Projecteur : Sacco et Vanzetti
Sacco et Vanzetti affiche

(Sacco e Vanzetti)

1971

Réalisé par : Giuliano Montaldo

Avec : Gian Maria Volonté, Riccardo Cucciolla, Cyril Cusack

Les idées et la terreur

Loin du pur chaos représenté usuellement, l’anarchisme fut aux États-Unis, dans les années 1910 et 1920, une force vive de contestation face à la précarité omniprésente. Tandis que les travailleurs se fédèrent en syndicat et revendiquent une revalorisation de leur salaire, l’idéologie libertaire entre en phase avec la détresse des indigents. Au cœur de la doctrine, l’abolition absolue de toute forme de domination exercée par l’homme, sur l’homme, unit les activistes. L’anarchie convoque l’humanisme de chacun, au-delà des frontières. Elle galvanise les foules autour de problématiques fondamentales encore irrésolues aujourd’hui par l’État omnipotent. L’égalité entre les hommes et les femmes, l’équité dans la répartition des richesses et la liberté de circulation des peuples sont autant de revendications que portent les orateurs au pupitre, dans les rues. Sous la voix d’Emma Goldman, toute la rage féroce d’une femme engagée “contre l’État, le capitalisme et le patriarcat” harangue les indignés. Les anarchistes deviennent alors les coupables idéaux d’un pouvoir politique et administratif violent. En s’adonnant à la propagande par le fait, les plus virulents idéalistes ont fourni un prétexte parfait pour que la colère de l’exécutif s’abatte sur l’ensemble de leurs camarades. Le crime de pensée devient équivalent à celui du sang. Le pacifisme et l’objection de conscience sont perçus comme des attaques portées au patriotisme aveugle. Le système en place se fait féroce face à une école de pensée qui revendique sa destruction, au nom de l’équité. Les élites prennent peur. Le directeur du FBI J. Edgar Hoover déclare même en 1919 que l’adepte de la non-violence Emma Goldman est “la femme la plus dangereuse d’Amérique”.

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Quelques mois plus tard, et durant plus de sept ans, l’affaire Sacco et Vanzetti secoue le milieu libertaire et ses sympathisants. Arrêtés pour vol et meurtre, les deux travailleurs précaires sont condamnés à mort au terme d’un procès qui aura montré les grandes failles du dossier de l’accusation et la manipulation des preuves à charge. Le délit du cordonnier et du poissonnier est tout autre : ils sont anarchistes, ils sont immigrés italiens, ils sont pacifistes. La dérive autoritaire d’un pouvoir chahuté leur impose le martyr. Malgré eux, les humbles Sacco et Vanzetti deviennent les symboles d’une lutte qui les transcende, celle de la justice pour tous et de l’opposition au despotisme. De New York à Paris, de Chicago à Londres, les contestataires se rassemblent pour exiger leur libération mais les institutions restent sourdes à leurs doléances : les deux américano-italiens sont exécutés en 1927.

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Riccardo Cucciolla dans le rôle de Sacco

La soif du sang bureaucratique criminalise l’anarchisme dans une partie de l’imaginaire de la population. Néanmoins, une guerre plus profonde continue et alimente quarante ans plus tard une transposition cinématographique. L’État a assassiné impunément deux innocents, le libertarisme a désormais ses icônes. Sacco et Vanzetti sont pour le cinéaste Giuliano Montaldo deux évocations de l’ivresse sanguinaire d’une caste supérieure rendue folle par la peur. Leur héritage tragique se transmet, comme un savoir qui les immortalise, il alimente un long métrage engagé et frondeur. Leurs morts prouvent à l’écran la base même de la dénonciation libertaire et le septième art s’y confronte. Dans les années 1970, la passion entre l’art italien et une représentation romanesque de l’anarchie rencontre la mémoire des deux sacrifiés. Les aspirations libertaires connaissent alors un regain d’intérêt et le metteur en scène s’empare du legs de leur dernière heure. Son film porte le nom des deux victimes de l’injustice : Sacco et Vanzetti ; Nicola et Bartoloméo ; Riccardo Cucciolla et Gian Maria Volonté devant la caméra. L’épreuve judiciaire, la détention et l’espoir déchu fabriquent la trame du métrage. La mort inévitable illustre au sens plus large le cœur de la pensée anarchiste : chaque vie est égale et offrir à une institution le droit à la peine capitale conduit inévitablement à la terreur. Le film se réclame de cette humanité contestataire. Giuliano Montaldo veut croire en un potentiel élan populaire même s’il doit laisser poindre le fatalisme dans son œuvre. Il accuse autant le pouvoir qu’il épouse ardemment le drame intime de ses deux protagonistes. Le cinéaste ancre dans les mémoires le testament de Sacco et Vanzetti. Il oscille entre le défaitisme de l’un et l’idéalisme de l’autre.

