Reflet : La Condition
La condition affiche

2025

Réalisé par : Jérôme Bonnell

Avec : Louise Chevillotte, Swann Arlaud, Galatea Bellugi

Film fourni par Darkstar pour Diaphana Édition

⏱️Temps de lecture de l’article : 8 minutes

Dans une maison bourgeoise du début du XXème siècle, le cinéaste Jérôme Bonnell fait des murs des chambres et des alcôves ombreuses de véritables cellules. Dans la prison de pierre les recluses vivent sous le joug d’un petit despote capricieux. Le notaire André, joué par Swann Arlaud, régente son petit univers miniature en vase clos. Il vampirise les dames de son monde minuscule, imposant ses pulsions sexuelles à la servante Céleste, incarnée par Galatea Bellugi. Il contraint son épouse Victoire, campée par Louise Chevillotte, au moindre de ses désirs. Au cœur de La Condition se livre dès lors une bataille entre une masculinité nocive et l’essor d’une nouvelle forme d’indépendance féminine, désireuse de s’affranchir de ses liens. Sous le masque apprêté de la haute société, le visage hideux de la toxicité opprime les marginalisées. Le film joue des codes de l’époque pour dénoncer une répression affirmée des exclues d’un monde ordonné par les hommes. La condition est alors celle des femmes aspirant à s’émanciper, mais aussi celle que Victoire impose à son époux. Après avoir mis enceinte Céleste, le notable se voit offrir la possibilité d’élever le bébé comme s’il était l’enfant légitime du couple aisé. Néanmoins, il doit consentir à ne plus jamais entrer dans la chambre conjugale en échange de ce fils inespéré.

La Condition illu 2
Galatea Bellugi dans le rôle de Céleste – © Diaphana

Dépossédé de son trône par une inversion des dynamiques de pouvoir, le roitelet médiocre erre dans son royaume. Pour lutter contre la perte de son ascendant immoral, André tente de resserrer son emprise. Il investit la pénombre de la demeure à la lueur de sa bougie. Il s’intoxique, ivre jusqu’à délaisser sa tâche professionnelle. Déchu de son titre de régent, il sombre dans une violence sourde et laisse exploser sa folie physique, jusqu’à tambouriner à la porte qui lui est interdite, ou jusqu’à étrangler Céleste. Un tyran mis à terre se débat dans une démence qui s’affirme progressivement. Le droit de cuissage d’une bourgeoisie hypocrite désacralise toute forme d’affection. L’appétit charnel insatiable infecte les sentiments déviants d’un patriarcat qui ne considère aucune limite à son hégémonie. André méprise l’expression de la féminité, il lui voue même une haine larvée dans les quelques échanges qui l’opposent à sa propre mère muette, incarnée par Emmanuelle Devos. Dans le pénitencier allégorique provincial, l’ancienne femme libre est circonscrite à sa propre cellule, soumise aux injures d’un fils qui la méprise pour sa sexualité passée. Le notable contraint l’esprit, il revendique le droit d’imposer l’obscurantisme envers son épouse, moquant ses lectures. Plus que tout, il ne conçoit pas d’affection sans désir du corps. Il s’affirme en maître charnel, apôtre du culte du paraître. Au cours d’un repas de la petite bourgeoisie locale, il contient la haine qu’il voue à un homme qui prend la main de Victoire. Il réserve son ire pour le retour au logis familial, manifestée par une gifle. Malgré un léger surjeu de la part de l’ensemble du casting et un grand classicisme, une odieuse confusion entre sexe et répression émotionnelle émane de La Condition. Les ébats sont toujours la résultante d’un rapport de domination. Ils sont le point d’orgue d’un asservissement sans consentement. Céleste subit les coups de rein violents de son démoniaque patron. 

La condition illu 6
Louise Chevillotte et Swann Arlaud dans les rôles de Victoire et André – © Diaphana

La naissance de l’enfant Félix réorganise une lutte des classes. L’émergence de la maternité chasse le démon lubrique. André est alors mis à la marge d’un monde qui ne lui appartient plus, montré par le réalisateur hors des chambres qui retrouvent leur intimité. Il est même parfois aperçu depuis une pièce voisine, comme loin de la zone d’intérêt de Jérôme Bonnell, comme une figure esseulée et désormais minuscule dans l’encadrement des portes. À l’inverse de son époux, Victoire fleurit dans son nouveau rôle de mère. En gardant sa pudeur, elle se défait néanmoins d’une supériorité sociale précédemment exprimée. Durant la grossesse de son employée, elle entend disposer du corps de Céleste et envisage de lui imposer un avortement, par peur d’un déshonneur mondain. Néanmoins, l’acceptation de la naissance réveille en elle la considération humaine pour les personnes qui l’entourent, défaite de toute forme d’assujettissement. Sa servante devient son égal, une femme elle aussi, une opprimée tout comme elle. Elle s’inscrit dans les ombres de la maison, faisant de la nuit un refuge pour la cohésion corporelle avec la mère biologique de Félix. Si les bougies d’André menacent de mettre en lumière sa fureur, les femmes du récit s’épanouissent dans la pénombre.

