
2025
Réalisé par : Pauline Loquès
Avec : Théodore Pellerin, William Lebghil, Salomé Dewaels
Accepter l’impossible
Sur les trottoirs de Paris, une silhouette erre dans le halo des lumières de la capitale et se fraye un chemin vers une destination incertaine. Dans un manteau trop grand pour lui, muet dans le vacarme des voitures, Nino (Théodore Pellerin) avance tant bien que mal. Il n’est qu’un simple individu pris dans la gigantesque fourmilière humaine de la ville, mais de toute sa pudeur, derrière ses grands yeux qui laissent vagabonder son regard, son histoire se dévoile délicatement le temps d’un week end où l’angoisse de la mort et la soif de vivre se heurtent. Nino est dans la tourmente : à sa grande surprise, ce qu’il pensait être une simple fatigue générale couplée à une toux persistante se révèle être un cancer de la gorge, issu d’une contamination au papillomavirus. Dans trois jours, il devra entamer une cure de chimiothérapie pour se donner une chance de survivre. Que faire du temps qu’il reste avant l’épreuve thérapeutique ? Comment considérer le passé à l’aune d’un futur incertain ? Comment dévoiler à ses proches le verdict inquiétant sans perdre avec eux le contact affectif essentiel ? Plus que tout, comment accepter soi-même l’injuste fragilité de la vie lorsqu’on déborde encore de jeunesse ? Comme un spectre qui déambule dans les limbes d’une vie passée et qui entrevoit un futur qui n’adviendra peut-être jamais, Nino tente de trouver les réponses au gré des rencontres qu’il fait durant les trois jours précédant les soins. Auprès de sa mère, de son meilleur ami, d’une ancienne conquête ou d’une énigmatique ancienne camarade rencontrée par hasard au sortir de l’hôpital, il chemine maladroitement sur le chemin chaotique du destin. Dans sa poche, un flacon froid, stérile, étiqueté à son nom. La chimiothérapie et la radiothérapie agressives que Nino s’apprête à subir risquent de le rendre stérile, et il n’a plus que le temps d’un week-end pour faire congeler ses spermatozoïdes et espérer un jour être père malgré la maladie. Toutefois, il peine à éprouver le moindre désir charnel ou celui de paternité alors que la mort resserre son étreinte autour de lui.
Nino, c’est aussi le nom du premier long métrage de Pauline Loquès, qui dès son entrée dans le monde du septième art, voit sa sensibilité récompensée par d’honorables sélections sur les plus grandes scènes mondiales. Présent à Cannes en 2025, dans la catégorie Un Certain Regard, cette œuvre initiatrice d’une carrière prometteuse s’affiche également fièrement parmi les cinq meilleurs premiers films choisis pour les prochains César qui offrent cette année un cru exceptionnel. Pauline Loquès livre avec Nino un essai au carrefour de ses obsessions artistiques et de son histoire personnelle. La réalisatrice n’a derrière elle qu’un seul court métrage, La Vie de jeune fille, mais elle y manifestait déjà une envie tenace de capter avec sa caméra l’essence d’une “génération de jeunes urbains très cérébraux, dont les liens sociaux se nouent beaucoup dans la parole, et qui sont très détachés de la nature et des sensations corporelles dans l’ensemble”. Sous ce regard presque sociologique des dynamiques affectives se cache aussi une douleur plus intime. La cinéaste conjure certains démons avec son long métrage. Marquée par la mort à trente-sept ans de l’un de ses proches, foudroyé par un cancer violent, elle tente de renouer avec sa douleur d’antan, tout en explorant une route différente, en voulant offrir à Nino la perspective d’une guérison ou d’une rémission. Trois jours ne suffiront pas à le savoir, la volonté avouée de Pauline Loquès étant d’explorer le temps entre le diagnostic et le traitement, mais elle refuse de condamner son protagoniste. Bien plus que ça, elle tente de lui offrir une forme de paix avec l’obscur destin, au terme du cheminement tortueux d’un week-end ou chaque seconde devient plus grave que la précédente.