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Riccardo Cucciolla et Gian Maria Volonté dans les rôles de Sacco et Vanzetti

La fabrique du mensonge

Face à une idéologie qui le fragilise, le système dominant en place fabrique un récit qui criminalise ses opposants. Sacco et Vanzetti s’emploient dès lors à dénoncer la mystification de faits qui ne concordent pas. De la logique kafkaïenne des débuts, Giuliano Montaldo se fond dans la modicité d’une voie narrative mathématique. Il relate le fantasme de l’accusation, il démontre la duplicité des preuves et il montre l’essor d’une autre vérité, plus plausible. Le cinéaste convoque ainsi l’indignation implicite du spectateur. En confrontant son public aux réponses méprisantes de la justice, il déplace son obsession pour le factuel. L’âme du film n’est plus dans ses séquences judiciaires, mais plutôt dans l’épreuve qui oppose la conscience humaniste à une justice aveugle. La haine s’affirme sur la pellicule, dès l’entame du long métrage, en noir et blanc. La matraque est promise aux insurgés, les rafles américaines sont un fait établi, souligné par l’emploi du monochrome. Giuliano Montaldo rappelle farouchement qu’il fut deux ans plus tôt assistant réalisateur sur La Bataille d’Alger en s’inspirant de l’esthétique de Gillo Pontecorvo. Tout aussi immuable est la mort documentée d’un activiste, sur le trottoir d’un commissariat. La scène d’ouverture ouvre une parenthèse qui ne sera refermée qu’à la toute fin, lors de l’exécution de Sacco et Vanzetti. Deux faits sont inamovibles : les États-Unis violentent la population américano-italienne et les deux protagonistes ont bel et bien été mis à mort. Presque tout ce qui est contenu dans cet interstice peut et est discuté, mais la réalité tranchée est pérennisée par la variation chromatique. Le crime est celui des idées, celui de la pauvreté, celui de l’aspiration à la considération. Les coups ou la chaise électrique sont les seules réponses.

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La conception d’un roman criminogène alimentant les saillies racistes du procureur Katzmann, incarné par Cyril Cusack, se base sur des chimères. La justice se substitue à la réalité, lors d’une scène de reconstitution biaisée du crime, elle impose à Sacco et Vanzetti de prendre la pose des assassins, elle reproduit son fantasme autoritaire. Pourtant, le long métrage dénonce la manipulation des faits. Il montre toute la perfidie d’une entreprise de création du mythe de la terreur. Les souvenirs des témoins du hold-up sanglant apparaissent ainsi flous à l’écran, seules de vagues silhouettes s’y montrent. Plus ouvertement, la place de certains intervenants à la barre est remise en question. La mémoire est poreuse. La parole ne vaut rien lorsque l’incitation à condamner est si manifestement exprimée par le juge. Sacco et Vanzetti offre alors sa propre contre-vérité, celle des faits avérés et des témoignages inébranlables. Giuliano Montaldo quitte les salles d’audience, puisque seuls les mensonges et la haine raciale y ont leur place, et il désenclave son film pour investir des paysages extérieurs. Entre les murs, la réalité est étouffée, distordue, manipulée. Dans le monde réel, elle s’exprime librement. Elle suit la même logique de montage morcelé, mais cette fois, les doutes font place à la certitude. Extirpé d’une église, dans un pur geste scénaristique anarchiste, un témoin admet ainsi avoir été forcé à mentir par l’accusation. Retourner à la barre revient alors à se confronter au refus ouvert de la vérité, formulé par le magistrat, dans une des ultimes scènes de prétoire. La vérité ne compte pas face à l’ire du pouvoir en place.