La Condition illu 7
Swann Arlaud et Galatea Bellugi dans les rôles d’André et Céleste – © Diaphana

Depuis l’escalier, la silhouette fugace de Céleste observe tout, d’un point de vue omniscient. Elle voit ses employeurs déshabillés des conventions, déviants au plus profond d’eux-même. Le marché est odieux, la privation de l’enfant sous menace d’une déchéance d’un maigre statut est abjecte. Néanmoins, ce terreau souillé permet l’essor d’une connivence féminine inattendue, au bénéfice du nouveau-né. Céleste et Victoire vivent désormais à l’unisson, au rythme des battements du cœur de Félix. La Condition désenclave ses deux protagonistes. Le film les extirpe du surcadrage initial pour chercher à capter leur chair qui se touche, substituant le corps à la pierre. Il libère également leurs âmes jumelles et leur intellect. Victoire renoue avec la musique et les deux femmes élaborent le stratagème commun de leur fuite. Le long métrage le délivre finalement dans son dénouement, et dans l’affranchissement des diktats masculins. Tout concourt à une cohésion féminine bénéfique, face à la domination d’André. La Condition fusionne ses deux personnages féminins principaux dans le cocon de soie des draps d’un lit. Unies par la nuit qui leur appartient, elles se confient leur douleur d’être femme et s’autorisent la médisance des hommes oppresseurs. Dans l’espace intime, le duo dialogue et se libère d’une condition commune par les mots davantage que par le geste. La liberté est une étreinte et un souffle de réconfort. C’est un mot échangé sur le passé traumatique que la pénombre conjure. Un rapport affectif inédit jusqu’alors se matérialise dans une respiration à l’unisson. En même temps qu’elles revendiquent leur existence, Victoire et Céleste confondent les évocations de leur jeunesse, laissant émerger par le dialogue une douleur féminine voisine. Toutes deux sont le sexe faible d’un monde masculin, désormais dévolues à exprimer une force conquise. Le tutoiement final du film matérialise oralement une expérience partagée, à l’aune des blessures et traumatismes de l’autre, d’égale à égale. Le long métrage exalte cette évasion. Il représente initialement ses deux protagonistes par la trivialité. La souffrance est partout, de l’évanouissement au moment de mettre un corset, à l’apparition explicite à l’écran de menstruations synonymes d’une fécondité déçue. André n’est jamais que le dernier maillon sauvage d’une domination patriarcale qui impose aux femmes un spectre de règles sociales. En parfaite inadéquation complémentaire, Victoire est jugée pour son infertilité lorsque le futur enfant de Céleste menace son avenir. 

La Condition illu 3
Galatea Bellugi et Louise Chevillotte dans les rôles de Céleste et Victoire – © Line Nieszawer

Pourtant elles se rejoignent au moment de la grossesse, déjà réunies par une expérience commune. Victoire refuse un verre de vin, elle s’approprie l’enfant dès la gestation, pourtant elle admet la place de sa servante en tant que parent lorsque Félix refuse de se nourrir. Elles sont différenciées par la société, rassemblées pour le bien du nouveau-né. Le petit garçon n’appartient à personne, mais il est revendiqué par celles qui l’aiment sans condition. André lui a imposé un nom, les femmes du récit lui offrent la dévotion, sans bornes à leur amour maternel. Leur douceur se confronte à la présentation chaotique du bébé à la mère d’André. La Condition marque alors l’émergence d’une pensée libérée de la féminité, voire marginale pour l’époque. Face à elles s’affirme l’agonie de la grand-mère de Félix, crépuscule d’une génération soumise, encore esclaves des hommes, mais désormais sur le déclin avant le dernier souffle. Les anciennes sont malades, muettes, handicapées, Céleste et Victoire sont vivantes et conscientes de leurs désirs. 

La condition illu 8
Louise Chevillotte dans le rôle de Victoire – © Diaphana

La modernité leur appartient. Le train qui s’invite en conclusion du film, ou plus tôt dans le récit, une voiture que conduit une amie du couple de bourgeois, sont autant d’évocations d’un univers en mutation, qui invite les femmes à s’en emparer. Leur cohésion se défait de la sexualité, elle oppose le verbe qui unit à la chair qui est avilie par André. Quasiment en huis clos, La Condition est une mise à mort du monstre fait homme sans dignité. Le film est un élan fougueux vers un nouveau monde, vers une terre canadienne refuge des exclus. Les tortionnaires sont annihilés pour ce qu’ils sont, et malgré de trop nombreuses facilités scénaristiques, deux femmes affranchies émergent du bourbier masculin.

En bref : 

Parfois entravé par un manque d’originalité, La Condition galvanise dans l’union de femmes en lutte contre le despotisme d’un homme ivre de son pouvoir.

La Condition est disponible en VOD, DVD et Blu-ray chez Diaphana Édition, avec en bonus :

La Condition Blu-ray
la condition dvd

Nicolas Marquis

Retrouvez moi sur Bluesky : @refracteurnico.bsky.social

Laisser un commentaire