La vie derrière soi
L’errance est forcée dans Nino, comme si le personnage frappé par le verdict d’une terrible maladie se voyait privé de tout repos. De sa caméra, Pauline Loquès provoque ces déambulations contraintes. Nino n’a pas que perdu ses clés et l’accès à son appartement, il a été ainsi chassé de son havre de paix. Il est obligé de se projeter dans le monde et de s’y inscrire au moment où il souhaiterait probablement se faire le plus discret. Sa retenue naturelle, magnifiée par un Théodore Pellerin étourdissant de nuances, doit s’acclimater à la frénésie d’une ville sans sommeil. Le protagoniste arpente les rues par la force des choses, mélange sa peine à mille autres vies qui le frôlent.
“Il fallait trouver une manière d’être à la fois très près et très loin de Nino pour faire sentir qu’il n’était pas seul dans cette ville. Il lui arrive un événement, mais, vu de loin, c’est une histoire parmi tant d’autres. Cela a guidé le reste de la mise en scène : nous nous demandions toujours si nous étions avec lui seul ou avec lui et les autres. Le film est une errance, il s’agissait donc d’estimer si Nino ressentait quelque chose ou non selon les situations pour trouver cette distance. “
Pauline Loquès, dossier de presse du film
Peut être encore plus que les lieux, Nino doit complètement revisiter le temps, les bribes d’un passé évanescent auprès de sa mère (Jeanne Balibar) ou d’une ancienne petite amie (Camille Rutherford tout en naturel). Le protagoniste doit retrouver celui qu’il est à la lumière de ses regrets passés et de ce qui est resté cher à ses yeux. Si présent et futur s’incarnent aussi à lui par la suite, le héros construit sa persona aux yeux du public sur le socle d’une enfance complexe et d’un amour absolument mort, d’où ne survit plus aucune forme d’affection. Nino recherche cette identité lointaine qu’il semble avoir perdue dans le flot de la banalité du quotidien et d’un travail sans véritable sens. Il écoute la musique de son adolescence, il enfile un pull devenu trop petit pour lui, il interroge sa mère sur le souvenir d’un père disparu, mais tous ces moments sont évanescents et vaporeux. Il sont des vestiges de ce qu’il a été, de ce qu’il voudrait sauvegarder, mais de ce qui est depuis longtemps dissout dans la course en avant de la vie. Il ne peut contempler cette jeunesse agonisante que de loin, comme lorsqu’il regarde sa fiancée passée à travers l’espace qui sépare deux fenêtres, avant que par le verbe, l’ancienne flamme n’enterre définitivement les reliques de leur affection morte.
“C’est aussi une manière d’interroger le temps présent qu’on peine tant à investir à force de se perdre dans les regrets et les projections. Il est très humain d’être soit nostalgique soit désirant, il est rare d’être bien à son endroit et de s’en contenter. J’aime manier ces questions-là.”
Pauline Loquès, dossier de presse du film
Nino est un spectre qui arpente le temps, et qui ne se projette dans l’après qu’au terme de longues minutes d’une installation délicate mais désabusée. Le film de Pauline Loquès rappelle ainsi un peu la structure narrative du Feu Follet de Louis Malle ou de Oslo,31 août de Joachim Trier. Les trois héros trentenaire de ces films sont prisonniers des regrets d’antan alors que l’ombre de la mort se dessine, et même si Nino fait preuve d’un plus grand optimisme et même si ce long métrage ne rompt jamais le lien avec le désir ardent de vivre, un compte à rebours funeste plâne sur le récit. Nino menace parfois de disparaître, dans les lumières de Paris qui le dévorent brièvement et dans celle des gyrophares d’une ambulance qui vient recueillir un personnage frappé par une crise cardiaque, mais le protagoniste subsiste. Le socle de son passé est friable, incertain, mais Nino trouve dessus un équilibre précaire et épouse complétement ce temps lointain lorsqu’il couche sa tête sur un coussin orné de la photo de son père disparu, après une de ses rares crises de larmes. Il est en paix avec ses regrets, apte à prendre sa place dans le présent mais aussi à s’ouvrir aux histoires fantasmées des autres. Cette envie s’exprime le plus clairement lors d’une scène étrange, complètement onirique, où dans les bains publics, il est confronté à un homme avenant (interprété par Mathieu Amalric pour qui le rôle a été spécifiquement écrit), qui prétend être l’ancien époux de Romy Schneider. Dans cette séquence presque dissonante du reste du film, le message étrange que le passé qu’on s’invente compte autant que celui qu’on a éprouvé émerge, comme une bouée de secours dans la tornade d’une identité malmenée.