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Le procès, et plus largement la justice, n’est alors plus un espace d’éclaircissement des faits, mais plutôt un théâtre de l’affrontement politique. Un film qui se drapait de l’habit soyeux de la chronique judiciaire laisse rapidement exploser sa fougue libertaire. Sacco et Vanzetti sont accusés pour leur foi et leur idéaux, ils seront appelés à les défendre face à l’injustice d’une sentence connue d’avance. Deux discours se confrontent, l’un institutionnalisé fait de mépris social, l’autre incarné d’une évocation de l’espoir niché au creux de la misère. La rue s’empare des deux personnages principaux au moment de leur arrestation. Sur les pancartes se lisent les slogans xénophobes. 

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Riccardo Cucciolla et Gian Maria Volonté dans les rôles de Sacco et Vanzetti

En prolongement, la salle de plaidoirie asphyxie à son tour les deux travailleurs, les confronte aux vrais reproches qui leur sont formulés, de la bouche de Katzmann : leur origine et leurs idéaux. Sur le pavé, les voix ; dans le tribunal, la botte prête à frapper. Sacco et Vanzetti place la trahison des principes de l’État de droit entre les murs du tribunal. Cyniquement, le film y associe l’ultra-patriotisme aveugle d’un homme qui prête allégeance au drapeau avant même de voir les accusés. Une idée défaillante de l’Amérique barbare se mêle à l’écran. L’Eldorado de deux italiens est devenu leur enfer moral. Douze hommes pouvaient acquitter au nom du doute légitime selon Sidney Lumet, les mêmes hommes peuvent condamner unanimement en ne s’appuyant sur aucune base concrète, lui répond Giuliano Montaldo. Dans l’unité d’un plan-séquence, ils clament d’un seul mouvement leur verdict. Le délit de penser est crucifié. La coercition et la manipulation sont consacrées.

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L’autorité du juge est elle aussi mise en accusation par le film, qui démontre durant tout son déroulé l’emprise d’un homme sur les débats. Loin de réguler l’intolérance, il encourage même par son silence les discours de haine raciale. En méprisant l’avocat de la défense en sandales, il juge l’image avant la réalité. Il condamne un corps social plutôt qu’un crime. L’anarchie effraie le système en place. Elle le terrorise car elle est la seule idéologie qui ne revendique pas le pouvoir. Elle désire sa destruction pour reconstruire un monde égalitaire esquissé par les deux prévenus. Elle offre un autre idéal de vie, un autre mode de pensée, une autre doctrine. 

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Geoffrey Keen dans le rôle du juge Webster Thayer

Tout le fatalisme de Sacco et Vanzetti émane de l’absence d’un contre-pouvoir régulant les dérives. Giuliano Montaldo sacralise la mission des médias. En montrant les titres des journaux, mais aussi des vraies captations de rassemblements de soutien populaire, en noir et blanc, il rend leur existence tout aussi immuable que l’entame et la fin du récit. La contestation a existé. Des plumes se sont libérées. Des anonymes se sont massés par milliers. Leur existence est avérée par l’emploi du réel dans le cadre fictionnel. Toutefois, leur insoumission n’a servi à rien. Les rares journalistes qui prennent la défense de Sacco et Vanzetti, parce qu’ils partagent une part de leur constat, sont démis de leur fonction. Le long métrage vire à la tragique chronique de l’uniformisation de la pensée.

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Claude Mann et William Prince dans les rôles de Eddy et William Thompson

La justice n’est plus l’enjeu du film, le danger de la conformité s’y substitue. L’humiliation affronte la dignité rigide de Vanzetti. Opposé au gouverneur qui pourrait le gracier, l’indigné clame ses idéaux face à un homme qui voudrait le salir en lui faisant reconnaître l’impérativité de l’existence d’un pouvoir. La fresque politique se fait farce sadique qui glorifie la rectitude de l’homme fidèle à son combat social. Le gouverneur assène les saillis. Il réclame la soumission de son interlocuteur, il souhaite que son pouvoir soit reconnu. Néanmoins, l’activiste refuse le rapport de domination et nomme l’homme d’État pour ce qu’il est auprès de Sacco : un assassin. Face à la mort, il a choisi la cohérence du discours. Sa dignité est son triomphe. En voulant immortaliser deux morts, le cinéaste rend ainsi grâce à la vie. Les bureaux et le tribunal sont des lieux rigides où ne pointe que la détestation de l’autre. La passion et le romantisme de la lutte sont hors des murs. Ils sont hors de la prison, traduits par des grands mouvements de foule transie par l’esprit de révolte. Le pouvoir de quelques-uns est opposé à l’esprit de liberté de tous, dans une alternance de séquence nocturne. Le système est mortifère et criminel, les hommes sont vivants et habités par l’aspiration inébranlable à un futur meilleur.

