
(Der Stand der Dinge)
1982
Réalisé par : Wim Wenders
Avec : Patrick Bauchau, Paul Getty Jr., Allen Garfield
Film fourni par Carlotta Films
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Lorsqu’en 1982, Wim Wenders élabore L’état des choses, le cinéaste est lui-même en crise. Film dépressif selon l’auteur, le métrage est une réponse désenchantée au tournage chaotique de Hammett, qui s’éternise et qui s’interrompt durant de très nombreux mois. Le rêve américain du réalisateur agonise, enlisé dans un schéma de production qui entrave son âme poétique. Wim Wenders conjure ses mauvais démons par une réunion avec sa fougue artistique. Pour insuffler de l’esprit à un film marqué par une forme de deuil envers l’industrie du septième art, le metteur en scène se libère de toute contrainte. Pas même un scénario ne guide l’intrigue de L’état des choses, il compose avec une liberté absolue qui lui manque alors cruellement sur ses autres projets. L’immobilisme forcé et la perdition morale de l’équipe de tournage qui tient lieu de personnages à ce nouveau film sont comme un écho du présent. À bout de bobine, les protagonistes végètent dans un hôtel portugais désaffecté, condamnés à tuer le temps en attendant des nouvelles qui ne viendront jamais du mystérieux producteur Gordon. Le réalisateur Friedrich tente de garder unie sa troupe, mais lui-même se laisse gagner par le désoeuvrement et le renoncement à ses mirages de gloire. Le remake voulu d’un film des années 1970 est avorté et il s’abîme sur les récifs de l’océan Atlantique.

L’état des choses est une voie sans issue dans une parenthèse du monde au décor apocalyptique. Ses tristes héros végètent, bientôt gagnés par un sentiment de profonde vacuité de l’entreprise artistique. La vie n’est plus qu’une succession de scénettes éprouvées. Elles débouchent presque toujours sur la profonde solitude ressentie au milieu d’autres êtres à la dérive. Acculés à la mort d’un projet pour lequel ils se sont sacrifiés, les personnages errent. Ils sont dépossédés de toute indication technique et de la parole du dieu déchu Friedrich. À la scène de fin du monde qui ouvre le métrage, et qui constitue un petit film dans le film, L’état des choses oppose les dernières heures d’un autre univers. Dans l’hôtel, la création repousse l’échéance de sa mort. Longtemps en huis-clos dans l’hôtel du bord de mer, le film ne casse jamais réellement l’effet d’enfermement perçu, pas même au moment où Friedrich gagne Los Angeles pour retrouver Gordon. La déliquescence a contaminé le corps sain fantasmé de l’entreprise cinématographique. Les personnages de Wim Wenders sont malades. Ils recouvrent les miroirs de leur chambre d’un drap pour ne pas affronter la triste réalité de leur image défraîchie d’hommes et femmes sans but.

La fin prophétisée du projet cinématographique souffle un vent macabre sur toute manifestation artistique. En même temps que le film dans le film s’éteint, une gangrène spirituelle s’empare de toute l’équipe. L’écriture devient une torture vide de sens, la musique empêche de dormir, la comédie n’est plus qu’une coquille vide, et même la peinture se fait caricature. L’état des choses violente les âmes de ses personnages. Il leur interdit la libre expression. À bout de pellicule, ils sont aussi à bout de course. La guerre du septième art se livrera sans ces oubliés, plus aucune munition ne leur est offerte. Il ne leur reste plus qu’à attendre le couperet de la fatalité qui tombe raide dans la chambre de Friedrich. Lors d’une lecture d’un passage funeste de La Prisonnière du désert, roman adapté par John Ford, idole de Wim Wenders, une bûche transperce l’écran. Elle crève la vitre de la chambre du cinéaste. Le roi metteur en scène est mort, ses derniers fidèles se détournent de lui, et seuls ceux qui acceptent de se livrer à l’introspection s’imprègnent encore de ses mots. Il est moqué par ses pairs, devenu impuissant, alors même qu’il livre la principale clé interprétative du métrage. “Une histoire ne peut exister que dans une autre histoire”. Celle de cette équipe existe dans la bulle du film fictif. Leur errance est paradoxalement permise par l’interruption de la machine. Leur consommation d’alcool, leur léthargie, leurs mensonges sont leur torture. Ils arpentent les limbes d’un film avorté : des carcasses de décor, des murs crevés, des toiles de fond élimées. Ils sont acculés et le regard des autres s’affranchit de leur spectacle. Les yeux se détournent et ne captent qu’une vérité partielle, à l’image des polaroids d’une enfant qui exclut les femmes de l’image. Les protagonistes se font spectres. Plus rien n’ancre la vision de Friedrich et Joe, le directeur de la photographie joué par Samuel Fuller le cinéaste ami de Wim Wenders. Sans support et sans cadre, l’art meurt