Néanmoins, la paix avec le chemin déjà parcouru ne conjure jamais l’angoisse oppressante d’un avenir sombre. La peur plane sur le film. Celle de souffrir, celle de mourir, celle d’être seul ou celle de ne plus pouvoir établir de contact innocent avec les autres. Un diagnostic particulièrement violent s’est abattu sur Nino, dans le cadre d’un hôpital initialement montré comme délabré, en travaux, sans aucune forme de sérénité et administrativement défaillant. À l’injustice du cancer se conjugue celle de la froideur avec laquelle est délivrée l’annonce de la maladie. Nino ne cesse jamais de chercher une chaleur humaine, voire de la corporalité, pourtant dès la première scène du film, il est en pleine collision avec le présage du malheur sous son jour le plus clinique. Pauline Loquès installe un état d’anxiété émotionnelle qui justifie alors tous les questionnements métaphysiques implicites du héros et son impossibilité à jouir dans le petit réceptacle de plastique voué à être congelé. Face à l’immanence de la maladie, potentiellement létale, pourquoi laisser derrière soi une trace, comment perpétuer sa lignée si la vie n’est qu’injustice ? Sans jamais vraiment l’exprimer oralement, restant sur la retenue qui fait son charme, Nino est obsédé par l’idée de la mort, au point de penser explicitement d’emblée en potentielles chances de décéder plutôt qu’en possibilités de survie. Tout au long du film, il est hanté par la présence d’une faucheuse allégorique, que ce soit celle qui a pris son père il y a longtemps, et dont il veut ressusciter la mémoire, ou celle qui tente de s’emparer de son gardien d’immeuble solitaire. Le protagoniste ne fait pas que penser à l’issue funeste, il est contaminé par son image qui envahit son quotidien. Le pire devient tangible. Nino ne refuse le diagnostic que très brièvement, mais il passe l’essentiel du week-end à tenter de l’accepter, traquant une sérénité complexe dans l’épreuve.
Plus dur encore que de se résoudre à la maladie, le protagoniste éprouve durant la première moitié du film une totale impossibilité à verbaliser son cancer. Sa toux est un rappel récurrent de son mal au spectateur, mais plus ouvertement, il se dérobe à la conversation auprès de sa mère. Face à son ancienne fiancée, il se cache derrière une carte postale qui ne sera lue qu’après son départ. Au téléphone, il échoue à laisser un message à son meilleur ami pour lui demander sa présence. Exprimer c’est concrétiser, plonger le mal dans le réel, contaminer les relations autant que la voix.
“Nino arrive d’autant moins à exprimer ce qu’il lui arrive qu’il est atteint à la gorge. Il est attaqué à l’endroit de la parole, et, comme dans La Vie de Jeune Fille, il y a cette idée que les choses deviennent réelles lorsqu’elles sont dites aux autres. Cette difficulté à avouer une réalité douloureuse à ses proches m’intéresse beaucoup.”