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Martyrs

Sacco et Vanzetti n’ont pas choisi leur destin, il leur a été imposé. De la simple symbolique de leur procès, ils ne comprennent qu’une part infime, perçue à travers les grilles des parloirs. En entravant leur liberté de mouvement, l’État porte atteinte à une des principales revendications du mouvement anarchiste : la liberté de mouvement. Coupables d’avoir voulu rêver, ils sont réveillés par le fracas des œilletons qui se referment. Souvent montrés abattus, enchaînés ou menottés, les deux ouvriers sont aussi régulièrement représentés derrière des barreaux, des grilles, dans des plans ambitieux, parfois complètement aériens. Le système se referme sur eux avant même que ne leur soit offert la possibilité de se défendre. Il les accuse comme on joue un coup pendable, dans le rire d’un inspecteur de police qui méprise les précaires. La souricière pénale se referme sur eux.

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Riccardo Cucciolla et Gian Maria Volonté dans les rôles de Sacco et Vanzetti

Sacco et Vanzetti crée un décalage par le dialogue et la lumière, entre le poste de police et le tribunal. Le commissariat est le lieu ténébreux du mensonge et du péril. Entre ses murs, un rapport de danger immédiat est rappelé par la défenestration, montrée deux fois à l’écran, d’un anarchiste mort dans des circonstances douteuses. Le cinéaste joue aussi de cadrages esthétisés, en plongée, qui oppriment les deux américano-italiens. La police fabrique une accusation et les deux protagonistes mentent en retour. Leur sympathie pour les courants anarchistes est initialement reniée, dans un réflexe de survie immédiate de Vanzetti qui hurle son innocence. L’orateur est réduit au simple cri. 

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Riccardo Cucciolla et Gian Maria Volonté dans les rôles de Sacco et Vanzetti

Les personnages principaux n’ont pas souhaité le sacrifice, mais la transposition des échanges au tribunal métamorphose leur combat. Dans la lumière plus intense de Giuliano Montaldo, et dans une récurrence de captations à hauteur d’homme, le réalisateur offre un terrain propice à la lutte des idées. Cette fois, Vanzetti le clame : il est anarchiste, dans toute la force du verbe, il croit à l’autre voie. Il devient l’homme d’idéaux à la fierté inébranlable, puisque de toute façon le monde qui lui est infligé est devenu fou. Gian Maria Volonté emprunte à Malatesta l’esprit fiévreux et enragé du libertarisme italien. Il devient l’être du discours de l’aspiration à un monde meilleur. En complète opposition, Riccardo Cucciolla livre un visage plus intime de l’anarchisme, presque tremblotant à l’écran. S’il épouse cette idéologie, c’est avant tout parce qu’il a fait l’expérience de l’inégalité, de l’oppression et du racisme. Vanzetti est avant tout un idéaliste, tandis que Sacco est factuel dans l’évocation de la précarité. Néanmoins, il se réclame de la fraternité universelle, celle que lui ont réservée des camarades travailleurs allemands et qui explique son souhait de soustraire à la conscription pour la Première Guerre mondiale. Aux guerres de puissants menées par des pauvres, il ne veut plus participer. À travers Sacco et Vanzetti, deux axes de la pensée contestataire s’expriment : la fierté des indignés puisque leur constat est humain, et l’espoir du bon en chacun des hommes. Les deux monologues se suivent parfaitement dans le film, créant ainsi une unité dans cette parole à deux visages. Des faciès qui expriment toute la détresse à l’issue d’une vie de misère. Ils sont enragés de vivre dans le sursis avant la mort.