Le temps, l’énergie, le cœur ou l’argent : le film est un investissement pour tous. La perdition de cette entreprise grave une image nostalgique de la fin d’une époque pour le cinéma. Angoissé, Wim Wenders dissèque un septième art qui se transforme et qui délaisse son ancienne peau d’art humain dans sa mue technologique. Confronté à un jeune scénariste qui se noie dans l’alcool, Friedrich subit l’écran d’ordinateur. Le système hollywoodien l’a synthétisé. Il n’est plus que quelques lignes de biographie impersonnelles et une ligne dans un bilan comptable. L’ultime trahison naît de la matérialisation pixelisée d’une vision anticipée de son métrage. Sa vision est vampirisée par la machine. Elle est tout autant digérée par un organigramme de la production cinématographique qui le méprise. Il n’est qu’un “réalisateur européen parmi des dizaines d’autres au Chateau Marmont”. La vengeance de L’état des choses est froide. Elle ne réside que dans la simple contemplation d’un régime voué à l’échec. Pourtant elle ne console pas la mélancolie du cinéma des hommes. Plus personne ne veut voir la mort au cinéma, pourtant elle reste l’histoire primordiale qui façonne toutes les autres. Le sentiment brut et le geste d’auteur est enterré. Le cinéma se tourne vers le dollar, constamment cherché par Gordon. Il aspire à l’adhésion facile du public, le film dans le film n’étant qu’un remake sans âme.

Conflictuels, les rapports entre Friedrich et son scénariste sont néanmoins dédiés à l’avènement du génie filmique. Leur investissement est total, et il ne se compte pas en chiffre. Le metteur en scène et l’auteur sont les derniers artistes. La fuite de leur producteur, lui aussi voué à périr, est une trahison perfide qui poignarde les faiseurs. L’état des choses s’imprègne de la présence de deux grands artisans, en la personne de Samuel Fuller et Roger Corman à l’écran. Pourtant, Wim Wenders leur impose l’ultime onction. Les gloires sont sur le point de s’évanouir dans le passé. L’industrie est prête à émerger, elle annonce son avènement sur les panneaux publicitaires de Los Angeles. Les réalisateurs visionnaires deviennent des cadavres dans les rues de la cité des anges, assassinés par une implacable logique macabre. Le film épouse leur courage final. Ils répondent aux balles de leur caméra. Ils tombent inexorablement, mais l’arme à la main. Hollywood Boulevard devient un chemin de croix.

Néanmoins, en jouant un requiem pour une forme d’art meurtrie, L’état des choses impose de concert son indispensabilité. Sans cadre pour exprimer l’émotion primaire, la détresse des cœurs se perd dans les vagues portugaises et dans les caniveaux de Los Angeles. L’interruption du film de Friedrich brise l’élan romantique qui habitait les plateaux. Sans pellicule, tout n’est que cliché dénoncé. Deux corps qui s’étreignent sont défaits de sensualité, au moment de faire l’amour comme dans les minutes qui suivent. Le geste a perdu son sens, il est maladroit ou étrange. La corruption généralisée se ramifie dans chacun des protagonistes, jusqu’à éteindre les dialogues. L’épouse de Friedrich ne dialogue presque plus avec lui. Son confesseur est électronique. Ses doléances sont adressées à un dictaphone dans un but que Wim Wenders n’éclaircit jamais. Le réalisateur fictif privé de sa voix poétique n’est plus que sombre augure. Il est le messager de mort pour Joe, il a connaissance avant même son chef opérateur du décès de sa femme, charge à lui de lui annoncer. Friedrich communique avec la mort. Le bout de son parcours est l’ultime communion avec la faucheuse, d’abord exposée métaphoriquement dans le film pour devenir concrète.

L’œuvre devient une expérience de la vacuité. Friedrich n’est qu’une excentricité dans les méandres économiques ordinaires du cinéma. Il est décrit comme le stéréotype parfait du réalisateur allemand. Cependant, L’état des choses ne saurait être réduit à un simple métrage de vengeance envers les conditions de tournage désastreuses de Hammett. Wim Wenders accepte l’idée de sa propre disparition et impose aux spectateurs les conditions de sa reddition. Une culture s’éteint et du charnier naît un art nouveau. Paradoxalement, le cinéaste en personne en livrera une de ses plus belles incarnations avec Paris, Texas, une fois sa propre révolution accomplie dans L’état des choses. Si le réalisateur est défaitiste, il veut néanmoins croire que des bribes de sa pensée traversent encore l’esprit de ses pairs. Une jeune actrice note les paroles désordonnées de Friedrich. Le dieu cinéma a encore des fidèles, même adossé à son extinction. Dans le désordre créatif s’animent quelques survivants, comme le nom du film dans le film. Ils acceptent de tout perdre, jusqu’à la vie, au nom de la transcendance du septième art. L’état des choses est un film de mort, duquel émerge une volonté farouche de vivre. Selon ses mots, Wim Wenders “coupe les ponts” et “fait tout exploser” d’une certaine idée du cinéma pour reconstruire sa propre sensibilité et ses désirs primaires.

En bref :
Comme il l’avait précédemment fait avec Alice dans les villes, Wim Wenders transforme sa frustration artistique en objet libérateur de ses angoisses. Mortifère, L’état des choses pose un linceul sur une certaine idée du cinéma et laisse une nouvelle culture se deviner. Une fin puis un début.

L’état des choses est disponible en Blu-ray chez Carlotta Films, avec en bonus :
- une interview de Wim Wenders par Roger Willemsen
- Des scènes coupées