Pauline Loquès, dossier de presse du film
Le cancer est là, au bout des lèvres davantage encore que dans la gorge. Il est à portée de mot, tellement omniprésent sans le dire qu’à deux reprises, les personnages qui gravitent autour de Nino pleurent avant même de découvrir sa maladie. L’affliction physique est encore discrète, mais le spleen est déjà un agent corrupteur des rapports affectifs. L’idée d’une fracture dans les relations humaines est décuplée par la nature même du cancer de Nino. Le personnage principal du film est assoiffé de chair, il cherche de toute sa douceur un contact physique, des étreintes récurrentes qu’il peine parfois à trouver et qui interviennent en général après de longs préambules. Il affiche même une envie de contact intime avec une ancienne camarade du collège, Zoé, jouée par l’ensorcelante Salomé Dewaels. Toutefois, le papillomavirus interdit toute forme de rapport sexuel, il interrompt l’élan romantique absolu et galvanisant de deux âmes jumelles qui se rencontrent. Nino est stoppé violemment dans son envie de connivence des corps.

En réalité, plutôt qu’interrompu dans son évolution affective auprès de ses amis ou d’une potentielle nouvelle rencontre amoureuse, Nino apparaît comme extrait du rythme ordinaire de la vie banale des autres. La détonation engendrée par le pronostic de la maladie l’a mené vers une autre conception de la vie qui le fait paraître comme à contretemps de ses proches. Au fil de ses échanges verbaux, il est régulièrement incompris par ceux qui l’entourent, presque marginalisé par son attitude délicieusement naïve et innocente. Même auprès de son meilleur ami, Sofiane (William Lebghil, touchant de bienveillance et de maladresse), Nino ne trouve initialement pas d’interlocuteur apte à comprendre l’essence profonde de sa détresse. Il préfère se soustraire au pragmatisme et aux lieux communs qu’expriment Sofiane, comme si le temps de la conceptualisation concrète de la maladie n’était pas encore venu, comme si le protagoniste réclamait sans le dire un moment pour simplement éprouver le tourbillon brut de ses émotions. Plus subtilement, le film multiplie les séquences où le personnage principal est confronté à des situations tantôt anodines, tantôt plus graves, lors desquelles il se montre présent au mauvais moment. Il apparaît comme hors de la temporalité idéale, à rebours de la chronologie voulue par les autres, en avance au moment de se rendre à sa fête d’anniversaire dont la surprise est dès lors éventée, ou confronté à son ancienne petite amie qui descend par hasard de chez elle, alors qu’il voulait éviter de la rencontrer. Nino survit à la déflagration du diagnostic mais il en reste ostensiblement marqué. En s’inscrivant dans une parenthèse chronologique toute particulière, celle qui sépare le verdict médical du début des traitements, Pauline Loquès peut explorer à loisir un moment rarement montré au cinéma, un instant ici clairement délimité où le couperet est déjà tombé mais où le combat n’a pas encore commencé. Davantage qu’une volonté de lâcher prise, Nino cherche des raisons d’affronter la fatalité et assume sa volonté de ne plus se soumettre à ce qui ne fait désormais aucun sens pour lui, la trivialité des gens qui l’entourent. Il tourne en dérision le jeu de séduction malhabile auquel se livre Sofiane envers l’une des convives de la fête d’anniversaire, et il lance de façon très abrupte la réalité de son cancer à des collègues de travail qui étalent devant lui la banalité un peu médiocre de leur quotidien, défait d’enjeux majeurs. Si la vie ne s’exprime que par cette vacuité de fond, alors à quoi bon continuer de s’y accrocher ? À plus forte raison, quelle empreinte Nino a-t-il laissé dans la trajectoire des autres, alors que son ancienne conquête lui dit clairement que c’est loin de lui qu’elle a trouvé un sens profond à son existence ? Le film se teinte d’une véritable aura désabusée et d’une profonde détresse psychologique avant celle physique à venir. Pourtant, comme pour trouver l’équilibre entre désespoir et soif de savourer chaque seconde offerte, Nino conjure malgré tout les démons de la maladie par un appétit vorace pour la vie.