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Riccardo Cucciolla dans le rôle de Sacco

L’affaire Sacco et Vanzetti a jeté le voile sur le rêve américain. La souffrance a réveillé la foule endormie du tribunal, qui se met à se mouvoir et à s’insurger à mesure des séances. Des corps ankylosés se déplacent désormais, les hommes et les femmes se tordent à l’écran, contrits par l’indignation. Le crime des deux hommes est aussi le leur, celui d’avoir réclamé mieux alors qu’ils n’avaient presque rien. Les besogneux accompagnent désormais le martyr de deux hommes qui ont été érigés en symbole.

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Sacco et Vanzetti ne semblent ainsi pas se battre pour eux-mêmes, tant le doute sur le verdict se fait faible dans la tension dramatique du récit. Ils souhaitent un lendemain pour ceux qui viendront après. Sacco écrit à son fils en guise de rituel final, comme une lettre au futur. Vanzetti regarde quant à lui des enfants jouer, montrés derrière les barreaux d’une fourgonnette. Il souhaite cet avenir. Jamais il ne le connaîtra. Ils ont épousé la cause jusqu’à accepter leur condition de sacrifice nécessaire. Giuliano Montaldo questionne ainsi le spectateur des années 1970 et le rend dépositaire de l’héritage de ses héros. Il convoque la conscience de tous sur le dernier chemin de deux hommes liés par le sort. Le cinéaste leur fait une élégie, accompagnée par la voix de Joan Baez qui fait de ses chansons un hymne aux insurgés légitimes.

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Gian Maria Volonté dans le rôle de Vanzetti

La dichotomie entre les deux hommes se manifeste également par un parcours différent du martyr. L’un en est grandi en toute circonstance, quand l’autre souffre de sa condition non désirée. Vanzetti exalte les passions lorsque Sacco se replie sur lui-même, adoptant même une position fœtale à l’écran, avant de sombrer dans la folie. L’un est concept immaculé de la lutte héroïque, l’autre est émotion brute de la torture administrative. Giuliano Montaldo crée une distance plastique entre eux. Si Gian Maria Volonté est le plus souvent montré depuis derrière les grilles, le cinéaste s’octroie le droit de filmer parfois Riccardo Cucciolla depuis l’intérieur de la cellule. Le réalisateur recherche de la matière humaine, se met au contact direct de l’affliction morale. Sacco tourne, Sacco crie, Sacco chute, Sacco se couvre les oreilles pour se couper des foules qui scandent son nom. Le film se détache de l’idéologie pour revenir à l’humain et à une considération concrète de son malheur. Son agonie est intégrée à son legs. Le caractère purement introspectif en est décuplé. Le public vénère Vanzetti, mais il est assimilé à Sacco selon la logique cinématographique déployée. 

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Riccardo Cucciolla dans le rôle de Sacco

Aux deux interrogatoires ayant pris place pendant le procès répondent les ultimes déclarations des prévenus. Habité, la diction ferme, la main brandie, la colère dans les yeux, le personnage joué par Gian Maria Volonté offre un long monologue comme ultime condamnation de ses bourreaux. Son ami ne peut quant à lui plus s’exprimer. Il n’a plus rien à confier à un vieux monde qu’il méprise, il attend son déclin, conscient que sa mort est le résultat d’une dynamique de classe oppressive. La parole et le silence. Le combat et la résignation. La droiture et l’abandon. Aux deux anarchistes, un même destin est promis. Tous deux revêtent la cagoule. Combatif ou non, l’issue est la même pour tous. Dans leur sillage, ils laissent derrière eux la preuve d’un racisme d’État qui châtie les idéalistes et les humanistes indifféremment. Le retour au noir et blanc grave leur agonie. Ils sont force de vie, des pacifistes ayant refusé de servir au nom de la préciosité de chaque existence, sans cesse accusés de ne pas avoir servi le saint drapeau. Paradoxalement, c’est par la mort qu’ils honorent une cause plus grande que les institutions. Face à la certitude de la mort, Sacco ne nourrit pas d’illusions, il veut “vivre, pas être un symbole politique”. Sa condition d’homme anéanti par le despotisme le sacralise néanmoins.

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En Bref : 

Ode au souvenir des sacrifiés, dénonciation de la fabrication de la contre-vérité, mais surtout grand récit humain qui fait corps avec son sujet, Sacco et Vanzetti mêle la tragédie, l’idéal et l’injustice dans un ballet mortifère. La mémoire des martyrs de la lutte sociale ressuscite.

Nicolas Marquis

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