Affairs of the Art
Affairs of the Art affiche

(2021)

Réalisé par: Joanna Quinn

Avec: Menna Trussler, Brendan Charleson, Joanna Quinn

Film vu par nos propres moyens

En 1988, la cinéaste Joanna Quinn imaginait le personnage de Beryl pour son court métrage Girls Night Out. En même temps qu’elle affirmait son style graphique proche de la bande dessiné, la réalisatrice inscrivait son trait dans la réalité, faisant de son héroïne une femme commune, bien qu’un peu lunaire, en proie aux affres du monde moderne et aux contradictions parfois triviales d’un quotidien monotone. Nous sommes désormais en 2022 et Beryl vit toujours au rythme des propositions de Joanna Quinn ! 24 ans de péripéties régulières émaillent la filmographie de la créatrice, et son égérie est devenue un prolongement de son âme. En lice à l’Oscars du meilleur court métrage d’animation, et disponible légalement sur Youtube, Affairs of the Art est la dernière déclinaison en date de cette lignée.

C’est donc une Beryl désormais d’un âge mur que l’on retrouve, enfermée dans une vie de famille qui ne lui convient pas pleinement, partagée entre un mari aimant et dévoué mais relativement benêt, et un fils presque adulte franchement étrange. Les rêves de grandeurs, mais peut être avant tout le simple besoin de s’exprimer, poussent cette mère à se jeter dans sa nouvelle lubie pour la peinture, qu’elle pratique de manière très peu académique. Au delà de cette simple chronique d’un quotidien déjanté, Affairs of the Art propose une collection de flashbacks sur l’enfance de l’héroïne, et une mise en parallèle avec le destin de sa sœur Beverly, tout aussi azimutée que Beryl, mais à qui la vie a souri.

Du premier au dernier plan de son œuvre, Joanna Quinn actionne tous les leviers de l’humour avec panache. La réalisatrice semble maîtriser les arcanes du rire, que les gags soient visuels ou plus scénarisés. Affairs of the Art respire la sincérité propre aux films fait avec générosité et application, ceux qui invite au sourire complice. Toutefois, le court métrage n’a rien d’une vulgaire potacherie sans fondement, et chatouille, malgré sa durée restreinte, quelques thèmes forts. Si l’ambition de la cinéaste n’est assurément pas de bouleverser l’existence des spectateurs, elle prend un malin plaisir à en souligner les petits travers qui assombrissent nos journées. 

Affairs of the Art illu 1

L’injustice du destin qui récompense parfois ceux qui semblent les plus dilettantes tandis que ceux qui triment ne tirent aucun bénéfice de leur labeur apparaît au centre du récit. Pourquoi Beryl souffre et pas Beverly ? Pourquoi l’enfant sage et polie est-elle devenue une ménagère commune alors que celle qui éprouvait une fascination morbide pour les animaux morts est une vraie starlette ? Très loin de se poser en donneurs de leçons, le court métrage se contente de jouer la carte de la dérision à l’extrême pour obtenir l’adhésion des foules. Cette obsession pour la mort ponctue d’ailleurs l’ensemble du film, comme un fil rouge: de manière explicite, l’avalanche de bestioles que Beverly empaille par plaisir en est un témoin, mais même le frère des deux héroïnes à le droit à son élan sadique personnel. De façon plus imagée, Beryl n’est elle pas aussi dans une petite décrépitude mortifère ?

Dès lors, l’élan créatif, deuxième axe du film, prend le relais. L’art ne naît pas nécessairement du beau selon Joanna Quinn, il peut prendre également racines dans le plus bizarre comme dans le plus drôle. La passion de Beryl pour la peinture n’est pas un simple passe-temps, c’est un cri du cœur, le moyen d’exprimer ce que son être abrite au plus profond, même si l’héroïne se trompe de chemin. C’est d’ailleurs dans toutes ces imperfections que réside la grandeur de ce personnage. Elle n’est pas la plus belle, pas la plus intelligente, pas la plus avantagée, mais la matérialisation de ce qu’elle a de plus profond réussit à se faire aussi amusant que envoûtant.

De quoi se demander s’il n’y a pas un peu de Joanna Quinn dans Beryl. Quand une cinéaste, qui plus est d’animation, parle d’art pictural, il convient de l’écouter. Affairs of the Art est un appel à prendre les crayons et les pinceaux, et à composer la toile de sa propre vie. Vivez, chantez, dansez, dessinez… Exprimez vous ! L’acte créatif est synonyme de libération, de thérapie de l’âme universelle. Ce parti-pris, tout comme la mentalité de Beryl, se retrouve dans le graphisme qu’emprunte le film: tout en rondeur, mais surtout présenté sous la forme d’une sorte de collection de croquis assemblés, avec les traits de construction que cela implique, Affairs of the Art cherche davantage la justesse que la beauté. Son animation parfaite, jouant de la déformation des corps et des visages jusqu’à l’excès honore également l’œuvre de Joanna Quinn et lui donne un esprit joyeusement excentrique.

Affairs of the Art est disponible légalement sur Youtube, et en lice pour l’Oscars du meilleur court métrage d’animation.

Affairs of the Art fait sa crise de la ménagère en beauté. En rire et animation séduisante, la magie opère.

Spike

Retrouvez moi sur Twitter: @RefracteursSpik

Cet article a 2 commentaires

Laisser un commentaire