La quête de l’essentiel
Jouissant d’un parfait équilibre scénaristique entre les moments de chagrin et les instants lumineux où Nino est rappelé à la vie, le long métrage de Pauline Loquès refuse l’apitoiement. Presque tout concourt à l’effondrement pour le protagoniste du film et pourtant il se pare de la dignité de ceux qui masquent leurs maux pour épargner la tristesse aux autres. Le personnage parfois tendrement lunaire est inscrit dans un cadre très concret, tant et si bien que même si on reconnaît Paris au premier coup d’œil, la réalisatrice refuse toute représentation cliché de la capitale, allant même jusqu’à investir les quartiers populaires et le milieu atypique des bains publics. Nino est contraint de vivre les trois jours avant sa chimiothérapie exclu de chez lui, parfois il doit même dormir dans les lieux les plus incongrus, mais son pas semble assuré sur les trottoirs de la ville, comme s’il avait toujours une destination en tête. Contre le flot des hommes et des femmes qu’il croise, il garde le cap avec une certaine forme d’abnégation contenue, comme si un espoir implicite animait ses déambulations.
“Je me suis mise à écrire, pour retrouver l’espoir. Le personnage de Nino est arrivé par hasard dans mon esprit, un peu comme une rencontre au coin d’une rue. Comme si j’avais croisé ce jeune homme aux vêtements larges, au phrasé hésitant, sur qui la maladie s’abat. Il m’a montré le chemin de ce qu’il allait vivre.”
Pauline Loquès, dossier de presse du film

Le cancer l’étreint, la nausée et la toux l’assaillent, mais Nino refuse de se laisser définir par la souffrance. Dans une magnifique scène, il explose de toute sa fureur de vivre lors de la fête d’anniversaire, en transe sur la piste de danse. Habité par le besoin d’exprimer par le corps ce qu’il ne verbalise pas encore auprès de ses proches, il se dépense, se lave de sa morosité pour reprendre contact avec la soif d’exister. Le garçon timide et réservé change presque de peau pour devenir une figure mue par l’expression primaire de sa corporalité.
“C’est le point de bascule du film. La première partie se déroule au plus près de ce qui se joue dans sa tête, puis, une part de lui le mène à comprendre qu’il lui faut emprunter un autre chemin. C’est d’ailleurs après cette séquence et celle de la piqûre dans la salle de bain qu’il parvient à parler à son ami.”
Pauline Loquès, dossier de presse du film
Dans la sueur, il se purge de ses démons et trouve une forme d’acceptation. Ainsi il préfigure le contact établi avec Sofiane, et Pauline Loquès reproduit un autre rituel purificateur dans la suite du film, annonçant cette fois la pureté du contact spirituel symbiotique avec Zoé. Dans les bains publics, Nino se douche et de sa caméra, la réalisatrice examine scrupuleusement sa peau en étirant les plans, en prenant le temps de la contemplation d’une hygiène retrouvée après plusieurs jours d’errance. À nouveau, le long métrage fait du corps du protagoniste un préambule à l’expression verbalisée de ses sentiments, de ses fragments de passion encore omniprésents dans sa psyché. Si la première partie de Nino peut parfois ressembler à un requiem, le film contrebalance complètement cette idée dans la suite de son déroulé, qui établit cette fois le désir de renaissance du personnage principal, jusqu’à culminer métaphoriquement à la fin de l’oeuvre, lorsque l’infirmière qui l’accueille pour la chimiothérapie attache un bracelet à son poignet, “comme les nouveaux nés”. Après avoir arpenter les limbes du désespoir, il ressuscite et renoue avec l’extériorisation de ses sentiments. Si Zoé semble être sa partenaire préférentielle pour établir une connexion affective, l’aspiration à la vie propre au long métrage s’exprime aussi dans la connivence qui s’établit entre Nino et le fils de son ancienne camarade. Le protagoniste est régulièrement montré au plus proche de l’enfant, jusqu’au partage d’une parole secrète qui est réservée aux deux personnages et qui exclut le spectateur de la confidence. D’une même manière, c’est auprès du petit garçon, en inventant une histoire dans une sublime séquence, que Nino métaphorise la nécessité de laisser s’envoler les belles choses et de profiter de la liberté qu’on offre aux émotions joyeuses exprimées.

Ainsi la quête profonde de Nino est celle d’une, ou de plusieurs âmes sœurs qui n’accentuent pas la douleur ressentie par le terrible diagnostic, mais qui sont plutôt aptes à reconnaître le personnage principal pour ce qu’il est au-delà de sa condition de malade. L’empathie est mise au premier plan, et soulignée par Pauline Loquès mais elle dénonce les discours creux et elle leur préfère le contact humain sous sa forme la plus pure, souvent par le toucher. Suivant cette ligne directrice, Sofiane est initialement renié par Nino devant les banalités qu’il énonce, comme autant de lieux communs servis à n’importe quel malade, avant que l’ami soit finalement à nouveau adopté, dans une scène bouleversante, simplement parce qu’il a manifesté sa présence et prouvé son envie d’accompagner le protagoniste jusqu’au bout. L’étreinte des deux amis cimente cette cohésion, tout comme les caresses de la mère de Nino et celles de Zoé sont livrées avec une grande délicatesse, comme autant de preuves que le personnage principal est bel et bien là, parmi les vivants.
“Il y a sans doute là l’idée que, comme Nino peine à parler, le langage corporel prend le relais. J’avais aussi en tête qu’il était un peu anesthésié, comme si l’énergie ne circulait pas bien dans son corps, mais, au fur et à mesure, il se réveille. Je trouvais intéressant que les personnages se touchent plus qu’ils ne se parlent. Comme le corps de Nino va subir des traitements lourds, peut-être fallait-il lui permettre de passer par là avant.”
Pauline Loquès, dossier de presse du film
Il apparaît même essentiel pour Nino de trouver des cadres restreints pour s’exprimer, comme à la recherche de cocons duveteux. D’abord manifestée dans des endroits exigus, comme la chambre de Nino ou la salle de bain de Sofiane, le film tend progressivement à élargir ce cadre, jusqu’à faire de l’appartement de Zoé un véritable temple du bien-être retrouvé, ou tout participe à offrir la sérénité au protagoniste. Ainsi, c’est le plus souvent dans ces décors que les gestes les plus intimes se montrent et où les implicites épiphanies s’accomplissent. Dans l’une de ces parenthèses au cœur d’un Paris turbulent, Nino aide la sœur de Sofiane à faire son injection pour stimuler ses ovaires, en vue de les faire congeler. Le héros discret du film communique avec une femme dont le geste lui évoque sa propre semence à préserver avant la chimiothérapie, jusqu’à tenter de s’unir avec elle d’un baiser maladroit. Pourtant la connivence entre eux est immédiatement brisée par un rire mutuel, symbole que l’union que cherche Nino est davantage spirituelle.
Zoé est à ce titre le personnage qui communique le plus intensément avec Nino, bien que leurs échanges corporels ne dépassent jamais quelques caresses. Par la mise en scène Pauline Loquès inscrit pleinement son héros dans le cadre du logis, en le filmant à une fenêtre sous les toits, depuis l’extérieur, surcadré dans l’image. Suivant une même logique, la cinéaste cherche de la douceur dans ses éclairages, dans ce lieu paisible. Elle baigne le couple de circonstance de couleurs délicates.
“La douceur tient aussi à la lumière et aux couleurs du film, que je souhaitais apaisantes et légèrement anti-naturalistes. Comme ce qui importe est l’intériorité des personnages, il ne fallait pas que la lumière les écrase. Nous avons donc opté pour quelque chose d’assez cotonneux, clair, poudré, pour que les intérieurs constituent un refuge à l’hostilité de la ville.”
Pauline Loquès, dossier de presse du film
Dans ce havre de paix retrouvée, le long silence volontaire durant lequel les deux personnages échangent un long regard semble plus signifiant que mille discours pour Nino, jusqu’à ce que dans une parfaite complicité, le duo pleure instinctivement de concert. Alors que la nature même du papillomavirus empêche tout rapport sexuel, le personnage principal cherche un autre Éros, beaucoup plus spirituel que physique. Le film étale alors une grande sensualité, qui ne s’exprime habilement que par le dialogue. Dans l’appartement, les deux amants de l’âme coexistent presque tel un véritable couple, prouvant par là même que Nino a encore le droit de vivre une attirance mutuelle et de l’éprouver différemment. Le long métrage décuple cette idée dans la plus belle scène du film, un échange sensuel uniquement par la parole, qui permet à Nino de jouir dans le réceptacle médical. Derechef, Pauline Loquès créé une bulle autour de son protagoniste, elle l’enferme dans la salle de bain de l’appartement tandis que Zoé, dans une pièce adjacente, lui lit à travers un babyphone de la littérature érotique pour le stimuler par l’art des mots. La cinéaste cadre le visage de son acteur, capture son souffle, immortalise la libération finale d’un homme délivré de ses démons.

L’éblouissante séquence apporte une réponse définitive à l’un des plus gros dilemme propre à Nino. En montrant au héros du film un aperçu d’une relation idyllique, même le temps d’une seule soirée, Zoé à répondu aux interrogations du protagoniste quant à la perspective de devenir un jour parent. Lui-même privé de son père, Nino cherche les évocations de ce proche disparu tragiquement dès son enfance dans la noirceur, souvent dans une exploration intime de son mal-être et dans la pénombre. Complètement à l’opposé du spectre lumineux, au contact du fils de Zoé, le malade guérit cette blessure en laissant l’enfant le recouvrir de flocon de neige en papier. La métaphore imprègne doucement le spectateur : la vie de Nino est comme ces feuilles noircies par le petit garçon, pourtant il en découpe les formes blanches et rondes, comme pour extraire la beauté au milieu de l’abîme. Il renoue avec la splendeur et l’envie de vivre, comprend que l’amour le plus pur est celui d’être accepté tel que l’on est, inconditionnellement, comme l’exprime Zoé dans un échange autour de la parentalité.
“J’étais fâchée contre la maladie, il me fallait réinventer l’histoire, réparer ce qu’elle m’avait enlevé de manière symbolique. Je voulais aussi m’interroger sur les bénéfices d’un pareil traumatisme et voir si Nino pouvait en tirer profit dans son existence, s’il pouvait cheminer vers plus de lumière.”
Pauline Loquès, dossier de presse du film
Par l’altruisme et la simple envie de dialogue, la femme d’esprit guérit Nino du voile obscur qui s’était emparé de lui, jusqu’à lui permettre d’envisager enfin clairement la chimiothérapie sans y voir qu’uniquement les aspects négatifs, parlant même de manière un peu absurde de ses cheveux qui ne tomberont pas. Comme pour signifier le changement total de perception de son héros, Pauline Loquès offre alors à l’hôpital une représentation radicalement différente de celle du début, refermant la parenthèse sur une nuance alternative. Le lieu de soin est devenu un décor calme, serein, bienveillant. Immergé dans le blanc de l’image, Nino se permet même de sourire : il revient vers la vie après avoir mis un pas allégorique dans l’autre monde.
En bref :
La délicatesse constante de Nino et ses élans poétiques ponctuels permettent au premier film de Pauline Loquès de marquer durablement les esprits. La réalisatrice et scénariste du film caresse une vérité très subtile sur la condition de malade, et parvient naturellement à renouer avec la vie dans la plus dure des épreuves.

Nino est disponible en VOD, DVD et Blu-ray chez jour2fête, avec en bonus :
- Entretien avec Pauline Loquès
- Entretien avec Théodore Pellerin
- Court métrage: La Vie de jeune fille (2018) de Pauline Loquès


